« L’un des défis les plus difficiles à relever sera de modifier nos modes de pensée de façon à faire face à la complexité grandissante, à la rapidité des changements et à l’imprévisible, qui caractérisent notre monde. Nous devons repenser la façon d’organiser la connaissance. Pour cela, nous devons abattre les barrières traditionnelles entre les disciplines et concevoir comment relier ce qui a été jusqu’ici séparé ». Edgar Morin (Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur).

 

L’approche systémique propose de reconsidérer nos schémas traditionnels de pensée et de nous émanciper d’une vision traditionnelle et s’avère particulièrement pertinente dans un contexte d’éducation permanente où il est question « de favoriser et de développer, principalement chez les adultes :

  • une prise de conscience et une connaissance critique des réalités de la société;
  • des capacités d’analyse, de choix, d’action et d’évaluation;
  • des attitudes de responsabilité et de participation active à la vie sociale, économique, culturelle et politique ».

La systémique propose tout d’abord une alternative aux préceptes hérités de la pensée aristotélicienne et cartésienne et qui constituent, encore aujourd’hui, les racines profondes de notre mode occidental de pensée.

Là où Aristote propose de construire sa connaissance du monde dans une logique de tiers exclus, l’approche systémique invite à appréhender le monde réel en acceptant de facto notre position de tiers inclus dans ces systèmes de toutes sortes où notre engagement est inévitable.
Car tous nos comportements, si neutres que nous les souhaitions, auront une incidence et provoqueront une circulation d’information, de matière ou d’énergie…

L’approche systémique s’appuie sur la notion de système, notion imprécise et pourtant utilisée aujourd’hui dans un nombre croissant de disciplines en raison de son pouvoir d’unification et d’intégration. La définition la plus courante est qu’un système est un ensemble d’éléments en interaction dynamique, organisés en fonction d’un but. L’introduction de la finalité – le but du système – est fondamentale. En fait, aucune définition du mot système n’est satisfaisante et seule la notion de système est féconde, à condition d’en mesurer la portée et les limites. Alors que la thermodynamique classique ne considère que les systèmes fermés, abstraction des physiciens, la systémique s’intéresse au système ouvert, en relation permanente avec son environnement (en généralisant on pourrait dire son écosystème). Il échange énergie, matière, informations utilisées dans le maintien de son organisation contre la dégradation qu’exerce le temps, et rejette dans l’environnement de l’entropie, énergie usée.

La systémique est née au cours des trente dernières années de la fécondation de plusieurs disciplines dont la biologie, la théorie de l’information, la cybernétique et la théorie des systèmes. Ce n’est pas une idée neuve : ce qui est neuf, c’est l’intégration des disciplines qui se réalise autour d’elle. C’est une approche transdisciplinaire qu’il ne faut pas considérer comme une science, une théorie ou une discipline mais comme une approche commune permettant de mieux comprendre et de mieux décrire la complexité organisée, une nouvelle méthodologie permettant de rassembler et d’organiser les connaissances en vue d’une plus grande efficacité de l’action.

 

Systémique et organisations

Les concepts systémiques deviennent de plus en plus nécessaires pour penser la complexité. (cfr Edgar Morin et Jean-Louis Le Moigne). 
Pour la première fois peut-être dans l’histoire de l’humanité, l’homme est capable de créer des quantités d’informations plus grandes que ce qu’il peut absorber, de concevoir des relations d’interdépendance plus complexes que ce qu’il ne peut gérer, et d’accélérer le changement à un rythme que personne n’est capable de suivre. Notre niveau de complexité n’a certainement jamais encore été atteint dans le passé. 
La pensée systémique permet d’observer les structures qui sous-tendent les situations complexes, et de mettre le doigt sur les effets de levier capables de les modifier. C’est l’outil fondamental permettant aux organisations de concevoir autrement leur univers. En analysant la totalité d’un système, nous apprenons à améliorer son état, sa santé. Mais pour ce faire, le raisonnement systémique passe par un langage qui modifie notre manière de raisonner. Il suppose une modification de notre état d’esprit, abandonnant une vision fragmentaire au profit d’une vision d’ensemble, délaissant l’idée que les individus ne font que réagir à des situations présentes, et ne peuvent pas construire leur avenir. Il s’agit d’un changement profond de mentalité.
L’approche systémique se démarque des autres approches en ce qu’elle propose une représentation plus globale et plus réaliste pour traiter de la complexité des organisations. La complexité apparaît dès lors que le comportement ou les propriétés d’un système ne peuvent se déduire de la seule connaissance du comportement de ses parties : le tout manifeste des propriétés qui ne sont ni la somme, ni la combinaison des propriétés des parties, chaque niveau est conditionné par les autres et les conditionne.

La systémique met en avant la notion de représentation : personne n’a jamais vu un système et chaque observateur produit une représentation de l’objet ou du phénomène qui l’intéresse, représentation qui lui est utile pour le projet qu’il mène, mais qui ne peut prétendre à l’objectivité pas plus qu’à la neutralité. Ainsi, l’approche systémique comporte nécessairement la prise de conscience de la relativité des représentations, de la contingence possible des états et des évolutions qui seront observés ou prédits, et de l’impossibilité d’une connaissance et d’une maîtrise complète de la complexité. Elle prône la variété, facteur d’équilibre, la différenciation, facteur d’intégration (seule l’union dans la diversité est créatrice), la décentralisation et l’autonomie, réponses à la complexité.
Le problème n’est pas toujours de réduire la complexité.  Bien au contraire, de nombreuses organisations, en particulier les grandes entreprises et les administrations, se présentent comme un assemblage trop compliqué (multiples codes, multiples normes, multiples chaînes de contrôle, ...) d’activités et de processus pauvres et émiettés. Elles souffrent à la fois d’un déficit global de variété (au sens de la richesse des perceptions, des significations, des communications, ...) et d’une insuffisante répartition de cette variété entre les unités des divers niveaux : chacune des unités est simple (sa fonction et son travail sont même parfois simplistes et d’une pauvreté - informationnelle, décisionnelle, opératoire - considérable) et leur imbrication est compliquée. Pour l’individu logé dans une de ces unités, son environnement proche de travail est pauvre et son environnement lointain (usine, entreprise, milieu socio-économique) est indéchiffrable. Or c’est de plus en plus souvent dans cet environnement que se situent les événements et les décisions qui vont conditionner sa vie professionnelle et sa vie tout simplement.

 

Systémique et apprentissage

Les concepts d’apprentissage et de système ont des liens et des similitudes très étroites. D’une part l’apprentissage est un processus systémique et d’autre part toute approche systémique est fondée sur un besoin d’apprentissage. Dans tout processus d’apprentissage le sujet apprend à apprendre et devient de plus en plus apte à résoudre non seulement le problème posé mais des problèmes en général. Cela signifie que le sujet apprend à classifier les contextes des problèmes, et donc à reconnaître d’une manière ou d’une autre, des indicateurs de contexte dont, en vérité, on sait peu de chose. 
Un premier aspect du concept d’apprentissage systémique est individuel : l’acquisition par une personne de mécanismes de représentation des interactions qui relient son action à un environnement complexe et mobile, de recherche des stratégies de lutte contre la complexité, d’accroissement de la connaissance et du contrôle, ... Mais un deuxième aspect est collectif et concerne le social : c’est apprendre à être acteur dans un système complexe où sont logés d’autres acteurs; c’est acquérir des mécanismes de représentation qui prend en compte les représentations des autres acteurs; c’est aussi apprendre à confronter et à associer des représentations et à élaborer avec d’autres des représentations communes. L’apprentissage collectif est donc par nature systémique au sens que c’est un processus d’interaction entre différents projets individuels, différentes connaissances, contraintes, influences, .... La démarche systémique peut fortement aider à développer de tels apprentissages, notamment en suggérant des modèles de références et des représentations ouvertes, plus interrogatives que normatives.

 

Le projet et les acteurs

Dans l'approche systémique, le concept de projet joue un rôle fondamental : le comportement d’un système s’interprète par rapport à ses projets et non ses structures, son pilotage consiste à gérer ses projets dans le temps et non pas à activer ses structures, sa régulation et son adaptation ont pour objet la satisfaction de ses projets, son équilibre n’a de raison que par rapport à ses projets, à ses finalités, ses performances se définissent par la mise en rapport de ses comportements observés ou anticipés et de ses projets ou finalités, ... A son stade le plus élevé, le système est non seulement doté de projets mais aussi apte à engendrer lui même ses projets : il s’autodétermine.

 

Changer de système ?

La vision systémique du changement est extrêmement riche. Ainsi, la causalité linéaire pose pour principe qu’il existe une relation directe entre cause et effet (une même cause produit les mêmes effets); mais à partir du moment où l’on considère que l’effet peut, par le mécanisme de feedback (rétroaction), rétroagir sur la cause, l’idée de causalité linéaire se brouille singulièrement et la cybernétique la remplace par la notion de boucle ou de causalité circulaire. C’est la méconnaissance de la causalité circulaire qui explique que bien des actions de changement finissent par avoir des résultats inverses à ceux que l’on recherche. C’est également elle qui est la conséquence de changements nuls : on ne modifie en rien un modèle général si on change simplement une chose en son contraire. On peut également expliquer les jeux sans fin : le système passe par tous ses changements internes possibles sans effectuer de changement de structure et reste prisonnier d’un jeu sans fin car incapable d’engendrer de l’intérieur les conditions de son changement. De même, pour résoudre un problème, on cherche une solution qui semble adaptée au changement désiré et, comme on est plongé dans un rapport systémique profond avec le problème lui-même et ses causes, la solution que l’on va trouver sera presque obligatoirement en accord avec la logique du système dans lequel on vit. Et en s’engageant un peu plus dans cette voie, un peu plus fort ou un peu plus loin, on se trouve pris dans une course escalade qui amène à faire toujours plus de la même chose, c’est-à-dire à se créer ainsi des problèmes supplémentaires. Ce qui fait dire, selon une formule célèbre de l’Ecole de Palo Alto, que « le problème c’est la solution ». Il se peut aussi que ce soit l’absence de difficulté qui soit considérée comme le problème et on s’engage alors dans une action corrective jusqu’à mettre sur pied un faux problème bien développé.
Ce qui ressort de toutes ces considérations est que seul un changement au niveau du système lui-même est efficace. La question qui se pose alors est de savoir comment un tel changement est possible et quelles en sont les conditions. Tel est l’objet de la méthode du recadrage.

 

Recadrer

Recadrer signifie modifier le contexte conceptuel et/ou émotionnel d’une situation, ou le point de vue selon lequel elle est vécue, en la plaçant dans un autre cadre, qui correspond aussi bien, ou même mieux, aux faits de cette situation concrète dont le sens, par conséquent, change complètement. En éclairant les choses d’une façon nouvelle, le recadrage tend à transformer dans le sens de l’ouverture le rapport à une situation et la signification qu’elle revêt. La technique du recadrage repose sur le principe de la variabilité des réalités subjectives : nous n’avons jamais affaire à des réalités intrinsèques mais à des images de la réalité qui s’imposent à nous comme l’évidente présentation de LA réalité, seule image possible pensons-nous, alors qu’en fait il y en a une infinité d’autres. Or, c’est justement parce qu’une image unique suppose une solution unique que nous nous acharnons à faire toujours plus de la même chose au lieu de faire autre chose.

Changement de point de vue, ouverture sur les possibles, positionnement du problème dans un contexte différent ..., le recadrage opère un changement de système. Ce qui, dans le contexte habituel était considéré comme la solution devient ici le problème. Alors que le changement dans le système semble reposer sur le bon sens (puisqu’il va dans le sens de la logique du système), le changement de système apparaît souvent bizarre, énigmatique, paradoxal, ... Dans les techniques de recadrage, on ne s’occupe que de l’ici et maintenant, des effets et non des causes; on place résolument la situation dans un nouveau contexte qui conserve les anciens éléments mais les remanie dans un rapport et dans un sens totalement différent. Le recadrage considère le réel non comme une sorte d’extériorité objective mais comme une perception subjective qui tient compte de la valeur accordée aux choses et aux faits. L’utilisation des paradoxes et l’humour permettent souvent de recadrer une situation.

 

Créer, favoriser les conditions pour que du changement apparaisse

S’interroger sur les possibilités d’un changement n’est-ce pas souvent se focaliser sur le problème et donc poser les limites d’une question ? N’est-ce pas souvent, habituellement et principalement : poser un cadre et limiter le champ de l’investigation ???

Cette tendance naturelle qui conduit à limiter le champ de l’investigation est en lien direct avec notre perception de l’environnement, de « l’espace-temps » dans lequel nous évoluons et comme l’affirmait William Faulkner : « Nous  craignons davantage ce qui pourrait nous arriver que les ennuis que nous avons déjà soufferts. Nous nous y cramponnons, plutôt que de risquer un changement. » (Faulkner William « Lumière d'août », p.104, Folio n°612).

Poser un problème, n’est-ce pas aussi objectiver, cet espace-temps et le formaliser pour en saisir les limites ?  Et si la forme et l’objet sont donc étroitement liés : nommer l’objet permet de le distinguer, de l’identifier, c’est lui reconnaître une nature distincte de la nôtre en tant que sujet (logique du tiers exclus).
Ainsi, dans cette logique, comment essaie-t-on de cerner une problématique, quelle qu’elle soit, si ce n’est en tentant de la formaliser ? On la nomme, on en parle dans ses causes et dans ses effets, on l’explique. Mais un recadrage systémique intègre les possibilités nouvelles et anciennes ; car en acceptant l’incertitude, notre position et donc des limites même du système que nous agissons et qui nous agit, il devient possible de se fixer de nouveaux objectifs ou la et de questionner le sens (pourquoi ?) mais aussi et surtout la fonction (comment ?).

 

Une systémique active

Peut-être comprenons-nous mieux en quoi la systémique propose plus qu’elle n’impose… Et pour reprendre le terme de Mony Elkaïm, il s’agit de « créer les conditions du changement » plutôt que de viser le changement en direct.

Ainsi, dans un contexte d’éduction permanente, au CESEP, nous commençons à expérimenter avec un certain succès et beaucoup de plaisir des formations singulières et décalées où pas moins de six  formateurs (aux disciplines diverses) interviennent simultanément pour proposer aux participants des alternatives concertées et rigoureusement systémiques.

Plutôt que la spécialisation des connaissances et la programmation, nous proposons le décloisonnement, la concertation (mise en concert) et la transdisciplinarité… 
Plutôt que le développement personnel nous proposons de développement humain… 
Et si nous abordons dans ce cadre, des situations professionnelles particulières et spécifiques, c’est pour y découvrir l’infinité des articulations possibles entre les multiples systèmes mis en présence ?

Dans l’avenir nous souhaiterions proposer une formation longue à destination principalement du secteur associatif et non-marchand :

  • Pour pouvoir lire et décrypter des processus organisationnels, internes et externes, dans une perspective systémique ;
  • Pour découvrir et expérimenter des outils non conventionnels favorisant la prise de conscience, la créativité et un renouveau critique dans l’organisation et son implication dans la société en général;
  • Pour re-connaître et valoriser les qualités émergentes au sein de son équipe de travail, dans son organisation…
  • Pour articuler et intégrer ce processus dans des systèmes plus larges (réseaux d’organisations, secteurs, sociétés, …) ;
  • Pour favoriser « l’intelligence qui relie », « l’intelligence collective » à ces différents niveaux ;
  • Pour décloisonner et donner de la souplesse aux structures parfois trop rigides ;
  • Pour mettre en œuvre et expérimenter une pédagogie dynamique du vivant qui intègre de la complexité, de l’incertitude et du plaisir…

 

 

 

Références

  • Jean-Louis LE MOIGNE : « La modélisation des systèmes complexes », 1990 et 95, Éd. Dunod.
  • Edgar MORIN : « La méthode, numéro 5 : L'Identité humaine », 2001, Éd. Seuil
  • Joël de ROSNAY : « Le macroscope », 1977, Éd. Seuil (Poche)
  • Edmond Marc - Dominique Picard : « L'école De Palo Alto », 1984, Éd. Retz
  • Jacques MELESE : « Approche systémique des organisations » 1990, et 95 Les Éditions d’Organisation (fiche de lecture : http://www.cnam.fr/lipsor/dso/articles/fiche/melese.html)
  • Mony ELKAÏM : « Si tu m'aimes, ne m'aime pas », 1989, Seuil (Poche)
  • Paul Watzlawick Janet Helmick.Beavin et D.Jackson : « Une logique de la communication », 1979, Éd. Seuil (Poche)