Par quel bout le prendre ?

Quand, comment et pourquoi la poésie et la chanson se sont-elles dissociées. Quand, pourquoi et comment se sont-elles retrouvées. C'est cette question qui a enclenché ma réflexion. Comment et pourquoi la poésie, art populaire et d'expression directe, commun à toutes les civilisations, est-elle devenue, dans nos sociétés une expression élitiste transmise essentiellement par écrit, au point que le monde de la poésie écrite regarde d'un peu haut celui de la poésie chantée. Quels sont les liens tissés, détissés puis retissés entre la poésie et son expression chantée. Pour quelles raisons, dans quels contextes ces changements se sont-ils produits ?

Il fallait se pencher sur l'Histoire pour le comprendre, et la question qui pouvait sembler anodine m'a entraînée vers une lecture de plus en plus riche de découvertes. A commencer par le constat que les modifications des expressions populaires sont intriquées aux mutations technologiques et aux changements politiques qu’ils entraînent. Chaque évolution engage de nouvelles pratiques artistiques, les contenus et les formes évoluent. Pourtant, le fil tendu entre les générations ne se rompt pas, c'est ce fil qui nous servira de guide pour remonter des lointaines origines jusqu'au slam et autre chanson d'aujourd'hui.

J'ai donc cherché ce chant qui prend sa source hors des contingences des temps et des modes mais au fond de l'humain qui veut dire et se dire. La poésie ne vient pas des nuages mais des êtres incarnés qui voient le monde et y sont pris. Là réside la beauté des cris et des chuchotements de l'émotion intimement liée à la pensée, de la musique enchevêtrée de mots. Car c'est l'essence de la chanson ancrée dans les réalités du monde depuis et toujours et dans toutes les civilisations.

 

Mais où est ce chant aujourd'hui dans notre société ?

Lorsque les éditeurs croient plus important de produire des bénéfices pour leurs actionnaires plutôt que de participer à la beauté du monde, lorsque le critère d'universalité est jugé à l'aune de la diffusion et la vente rapide des objets produits et non au long creusement qui trouve l'essentiel dans le cœur, l'esprit et la sensibilité des gens. Alors, les chants des hommes en sont réduits aux catacombes.

Si au long de l'histoire, les œuvres furent marquées par la rareté et la diversité, notre époque est marquée par la surabondance et le formatage. C'est de toute évidence la traduction dans le domaine de l'expression artistique des évolutions technologiques qui ont permis la reproduction à grande échelle d'objets identiques.

Le statut de l'artiste, lui aussi est dépendant du contexte économique et social et il n'est pas surprenant de le voir aujourd'hui en question, dans une période de choix cruciaux pour nos sociétés. Période où sans doute, il est intéressant pour les pouvoirs de diviser et d'organiser la méfiance entre les diverses composantes de la société, mais peut-être aussi de réduire la parole critique…

Nous serons aussi amenés à nous questionner sur l'engagement.

Une blague courait parmi les chanteurs dans les années 70 : à savoir que les chanteurs engagés n'avaient pas beaucoup d'engagements. Ce n'était pas tout à fait exact, car deux circuits fonctionnaient en parallèle, le " commercial " et " le culturel " dans lequel la chanson politique ou plus largement sociale était très prisée. Entre ces deux systèmes de diffusion, il existait peu de passerelles et peu de transfuges. Ce fut dans les années 80 que s'organisa la confusion entre les deux circuits.

Personnellement, cette question de l'engagement me laisse perplexe, car, s'il est important de constater que beaucoup de chansons qui ont traversé les siècles ont partie liée avec un contenu politique ou une révolte sociale, je ne crois pas connaître d'auteur de chanson qui n'ait exploité qu'une seule veine de contenu, et ces chansons qui ont traversé les temps, ne sont pas forcément celles que les auteurs considéraient comme leur chef-d'oeuvre. On pourrait en conclure que les chansons qui nous parviennent le sont pour deux raisons essentielles, le mode de diffusion dont elles ont pu profiter et, pour les chansons sociales, l'identification de certaines couches sociales ou groupes militants à leur contenu qui en a fait les " manifestes " d'une lutte ou des chansons de ralliement. Mais ce dont je suis sûre c'est que prendre sa plume pour écrire, fabriquer une chanson, monter sur une scène ou un podium engage celles et ceux qui en prennent le risque.