La langue française est formée d'un substrat de langue gauloise et de latin qui se côtoient jusqu'au 6è siècle. Une fusion longue et lente enrichie par la langue des francs, le francique, qui lui laissera son nom. Elle vivra par la suite de nombreuses évolutions de vocabulaire, de prononciation ou de syntaxe, des particularités régionales et de nombreux accents. Le gaulois sera parlé jusqu'au 9ème siècle dans quelques régions. Quant au latin, il restera la langue écrite, celle des échanges intellectuels, diplomatiques et juridiques jusqu'au cœur de la Renaissance, alors que le français, comme les autres langues locales est, par excellence, la langue de la poésie, de la chanson, des ballades. La langue du peuple.

Le premier texte en français qui nous soit parvenu est " La Cantilène de sainte Eulalie " (vers 880). La plus célèbre et grande œuvre écrite en français à cette époque est " la Chanson de Roland " (vers 1080)

Deux chansons !

 

… La chanson et la poésie arrivent bras dessus, bras dessous, du fond des âges et de partout. Elles suivent des règles de prosodie, de métrique, de rimes et d'assonances dont le but est d'aider la mémoire et l'expression orale : le rythme conditionne le débit, la scansion conditionne le sens : la synthèse de ces deux éléments conditionne la mélodie.

Cette cuisine étrange produit une magie dont nous avons tous fait l'expérience : une harmonie profonde qui unifie pour quelques instants nos émotions et notre raison et enrichit notre conscience, notre connaissance, notre compréhension du monde et de nous-mêmes.

Au cœur du Moyen-âge, les trouvères et les troubadours, deux noms pour désigner la même fonction au nord et au sud de la Loire, sont des érudits, issus de l'aristocratie ou éduqués parmi elle. Ils sont au service d'un seigneur. Parce qu'ils les ont écrites, leurs chansons sont arrivées jusqu'à nous. Ils chantaient leurs œuvres dans les fêtes et les banquets à la gloire des puissants ou en l'honneur de leurs dames (la poésie courtoise). Leurs chansons racontent également, souvent sous forme de fables, des histoires qui concernent l'actualité et dont les auditeurs peuvent comprendre le langage codé.

Pendant ce temps, ménestrels (ménestriers dans le nord), jongleurs et baladins qui sont des comédiens, musiciens, chanteurs et raconteurs itinérants, issus de la classe populaire se promènent. Ils sont comme le sang dans les artères du monde qui transmettent les nouvelles d'actualité et la mémoire de l'histoire, le discours moral et la transgression, la nouveauté et la tradition. Ils animent les fêtes populaires et les marchés et vivent de la générosité de leurs hôtes temporaires ou de mendicité.

A une époque où peu de gens savent lire, où les journaux n'exis-tent pas encore, ils sont le vecteur de la communication sociale. Les ménestrels assurent également la transmission des chansons des trouvères et des troubadours, dont ils reprennent les compositions. Leurs chansons, leurs " dits ", leurs poèmes, souvent satiriques, moquent les travers de leurs contemporains. Ils improvisent sur des musiques connues, pour raconter les dernières nouvelles politiques, conter des anecdotes et faits divers glanés dans les villages ou la cour des châteaux, ou pa-rodier les écrits des poètes officiels.

Le plus connu d'entre eux est Rutebeuf (1230 - 1285) qui rompt avec la tradition de la poésie courtoise (et courtisane) et cons-truit une œuvre satirique et polémique. Les poèmes de Rutebeuf ont inspiré quelques grands auteurs de la chanson contemporaine et Georges Brassens ou Léo Ferré ont mis plusieurs de ses textes en musique.

Un monde tout nouveau ?

Le quinzième siècle est marqué par une invention technique révolutionnaire : l'imprimerie, et une découverte géographique majeure : le continent américain. Ces deux réalités vont totalement modifier la vision du monde pour les siècles à venir.

L'imprimerie donne accès aux textes antiques et aux textes sacrés à un nombre croissant de lecteurs. Elle favorise la diffusion des œuvres des philosophes et des écrivains contemporains. Ce bouillonnement intellectuel provoque la naissance d'idées moins soumises, voire insoumises à l'autorité religieuse et l'émergence progressive de la pensée scientifique qui a engendré les découvertes des temps modernes.

La poésie et la chanson s'éloignent
Si la chanson, art populaire et de transmission directe continue sa route, la poésie " savante " s'en détache peu à peu pour entrer dans les livres réservés à l'élite.
Les deux modes d'expression poursuivront peu à peu des aventures différentes, la poésie étant reconnue comme un des Beaux-Arts, et la chanson considérée comme une expression populaire sans grande valeur.
L'imprimerie servit pourtant aussi à la diffusion de la chanson : on imprima des chansonniers, et autres " petits formats ", les textes et les partitions des chansons.

Liberté, égalité, fraternité
Voilà bien des idées nouvelles produites par la lente gestation des idées qui, de Galilée à Grotius, de Locke à Bayle amena le 18ème siècle des Voltaire, Rousseau ou Condorcet. C'est dans les siècles obscurs que sont nées les Lumières qui éclairèrent les " Temps Modernes ".

Au milieu de ce siècle, si les classes intellectuelles et bourgeoi-ses revendiquent la liberté de pensée ou de circulation des personnes et des biens, les couches populaires des villes sont davantage préoccupées par la détérioration de leurs conditions de vie. Mais tous s'insurgent contre le pouvoir des monarchies absolues. Dans les campagnes, l'aristocratie, privée du pouvoir par les monarques, exploitée par les Fermiers généraux, cherche une issue en s'accrochant à des privilèges féodaux tombés en désuétude. Derniers maillons de la société rurale, exténués par la pauvreté, les paysans réclameront l'abolition des privilèges pour soulager leur misère.

Les mentalités comme les circonstances sont à présent mûres pour une profonde réforme de l'Etat, un changement de régime, une révolution. Cette révolution, certes, ne donnera pas le pouvoir au peuple. Cependant, à l'obéissance du sujet commence a s'opposer l'idée des droits du citoyen. Mais on est encore à des lieues du suffrage universel et à deux siècles de l'entrée des femmes en politique, alors qu'elles ont participé aux luttes…

Les chansonniers racontent les événements, souvent en paro-diant les chansons des spectacles de la Cour. Ils sont le journal, la gazette quotidienne. Alors qu'ils sont pourchassés par la police, leurs chansons et les célèbres " mazarinades ", chansons et poèmes pamphlétaires contre Mazarin et autres puissants, font le tour des cabarets et se répandent dans les rues et les marchés. Il arrive que les textes soient placardés comme des dazibaos dans les lieux publics ou distribués dans les rues sous formes de billets. Des dizaines de milliers de ces billets et affichettes se trouvent rassemblés à la bibliothèque " Mazarine " à Paris, et dans les bibliothèques de toutes les régions de France.

 

Le siècle des révolutions
S'il est celui des révolutions politiques dans la plupart des pays d'Europe, du passage des pouvoirs des classes aristocratiques aux classes bourgeoises et de la réorganisation des frontières des Etats, le 19ème siècle, est aussi celui d'une révolution industrielle et technologique sans précédent.

L'invention de la machine à vapeur, du chemin de fer, de l'automobile, du moteur à explosion, la mécanisation des travaux comme le filage ou le tissage et autres travaux traditionnels, entraîne une exploitation intensive des ressources naturelles d'énergie ainsi que la recherche de matières premières et de main-d'œuvre.

Cela se traduira par une modification totale des modes de vie des populations, un exode des villageois appauvris vers les villes et l'exploitation effrénée de l'homme par l'homme dénoncée par les communards, les anarchistes, et les philosophes Marx et Engels.

La guerre de 1870 fait comprendre " aux prolétaires de tous les pays " que les guerres ne les concernent pas, mais sont utiles aux puissants qui se partagent les ressources économiques. Mais les révoltes, écrasées dans le sang et la répression, ne trouveront pas d'issues politiques.

Les grands mouvements sociaux et la naissance des organisations de défense des travailleurs salariés préparent le siècle suivant qui verra l'exacerbation des nationalismes et du racisme, camouflage abominable d'une lutte des classes sans merci.

 

Les chantres des révoltes
Alors que le monde bourgeois se distrait ou s'encanaille au Caf'conc, le peuple trouve les chantres de ses révoltes et de sa condition : Pierre-Jean Béranger et Aristide Bruant, sans oublier Gaston Couté qui, s'il vagabonde sur les chemins de Beauce, revient déclamer ses poèmes dans les cabarets parisiens. Il vécut même un temps à Bruxelles où l'on se souvient qu'il se produisait dans un cabaret à Ixelles. Héritiers des ménestrels et des baladins, les chansonniers du 19ème, sont les témoins du temps, de l'actualité, des conditions de vie du peuple des villes et des campagne, des saisonniers, des ouvriers industriels et agricoles, des cousettes, des prostituées, des enfants des rues. Ils té-moignent aussi de la diversité de la langue parlée vivante et loin de l'académie, intègrent l'argot, les vocables et les accents locaux.

 

La mémoire vive ou la révolution du phonographe
Les dernières années du 19ème siècle voient l'invention du phonographe à lecture verticale (les cylindres) et du poste à galènes, ancêtre de la radio, qui sont à l'origine des nouveaux modes de communication du 20ème siècle.

Cette révolution technologique apporte une nouveauté inimaginable aux époques précédentes. Elle ne se contente pas comme l'imprimerie de restituer la pensée et ses formulations, ni le poème ou le texte et la partition des chansons à travers le temps et l'espace, elle restitue le son de la voix et de l'interprétation. Ce n'est plus simplement la culture du passé qui est conservée, mais comme un fragment du temps, la réalité sonore d'un moment qui nous parvient dans la magie de l'instant. Comme une vibration dont les ondes nous parviendraient encore. C'était, au propre, un phénomène " inouï ", dont nous mesurons difficilement l'impact aujourd'hui.

La chanson développe une veine réaliste dans la tradition de Bruant, et une autre fantaisiste. Comme à chaque génération, des chansonniers manient aussi l'ironie et la satire sociale.

Les cabarets restent le lieu d'expression des chansonniers, tandis que se développe le music hall, ces salles où se donnent des concerts mais qui, peu à peu, se transformeront en salles obscures où l'on projette les premiers films muets, puis parlant. Bientôt les chanteurs ne s'y produiront plus qu'en intermède.

 

1. Historique ré-écrit à partir des panneaux explicatifs rédigés par Aline Dhavré pour l’exposition “Les chants des hommes” - Maison du Livre - 2008