Dire des rapeurs et des slameurs qu'ils ont ouvert les oreilles de leurs contemporains aux mots, au texte, au rythme des phrases, à la scansion est un fait d'autant plus frappant que la chanson est traitée comme un genre purement musical à travers le discours médiatique et culturel depuis quelques décennies. On pourrait en conclure qu'il a fallu se passer de la musique pour rendre possible le retour du sens.

Le flot verbal, ce fleuve continu de paroles, dont la structure et la scansion s'approchent souvent de l'alexandrin, interpelle la société… C'est un état d'urgence, une incantation, qui donne l'impression que si l'on s'arrête de parler on cessera d'exister.

Rap et Slam sont deux onomatopées qui claquent à l'oreille, courts et brefs comme leurs prédécesseurs, rock et pop. On pourra toujours, et cela a été fait, trouver des liens entre les nouvelles pratiques et les anciennes avec lesquelles elles semblent renouer, la plupart de leurs auteurs l'ignore. Quelle que soit leur apparente filiation avec les griots africains ou le débit liquide ou rythmé de certains styles traditionnels, du sud, du nord, de l'ouest ou de l'est, ce n'est pas leurs références. Les contenus sont disparates et l'intérêt des textes aussi. Ils parlent d'eux, de ce qu'ils vivent, d'anecdotes et de faits sociaux. Ils tiennent des propos en rupture sociale, en révolte, mais aussi des discours conformes et moralisants : pour l'école ou la religion, contre la drogue ou la violence .

Avec des habiletés et des styles divers, c'est bien le sens allié à la forme qui fait la différence dans le succès qu'ils rencontrent et la force d'identification de leurs publics. Comme si aucune génération ne pouvait passer sans que le verbe ne trouve son incarnation, sa vibration.

Pourtant, les références à la chanson française, aux grands auteurs qui les ont précédés est fréquente dans le milieu du slam, la filiation à Brel, Brassens ou Ferré, à Rimbaud ou à Bukowski.

Il faut se rendre dans des soirées Slam pour en comprendre l'énergie particulière et le sens1. Il y a peu de filles sur ces po-diums, mais il y en a. Je garde un souvenir ému et troublé, d'une jeune femme, Claude Io qui, il y a quelques années hantait les scènes Slam, avec des histoires poignantes de petits garçons abusés et de filles violées. Son langage direct, ses gestes simples et sans équivoque ont fait classer un peu rapidement son travail dans la catégorie x, alors que l'on pouvait y voir une actualisation de la chanson réaliste du siècle passé, le pathos en moins. Claude retraçait, décrivait avec la précision informative d'un vidéaste.

Non seulement prendre la parole engage, mais la plupart des contenus sont engagés.

Quant à la chanson, dans les tours de chants construits comme sur les scènes ouvertes, les thèmes sociaux reviennent en force : l'écologie, l'anti-racisme, les injustices et, plus récemment, la belgitude ou le rejet de la finance. Les chansons des grands auteurs ou d'auteurs moins connus comme Allain Leprest y sont souvent reprises. Mais, on y ré-entend aussi des chansons de luttes… du siècle passé.

Cela ressemble à quelque chose en train de naître, mais qui n'a pas trouvé sa cohérence. Car, en même temps, nos grands auteurs de chansons belges contemporains (je pense à Claude Semal ou Daniel Hélin), ne trouvent ni la reconnaissance, ni la place qui leur permettrait de jouer un rôle d'entraînement ou de rassemblement pour les forces sociales en mouvement et aussi pour la génération d'artistes qui les suit.

Le paysage de la culture populaire est aujourd'hui aussi confus et émietté que le paysage politique et social. Et pourtant, le fil rouge n'est pas perdu qui relie le nouveau à l'ancien.

L'action culturelle, dans un tel moment, pourra-t-elle construire l'interface qui, à l'instar de ce qui s'est passé dans les années 70, fera se retrouver la lutte sociale et ses chantres tout en soutenant la création et le besoin d'expression de tous.

Le goût et la manière relèvent du subjectif et c'est le rôle de l'art d'amalgamer dans son creuset le réel et l'imaginaire, l'émotif et le pensé pour rendre lisible ou interroger leur sens.

Mais pour que la multiplicité des subjectivités s'exprime, le contexte, les structures culturelles sont indispensables. Ce sont elles qui portent ou limitent les expressions.

 

 

1. Information : www.lezarts-urbains.be/