Depuis bientôt deux ans, quelques formateurs du CESEP se surprennent à sourire de plus en plus souvent sur le lieu du travail. Manifestement quelque chose les allume, un nouvel élan surgit. A sa source, un enthousiasme partagé autour d'une vision commune concrétisée dans un projet commun nommé « CHUTNEY ».

Mélange subtil d'ingrédients riches et variés, harmonieusement complémentaires, le CHUTNEY est à la fois épicé et doux, chaud et frais, suave et intense. Comme sauce, il crée du liant. Comme condiment, il donne du plaisir, il améliore la saveur du quotidien, il relève le goût de ce qu'il touche, apporte du piment où il passe. Parfois, il secoue, il décape, mais avec légèreté, tout en fruité. En bref, il apporte un plus à la cuisine.

Apporter un plus à leur pratique et, par là, un mieux à notre monde en crise, c'est sans doute une des aspirations les plus profondes qui rassemble les acteurs de CHUTNEY au sein du CESEP, d'autant qu'ils ont des idées proches quant à ce qu'ils considèrent comme nécessaire à mettre en œuvre pour aller vraiment dans ce sens et que, plus fondamentalement encore, ils présupposent avec Edgar Morin que « l'improbable est possible1 ».

Sortir de l'impuissance et du cynisme, cesser de s'épuiser à lutter contre les folles dérives de la société actuelle et se mobiliser pour co-créer les prémisses d'une société nouvelle dans le concret de leur boulot, voilà ce qui les fait sourire. 
Utopie ? Peut-être, mais alors au sens de Paul Ricoeur pour qui, « Si l'idéologie préserve et conserve la réalité, l'utopie la met essentiellement en question. L'utopie est l'expression de toutes les potentialités d'un groupe qui se trouvent refoulées par l'ordre existant.2 »

Actuellement, il semble que l'ordre existant soit en train de s'auto-détruire. Il n'est même plus nécessaire de l'y aider en le combattant, il s'en tire très bien tout seul. Par contre, si l'humanité veut survivre, il est grand temps d'aider les potentialités nouvelles à s'actualiser. Il s'agit bien d'ouvrir les portes à l'utopie et ça urge. Comme le disait Martin Luther King :
« Mourir ensemble comme des cons ou vivre ensemble comme des frères, nous avons le choix.3 »
Une grande rivière coule déjà dans le sens de la deuxième option. Le projet « CHUTNEY » fait partie des innombrables ruisseaux qui veulent l'alimenter.

Voyons maintenant quels en sont les ingrédients de base.

Ceux qui adhèrent au projet, formateurs autant que formés, ceux que l'aventure fait vibrer au point de vouloir s'y impliquer, aiment à se définir comme « compagnons artisans de l'émergence ».

 


Compagnons artisans, comme les compagnons bâtisseurs qui font le tour de France dans les métiers traditionnels, car tous se vivent sur un chemin d'apprentissage où il s'agit d'apprendre ensemble pour être à même de construire ensemble (co-construire en intelligence collective) dans le cadre de la vie professionnelle.

Compagnons, car entre eux se tissent des liens de fraternité profonde sans compétitions ni privilèges, basés sur le respect et la confiance. Il y a égalité de valeur, pas de hiérarchie ni de chef, pas de dominants et de dominés, de maître ou d'autorité supérieure. Chacun est co-responsable de sa contribution unique à l'ensemble. Les formateurs se forment en enseignant, les formés enseignent en se formant. Chacun apprend en permanence de chacun. En formation, le noyau animateur est le garant de la structure et des bonnes conditions de travail, mais son autorité est exclusivement au service du groupe et du bien commun et peut être questionné à tout moment par chacun. Au sein de ce noyau, le pouvoir est partagé et les décisions importantes se prennent au consensus.

En outre ceux qui mènent la danse n'hésitent pas à danser : ils s'impliquent personnellement, osent la transparence, reconnaissent leurs limites, montrent leur vulnérabilité, se laissent interpeller, acceptent de mettre en chantier des problématiques où ils sont concernés, assument leurs incertitudes et leurs errances, apprivoisent le chaos en faisant confiance à la vie et à son incroyable capacité d'auto-organisation.

Artisans, car, d'une part, ils vivent leur métier comme un art qui s'apprend par infusion, à travers l'expérience de terrain et en relation avec d'autres, et, d'autre part ils se veulent auteurs, c’est-à-dire créateurs actifs de leur réalité sociale, culturelle et professionnelle.
Nombre d'entre eux se reconnaîtront d'ailleurs très probablement dans le mouvement des « créatifs culturels » décrit par Ray et Anderson dans leur enquête sur les acteurs d'un changement de société.

De l'émergence : l'émergence de quoi ? Eh bien, précisément d'un changement de société, ce qui signifie, dans leur vision, l'émergence prioritaire d'une évolution de la conscience humaine, d'une nouvelle manière de voir le monde et de penser la réalité, d'un nouveau paradigme révolutionnant les croyances de base qui donnent sens au réel dans nos esprits.


Ils rejoignent ainsi les conceptions de nombreux penseurs visionnaires contemporains selon lesquels si nous voulons changer le monde nous devons d'abord changer notre manière de penser au sujet du monde. 

Citons entre autres : Albert Einstein : « Les problèmes importants avec lesquels nous devons composer ne peuvent être résolus avec le même niveau de pensée que celui qui les a créés. 4" ; Carl Gustav Jung : « Dans l'histoire de la collectivité, comme dans l'histoire de l'individu, tout dépend du développement de la conscience. » 5 ; Vaclav Havel : « Sans une révolution globale dans la sphère de la conscience humaine, rien ne changera dans le sens d'une amélioration (…) et la catastrophe vers laquelle le monde se dirige, - écologique, sociale, démographique – c’est-à-dire la destruction globale de la civilisation, sera inévitable. » 6;Stanislas Grof : « Il est difficile d'imaginer que la crise du monde puisse être résolue avec les mêmes attitudes et stratégies que celles qui fonctionnaient à son origine. Et puisque, en dernière analyse, la crise globale est le reflet du niveau d'évolution consciente de l'humanité, une solution radicale et durable est inconcevable sans une transformation intérieure et un mouvement vers la conscience globale. » 7 et enfin Edgar Morin : « La culture, en tant qu'ensemble de principes, normes, règles, modèles, apparaît comme de l'infrastructure générative de nos sociétés, qui oriente, donne forme à la vie quotidienne, à nos existences… Ainsi conçue, l'idée de révolution culturelle nous conduit à changer l'idée de révolution et à révolutionner l'idée de changement. En effet, l'idée d'une révolution au niveau de la prise du pouvoir, du contrôle des rapports de production et des structures juridiques de propriété, apparaît comme radicalement insuffisante : nous savons désormais que l'exploitation et la domination renaissent souvent plus fort encore après l'érasement, puisqu'on n'a pas révolutionné les structures génératives. Par conséquent, le vrai changement doit s'opérer aussi au niveau génératif dans les profondeurs paradigmatiques obscures de la culture où s'effectuent les contrôles de l'existence. » 8

Autrement dit et en résumé, la véritable révolution s'effectue d'abord et principalement dans l'esprit de l'homme, elle est un changement de perception et de signification. 
Du reste, les membres de CHUTNEY se considèrent également comme des " nomades du sens ", chercheurs et générateurs de sens, ils sont toujours en chemin, en interrogation, leur vision n'est jamais aboutie, jamais arrêtée, leur pensée toujours ouverte à un approfondissement, à une évolution, ils ne tiennent aucune vérité pour définitive et absolue et restent humblement conscients du caractère relatif de toute représentation conceptuelle.
En cela, ils adhèrent pleinement au premier principe de la charte de la transdisciplinarité qui affirme : « Toute tentative de réduire l'être humain à une définition et de le dissoudre dans des structures formelles, quelles qu'elles soient, est incompatible avec la vision transdisciplinaire. » 9

Cela étant dit, ils gardent l'intime conviction qu'une conception sans cesse plus vaste et plus profonde de la réalité ne peut manquer de conduire à un monde meilleur. Comme le dit le physicien quantique David Bohm : « D'une certaine façon, nous pourrions dire que nous sommes la totalité de nos significations. (…) Un changement de signification est nécessaire pour changer ce monde politiquement, économiquement et socialement. Mais ce changement là doit commencer par l'individu ; pour lui, il faut que cela change…Si le sens est une composante clé de la réalité, alors une fois que la société, l'individu et les liens relationnels prennent un sens différent, un changement fondamental a eu lieu.10

En quoi consiste concrètement ce sens différent ? Quelles en sont les composantes essentielles telles que pressenties et développées dans le projet CHUTNEY ? De quelles manières se déclinent-elles dans les pratiques de formation ? Quels en sont les effets possibles dans les différentes réalités professionnelles rencontrées sur le terrain ? Les réponses à ces questions vous attendent dans le prochain article consacré à l'expérience CHUTNEY.

Posons déjà quelques jalons afin de baliser la suite : il y sera notamment question de la transdisciplinarité, du paradigme socio-constructiviste, de la pensée complexe, des visions systémiques et holistiques, de l'écologie profonde, du retour du principe féminin, de l'auto-réflexivité, de la conscience collective et des approches « décalées » de la pensée latérale ou analogique.
Nous redécouvrirons l'importance de dimensions trop longtemps ignorées au bénéfice exclusif et totalitaire de l'intellect rationnel analytique dans la compréhension de la réalité humaine et l'effectivité des pratiques qui en découlent, à savoir : le corps, le sensitif, l'énergétique, l'émotionnel, le relationnel, l'intuitif, l'inconscient, l'imaginaire, le symbolique, le transpersonnel et l'ontologique. 
Enfin, last but not least, il y sera « très sérieusement » question de réhabiliter le plaisir, la joie et l'enthousiasme dans l'univers professionnel, de se réenchanter au travail, de retrouver le sourire, quoi !

 

1. MORIN Edgar, Nul ne connaît le jour qui naîtra, Alice éditions, Bruxelles, 2000, pp. 69-72.
2. RICOEUR Paul, L'idéologie et l'utopie, Le Seuil, Paris, 1977.
3. Extrait du discours du 31 mars 1968.
4. Cité par KIM D.H., 1994.
5. Cité in "Mapping the field of consciousness studies", Sausalito CA, Institute of Noetic Sciences, Octobre 1994.
6. Communication adressée au Congrès des E-U, Washington, D.C., 21 février 1990.
7. GROF Stanislav, Human survival and consciousness evolution, Sunny Press, New-York, 1988, pp. 77-78.
8. MORIN Edgar, L'esprit du temps, Grasset, Paris, 1975, pp. 267-268. 
9. Adoptée au premier Congrès Mondial de la Transdisciplinarité, Convento da Arrabida, Portugal, 1994.
10. Citation communiquée par P-H. CONTENT, référence perdue.