Où en sommes-nous ?
Les années 2000 voient la généralisation de l'usage d'Internet et de l'informatique dans les entreprises et en privé. Sur le plan des entreprises, le dégraissage continue, puisque dorénavant, non seulement la fabrication des produits informatiques peut être délocalisée, mais des pans entiers de l'administration et de la comptabilités des entreprises, banques ou assurances peuvent être traités ailleurs.
En même temps, la naissance d'une multitude de moyens techniques, dont la qualité ne cesse d'augmenter, sont mis à la disposition des personnes privées : ordinateurs permettant de télécharger des fichiers sons complexes et de copier des CD, jusqu'au home studio permettant des enregistrements de qua-lité quasi professionnelle, sans compter la création de sons synthétiques qui peuvent faire illusion d'orchestre.
2000 et des poussières, c'est l'ère de la dispersion et de l'individualisation des moyens de production au point que chacun peut faire sa discothèque numérique, mais aussi sa musique, sa création, son CD et, via des espaces sur des sites gratuits, les offrir à la planète entière.
En même temps, et c'est un joli paradoxe, à travers le Rap, le slam et autre " chanson pas chantée ", la poésie revient en force. La nouvelle génération a réhabilité le mot et surtout la démarche des années 70 : les mots sont une force… Cette parole hante la rue, les places publiques, les cafés et finit par se faire ouvrir les portes des Centre culturels. Ce qui est intéressant là c'est que, ceux qui pratiquent ces modes d'expressions sont allés chercher leur public là où il était, en faisant fi de l'ignorance des milieux culturels ou de la critique.
Parallèlement, de jeunes chanteurs et chanteuses cherchent eux aussi la parole. Quels que soient les contenus, leur démarche se caractérise par la recherche de la perfection musicale, vocale, l'attitude en scène… Ils viennent avec un savoir- faire, encouragés et formés par les ateliers et stages multiples… Mais il est aussi fréquent que ces mises en voix, mises en espace et autres mises en scène nuisent à l'essentiel de la chanson : l'émotion. Ils fabriquent eux aussi leurs CD et enregistrent " à la maison ".
Ils balancent leurs chansons sur la toile, cet espace d'expression de tous, mais où l'on n'est pas sûr, finalement de parler à quelqu'un. Ils sont orphelins de tout : de leurs aînés, des agents, des firmes de disques, des radios… mais, surtout des racines de leur art, et d'une tradition avec laquelle ils renouent sans le savoir…
La chanson poétique vivante se réfugie dans les petits lieux qui se créent un peu partout, dans des appartements, chez les organisateurs privés occasionnels… et ce qui se maintient encore des Centres culturels surtout s'ils sont stimulés par un parcours subventionné ! Il reste aussi quelques vitrines : les " festivals " qui prolifèrent eux aussi et les concours.
Mais le parcours du combattant à la recherche de dates où se produire, ou plutôt, s'auto-produire, avec l'espoir de toucher un public et de pouvoir partager avec les musiciens et les techniciens une petite recette, et de vendre quelques disques, rend les possibilités d'en faire un métier quasi nulles. De plus, la nécessité de faire sa propre réclame, de construire son réseau, de se faire supporter par des amis fausse la réalité. Chacun dans sa bulle, les auteurs interprètes ne sont plus confrontés à la critique, ni aux connaisseurs qui autrefois, via les émissions spécialisées formaient le public. Ils ne sont même plus confrontés aux organisateurs - en ce compris de nombreux Centres Culturels - qui pour la plupart n'engagent plus, ne programment plus, mais sous-louent leur espace et leur infrastructure. Il s'ensuit des prestations de qualité inégale, un paysage flou où tout se vaut. Réduit à l'auto-évaluation et à l'indulgence de son pu-blic, l'artiste ne s'interroge plus sur son utilité sociale et l'amateurisme fait loi.

 

Dans la chanson comme dans le slam ou le rap, les professionnels sont l'exception. Cela pose des questions intéressantes.
Le slam authentique se pratique sous forme de joutes oratoires, les textes sont pour la plupart improvisés. Les slameurs se répondent sur des thèmes d'actualités, politiques, sociaux ou personnels, on échange des points de vue, on les défend, on joue avec les mots et le public arbitre par ses réactions et son soutien à l'un où l'autre. Peu à peu les soirées de slam se sont transformées en scènes ouvertes où les pointures plus ou moins reconnues du genre se succèdent sans liens et interprètent des textes élaborés et préparés. On ne se confronte plus, on défile. Dans le même esprit fleurissent aujourd'hui les scènes ouvertes de chansons. Ce sont des moments de rencontre, de partage du répertoire, d'échange entre musiciens et chanteurs, interprètes et auteurs-compositeurs. Le public y est d'autant plus enthou-siaste qu'il est largement composé par ceux qui, à un moment ou un à un autre, monteront sur scène. On y essaie de nouvelles chansons, on en écrit pour l'occasion, il y a là un univers, en effervescence parfois des mois à l'avance pour répéter, se trouver des complices et des comparses et être fins prêts le jour J. Il est difficile d'évaluer s'il s'agit d'un engouement passager ou si au contraire, de ces bouillons sortira quelque chose de différent. L'initiative en revient le plus souvent à des privés ou des petites associations et tout y est bénévole. Par des prix d'entrées minimes, on se contente d'autofinancer la location d'un lieu ou le travail des techniciens. Il se trame en tous les cas autour de ces activités très libres et peu encadrées, des réseaux sociaux et des partages qui dépassent l'auberge espagnole chansonnière.
Face à cela, les imprécations actuelles des producteurs de musique contre la diffusion gratuite, alors que les mêmes sont par ailleurs les actionnaires des sites de diffusion et des usines de hardware et de software, semblent peu crédibles.

En effet, il y a belle lurette que le hold-up des droits d'auteurs par les producteurs et éditeurs de musique est consommé… Dans la plupart des contrats, les auteurs (parolier, compositeur et arrangeur) se partagent 30% des droits d'auteurs, tandis que le producteur, via le droit d'édition, se taille la part du lion ! Ils prélèvent ainsi leur part, non seulement sur les droits d'auteurs à la vente des disques, mais aussi à la diffusion en radio et télévision et même en spectacle vivant. On peut penser que ce que cherchent les majors est bien différent de ce qu'ils proclament. Il est plus probable qu'ils veuillent stopper les possibilités offertes aux petits indépendants et auto producteurs par la gratuité de l'Internet, à savoir : une vitrine, un outil de vente à peu de frais du producteur au consommateur et une possibilité de se créer un réseau de public. Au fond, tout ce qu'ils ont voulu pour eux-mêmes, les majors ne désirent pas en faire profiter les autres. L'argument du " salaire " des artistes et aussi faux que celui de la menace que l'écroulement des majors et leurs moyens de production ferait disparaître la création. Partout, on voit la preuve inverse. Mais, pour certains, ce qui est en haut ne peut pas être en bas. Les règles et les valeurs du libéralisme changent en fonction de l'échelle.

Le paysage des expressions populaires apparaît donc sinistré autant que le paysage économique et la consommation aussi parcellisée que les produits en dosettes. Mais en même temps la créativité prolifère, les modes de diffusion aussi et l'on voit se développer une relation directe du producteur au consommateur. Une nouvelle génération se sert de tous les moyens dont la société dispose pour exister à son tour et se dire dans des espaces qui ne lui sont pas dévolus, mais qu'elle s'approprie, et dans un créneau que l'action culturelle a déserté.