Les guerres mondiales
A peine né, le 20ème siècle est le théâtre de la première guerre mondiale et de la révolution russe.
Le plus important mouvement artistique de l'époque, le Surréalisme, né après la première guerre mondiale, est caractérisé par son opposition à toutes conventions sociales, logiques et morales. Rares sont les peintres et les poètes belges et français qui n'en aient pas fait partie ou n'en aient été influencés. Le réel semble à ces artistes si atroce qu'il faut le dépasser par le rêve.
Le monde aspire au changement, les artistes veulent en prendre leur part. Mais aucun parti ne correspondait exactement aux aspirations des surréalistes. Si André Breton critiquait l'engagement de Louis Aragon qui acceptait de soumettre son activité littéraire " à la discipline et au contrôle du parti communiste " , deux grands poètes, Robert Desnos et Paul Eluard suivirent Aragon dans cette voie pendant quelques années.
Condamnation de l'exploitation de l'Homme par l'Homme, du militarisme, de l'oppression coloniale, et bientôt du nazisme, dénonciation du pragmatisme de l'Union Soviétique, tels sont les thèmes d'une lutte que les surréalistes ont menée inlassablement.
Les fascismes et la deuxième guerre mondiale, plus atroce encore que la précédente, marquèrent à jamais toute une génération qui a produit parmi les plus beaux textes de la poésie française de ce siècle. Comme en écho à Alfred de Musset qui cent ans auparavant écrivait : " les chants désespérés sont les chants les plus beaux ".

 

L'âge d'or
Après 1945, l'Europe se réveille comme après un cauchemar, compte ses morts et verrouille l'avenir politique des deux côtés du " rideau de fer ". L'un sera soviétique, l'autre pas. La guerre froide installe en Europe une tension permanente. Le monde sait dorénavant que le pire est possible et ce n'est pas la course à l'armement nucléaire qui va le rassurer. La guerre froide a aussi pour résultat de geler, ou de rendre illisible la lutte des classes, même si des deux côtés du rideau de fer, les maîtres du monde économique doivent faire des concessions à leurs citoyens et camarades afin qu'ils croient vivre, de chaque côté du rideau, dans " le meilleur des mondes ". Une espérance se fait jour : quelques pays d'Europe s'assemblent pour créer le premier noyau d'une union européenne, dont l'objectif affiché est d'éviter que se recréent les conditions d'une guerre future.
Ce sont quelques décennies exceptionnelles dans l'Histoire que va vivre cette génération de l'après-guerre.
Ces années sont marquées par un constant progrès technologique et un réel progrès social : la prolongation de la durée de la scolarité en vue d'augmenter les chances de tous vers la promotion sociale, une prise en charge de la santé par les systèmes de sécurité sociale, l'instauration de la pension de vieillesse pour tous. Une croissance économique qui profite à tous, le boum de l'électro-ménager (dont se moquera Boris Vian). Le taux de chômage est voisin de zéro. Les hommes auraient-ils enfin décidé de se préoccuper les uns des autres ?
Une nouvelle génération de jeunes auteurs, compositeurs et interprètes voit le jour dans les cabarets de la rive gauche de la Seine à Paris. Ce sera cette génération qui, passionnée par l'écriture s'emparera des œuvres des poètes de la fin du 19ème et de la première partie du 20ème siècle, les mettra en musique et les interprétera. La poésie, enfin, retrouve la chanson, sa sœur perdue. Ces jeunes gens aussi sont de grands auteurs et mélodistes, ils vivront l'âge d'or de la chanson poétique, mais leurs propos critiques, insolents ou inconvenants feront qu'ils attendront la fin des années soixante pour être largement reconnus.

La chanson de Léo Ferré " l'âge d'or ", mise en musique par Jean Ferrat, résume à merveille l'idéalisme et l'espérance de cette époque, mais aussi la puissance poétique de son auteur, sa capacité à créer des images significatives et belles avec des mots simples. En voici le dernier couplet.

 

Nous aurons la mer

A deux pas de l'étoile.

Les jours de grand vent,

Nous aurons l'hiver

Avec une cigale

Dans ses cheveux blancs.

Nous aurons l'amour

Dedans tous nos problèmes

Et tous les discours

Finiront par "je t'aime"

Vienne, vienne alors,

Vienne l'âge.

 

On chante dans les cabarets, les boîtes de jazz et dans les music halls. La tradition se maintient aussi des spectacles de chansons dans les cafés et les restaurants.
La poésie écrite connaît un regain de publication et même une collection de poche " Poésie n°1 " se crée rassemblant les petits éditeurs et publiant des anthologies des œuvres tombées dans le domaine public. Même les grands éditeurs comme Gallimard s'y mettent et créent une collection de poche. Aragon, Eluard, Prévert paraîtront tous sous cette forme " démocratique ". La collection " Poètes d'aujourd'hui ", initiée par Pierre Seghers, met à l'honneur autant des poètes de l'écrit que des auteurs/compositeurs/interprètes.
Cela aussi participe de l'âge d'or, de la mise à la disposition du grand public des œuvres artistiques auparavant réservées à l'élite ou à l'univers scolaire.

 

Les enfants du baby-boom et de mai 68
Les enfants nés dans les années de l'immédiat après-guerre sont les enfants de l'espérance en un monde meilleur.
Mais ils n'ont pas quinze ans que les voilà confrontés eux aussi à la guerre. Oh des guerres lointaines qui portent des noms exotiques… Les pays colonisés d'Asie, puis d'Afrique réclament leur indépendance avec force. Et ils veulent bien la payer de leur sang car les puissances coloniales ne vont pas lâcher facilement leurs empires. Les jeunes gens sont donc enrôlés pour aller combattre en Algérie, en Corée, au Viet-Nam, au Mozambique ou en Angola. La durée des services militaires s'allonge.

Ces guerres-là, leur injustice et leurs atrocités révoltent la jeunesse qui ne désire pas assumer ces aventures guerrières auxquelles on veut la contraindre. Les mouvements d'opposition s'enclenchent à partir des intellectuels, dont Sartre ou Markus, et les premières agitations se manifestent sur les campus américains et à Paris. La fin des années 60 sera celle de la révolte des jeunes et de la prolifération d'idées nouvelles : l'égalité entre les sexes, la réduction du temps de travail, l'égalité des chances, l'écologie et les mouvements anti-nucléaire, le pacifisme, l'amour libre, le rejet des convenances sociales au profit d'une exigence de vérité dans les rapports humains aussi bien dans le cadre de l'enseignement que de l'entreprise ou des sentiments intimes.

Les mouvements de 68 sont davantage une révolution des mentalités que les prémices d'une révolution sociale. La note dominante des mouvements gauchistes est la lutte contre " les " impérialismes. Si les thèses marxistes restent le meilleur outil d'analyse des rapports sociaux, peu de monde, au fond, conteste la démocratie, c'est l'inverse : on en veut plus. Et plus d'égalité et plus de liberté.

Les idées de mai 68 n'ont pas fini de produire leurs effets. Les sociétés sont lentes à évoluer. Rendez-vous compte : 40 ans pour que l'écologie devienne un sujet de société pris en compte par tous et que les responsables enfin se demandent : que faire ?

 

Et la chanson ?
Elle poursuit son âge d'or, pour quelques années encore : tandis que Léo Ferré, Jean Ferrat ou Colette Magny s'offrent une nouvelle jeunesse, portés par la vague étudiante, une nouvelle génération de poètes arrive à l'âge adulte : leur intransigeance et leur idéalisme sont ceux de leurs contemporains. Ils traversent les modes, travaillent avec les musiciens de jazz, côtoient la vague folk et régionaliste et rencontrent un public enthousiaste dans les lieux les plus divers : " boîtes à chansons ", cabarets, festivals, fêtes militantes de toutes les causes, maisons des jeunes et de la culture. Et de quoi parlent-ils au fond ces poètes : de la force de la parole, des mots qui vont changer le monde, de la solidarité avec ceux qui s'insurgent contre les dernières dictatures, et aussi ils parlent d'eux-mêmes et à partir d'eux-mêmes. Leurs propos, qu'ils soient politiques ou intimes, sont assumés individuellement, chacun parle en son nom propre et non au nom d'un mouvement, d'un parti, d'une idéologie collective attitrée. Critique sociale, idéalisme et cynisme, utopie et propos désabusés, formes originales ou plus classiques, styles musicaux et utilisation d'instruments inha-bituels se côtoient et se mélangent.

On chante dans les usines, les amphithéâtres, les nouveaux lieux tenus par des associations sur le mode du bénévolat et de la coopération, dans les toutes récentes Maisons des jeunes et Maisons de la culture, initiées par les politiques de démocratisation culturelle. Mais le commerce de la musique est en effervescence : les firmes de disques engagent peu, les tourneurs disparaissent…

 

Les années 80 commencent…
Après le choc pétrolier des années 70, le monde capitaliste se restructure. Du point de vue technologique, l'ordinateur s'impose partout, l'automation se développe dans les usines et les bureaux, sous une forme encore lourde et imposante. Cependant, les emplois se font plus rares tandis que la productivité augmente et que les capitaux se concentrent. La fabrication de masse et la société de consommation battent leur plein. La jeunesse apprend à ses dépens que, plus que jamais, tout se vend et s'achète, que tout est concurrence et qu'il faut se battre pour " être le meilleur " !

Tandis que l'Occident est en crise, le bloc soviétique se fissure, la chute de l'empire soviétique est symbolisée par la destruction du mur de Berlin, en 89.

 

La décennie de l'autoproduction
Les chanteurs " à textes ", comme on les nomme alors, - car le mot poésie devient suspect (ringard, obsolète…) - de Claude Nougaro à Jacques Bertin, d'Anne Sylvestre à Ann Gaytan ou Claude Semal, se lancent dans l'autoproduction de leurs disques ou des productions collectives (Autour des Usines, Disque tu veux…), parfois avec le soutien des pouvoirs publics (Franc'amour en Belgique ou Le Chant du Monde en France).
Quelques très bons auteurs-interprètes arriveront à se maintenir au box office, ils sont l'exception qui confirme la règle, car même les plus grands se font vider de leur firme de disques.
Pendant une dizaine d'années, les radios libres, mais aussi les radios de service public permettront à la chanson vivante de maintenir le lien avec le public, d'exister, de bénéficier d'un " succès d'estime ".
Vers la fin des années 80, une nouveauté technologique viendra à nouveau bouleverser l'économie du disque et obligera les auto-producteurs à une nouvelle adaptation : le compact disc dit CD.
La conversion se fera plus rapidement que ne l'espéraient le secteur commercial du disque et de la vente d'appareil de lecture. En quelques années, les vinyles passent au pilon ou tapissent les murs des jeunes chanteurs ruinés ! Ironie : d'autres que les artistes font aujourd'hui de petites fortunes avec les vieux vinyles devenus collectors.

 

Années 90, la fin d'un siècle
La dernière décennie du 20ème siècle vivra une nouvelle révolution technologique, la miniaturisation du matériel informatique, la naissance des ordinateurs personnels, puis des portables, la commercialisation du réseau Internet. La " puce électronique " permettra des applications de plus en plus individualisées qu'Internet mettra en réseau. Des systèmes de paiement au téléphone, tout le monde semble ravi d'être dorénavant branchable et débranchable à merci.

 

Côté chanson
… Pendant les années 90, la distance entre l'univers du disque commercial, les médias et la chanson poétique devient abyssale… C'est la traversée du désert. Entre Ferré, Brassens, Anne Sylvestre… et les " nouveaux chanteurs ", qu'ils donnent de la voix ou qu'ils chantent à peine, on dirait qu'il n'y a personne… En 86, Claude Semal avait anticipé la situation en créant son " Ode à ma douche " : de crainte de se voir réduit à ne plus chanter que dans sa salle de bain, il eut l'idée provocatrice de l'ame-ner sur la scène. Il est vrai que cette période voit triompher le hip hop et le rap sur d'autres scènes, et venir peu à peu le slam. La rencontre entre les genres de fous de la parole, rappeurs, slameurs et chanteurs " à textes ", n'est pas évidente. La sociologie des auteurs et des publics n'explique pas tout, mais elle est un des éléments qui permet une lecture de cette période où le cloisonnement fut presque total, et l'absence de visibilité de la chanson poétique dans les médias, presque absolue. Quant au rap il est traité comme un sujet de sociologie plus que comme un sujet de culture.