FD : Quel est votre parcours professionnel ?
A-T :
J'ai fait des études de sociologie à l'ULB en 1968. Ce qui m'a amenée à faire du journalisme en free lance pour plusieurs journaux dont : Le ligueur, Notre temps et 4.Millions4. Ensuite, j'ai travaillé en communication à l'Agglomération de Bruxelles et ensuite à la Région de Bruxelles capitale. Dans les années nonante, je me suis réorientée vers la sociologie clinique et l'écriture, retrouvant ainsi mes choix et passions d'origine.

FD : Qu'est-ce que la sociologie clinique ? 
A-T :
La sociologie clinique s'intéresse à l'articulation entre le social et le psychique. Plus précisément il s'agit de voir en quoi et comment le social est agissant sur les histoires " singulières " des individus. Tout individu naît dans une société donnée à une époque donnée et est influencé par celle-ci. Le terme clinique vient du grec " kline " ce qui signifie : " à côté du lit de ". C'est être à côté de la personne pour écouter en quoi et comment celle-ci peut repérer comment s'est constituée son identité - l'individu est le produit d'une histoire sociale, familiale, culturelle, religieuse… - et comment à partir de cette histoire qui la constitue, elle peut en devenir le sujet, c'est-à-dire exister en posant des choix et des actes personnels. L'objectif est de permettre aux individus de devenir davantage acteur, auteur et producteur de cette histoire dont ils sont le produit. On peut travailler par exemple sur les sentiments de honte et d'humiliation qui ont souvent des origines sociales. Vincent de Gaulejac a beaucoup écrit sur les phénomènes d'ascension ou de descension sociales, notamment dans " La névrose de classe " : il montre que les montées comme les descentes sociales importantes et rapides provoquent des nœuds socio-psychiques. La sociologie clinique permet de saisir ces articulations et de leur donner du sens.

FD : Comment arrivez-vous aux tables d'écriture dans ce parcours ? 
A-T :
C'est plutôt comment les tables d'écriture m'ont amenée à la sociologie clinique ! Je me suis aperçue que c'est le plus souvent par les questionnements, conscients ou inconscients, autour de sa propre histoire qu'on évolue dans son parcours professionnel et/ou ses thèmes de recherches. Il y a toujours une implication personnelle à l'origine de nos choix et de nos engagements. A mi-vie, j'ai pris conscience des trous qu'il y avait dans mon histoire familiale, principalement des questions d'illégitimité, de morts précoces ou violentes et d'enfant trouvé. J'ai fait des recherches sur cette histoire familiale, d'abord du côté maternel et j'ai écrit deux livres : " Femmes de la terre " et " Saga paysanne entre Moselle et Semois ". Cela m'a fait comprendre d'où je venais et notamment que je devais harmoniser mon désir de réussite intellectuelle et mes origines paysannes. Suite à ces livres, j'ai décidé de créer des tables d'écriture car j'étais persuadée qu'il y avait quelque chose à partager, de l'ordre du social et non pas uniquement de l'ordre du colloque singulier avec un psy. C'est en 1999, sans avoir encore de bagage en sociologie clinique que j'ai animé la première table d'écriture qui s'intitulait " Mémoire familiale ". Un sociologue a participé à cette première table et il m'a dit que je faisais de la sociologie clinique. J'ai rejoint un groupe qui travaillait sur le récit de vie et l'approche biographique à Louvain-la-Neuve autour du professeur Michel Legrand. J'ai ensuite découvert l'institut international de sociologie clinique à Paris où je me suis formée pendant une dizaine d'années.

FD : Pourquoi parler de table d'écriture plutôt que d'atelier d'écriture ? 
A-T :
Pour moi, le mot " table " évoque l'échange : on se met autour de la table, on communique, on se nourrit. C'est relationnel. Je voulais insister sur le fait que ma proposition n'était pas un atelier où l'on allait fabriquer des textes mais aussi un lieu où l'on allait échanger autour de ces textes. Je donne une thématique, les gens écrivent chez eux, c'est le moment d'intériorité nécessaire pour l'écriture, et ensuite on se met autour de la table et vient le moment de la lecture des textes et des retours sur ceux-ci. Cet échange se fait dans un cadre contractuel qui pose à la fois les protections et les permissions. Il s'établit autour des textes qui sont des supports et une médiation par rapport à l'histoire de la personne. Je veux insister sur le cadre qui pour moi est fondamental. Le récit de vie est aujourd'hui à la mode, ce qui me réjouit et m'inquiète. Je pense qu'il faut être très prudent et très bien formé pour encadrer l'écoute de récits de vie. Ce n'est en aucun cas de l'improvisation.

FD : Le produit fini reste-t-il du domaine littéraire ? 
A-T :
Il y a deux objectifs annoncés dès le départ lors de mes tables d'écriture. Le premier est de développer la créativité littéraire afin d'aboutir à une forme créative et agréable à lire et le deuxième est un travail réflexif qui va entraîner la co-construction sur le contenu des textes. Ces deux objectifs sont concomitants, chaque participant peut bien sûr décider de mettre l'accent plus sur l'un que sur l'autre. Tout dispositif mis en place induit des effets, il faut en être conscient afin de pouvoir en tenir compte. Un simple exemple des répercutions de l'analyse de la forme sur le contenu : quand une personne commence un texte à la première personne du singulier et que tout d'un coup elle passe au " on ", il est probable qu'elle indique que, pour décrire cet événement, elle a eu besoin de plus de distanciation ou elle a été amenée par des circonstances extérieures à s'en distancier. C'est intéressant à interroger du point de vue de la forme mais aussi du point de vue de l'histoire en elle-même. Pour moi, il n'est pas possible de séparer la forme et le fond, c'est le travail sur l'articulation qui est intéressant. C'est là que l'on rejoint la sociologie clinique qui est la discipline par excellence des articulations. Mais toute création artistique relève aussi de cette articulation entre ce qu'on souhaite exprimer et la forme pour le réaliser.

FD : Que doit-on mettre en place pour garantir les bonnes conditions en matière de récit de vie ? 
A-T :
Quand on travaille sur les récits de vie, il est primordial d'être au clair avec sa propre histoire. L'animateur doit l'avoir expérimenté par un travail personnel sur son récit afin de ne pas faire de projections, ni d'identification, tout comme en psychothérapie. Mais c'est important aussi pour les chercheurs. Si l'on se trouve en projection inconsciente avec son objet de recherche, cela va créer des distorsions importantes. Je ne dis pas qu'il n'y a pas de projections, mais qu'il faut les reconnaître et pouvoir en tenir compte. Dans le récit de vie, on ne demande pas seulement aux personnes de se raconter, on va beaucoup plus loin, on met en route un processus de changement, de mouvement avec des émotions, des affects. 
C'est pourquoi il importe de faire attention au cadre dans lequel on travaille. On vit dans une société qui exige de plus en plus de contrôle, de compétition et de justification. Les travailleurs sociaux se retrouvent de plus en plus souvent coincés entre le travail de terrain et les injonctions des pouvoirs subsidiants. Si un travailleur social veut travailler le récit de vie avec un groupe de personnes mais qu'ensuite il doit remplir des rapports dans lesquels il doit donner des informations qui pourraient être préjudiciables aux participants, il risque de se retrouver dans un conflit éthique. Il est pris entre deux feux, d'une part le désir d'écouter la personne et d'autre part les exigences de l'institution. Lors de mes formations, je rencontre de plus en plus les travailleurs sociaux qui se questionnent sur la déontologie de leur métier dans une société qui individualise de plus en plus dans une optique d'instrumentalisation. La richesse de la so-ciologie clinique, c'est de proposer des lieux où l'on peut faire du collectif autour des histoires individuelles et de ne pas individualiser à outrance chaque histoire en disant: " chacun est responsable de son avenir et de ce qu'il fait, et donc si t'es chômeur c'est à toi de t'en sortir et de trouver un emploi même si on sait qu'il n'y en a pas ".

Il s'agit de remettre les histoires individuelles dans des contextes sociaux qui leur donnent sens et les remettent en lien avec le contexte politique, économique, social. Je pense qu'aujourd'hui, il faut absolument créer des lieux de rencontre. Il faut que les écoutants puissent être également écoutés et cela à tous les niveaux. Au fond, c'est très politique, il s'agit de redonner les moyens d'actions aux personnes directement concernées. Il faut recréer un tissu social où il puisse y avoir une expression d'un malaise collectif plutôt qu'une écoute uniquement individuelle et trop souvent " psychologisée ". Donc resocialiser là où l'on est en train de sur-individualiser, refaire ce maillage du lien entre soi et les autres. 1968 voulait alléger la société des institutions trop lourdes. Aujourd'hui, il faut peut-être penser à refaire de l'institution qui puisse soutenir et encadrer des individus trop souvent en perte de repères, de cadre et de lieu où refaire une texture sociale. Aujourd'hui, on est dans une société ultra-libérale où chacun doit réussir par lui-même, il faudrait repartir dans l'autre sens pour trouver un juste milieu.

FD : Raconter sa vie suffit-il à changer le monde ? 
A-T :
Il y a une multitude de manières de raconter sa vie et aussi de changer le monde. Mais je pense que travailler en groupe dans le sens d'une co-construction de sens et de liens autour de récits singuliers est certainement une manière de changer sa vision du monde et par conséquent son rapport aux autres. En comprenant ce qui se joue, on peut sortir de certaines impasses. Je vois bien combien les gens peuvent changer de vision au cours des tables d'écriture et du partage avec les autres, et à partir de là reconquérir un peu plus de liberté pour pouvoir agir autrement.

FD : Que retirez-vous personnellement du fait d'animer des tables d'écriture ? 
A-T :
J'en tire beaucoup de bonheur, je trouve toujours le même plaisir d'écouter les textes et les récits. Chaque histoire recèle tellement d'humain. Souvent, on ne voit que la face extérieure des personnes. A travers les récits, on prend conscience que nous sommes en liens malgré les singularités et cela donne une grande force et une grande humilité. On ne voit plus les gens de la même manière. On réalise que derrière chaque personne, il y a une histoire complexe avec ses souffrances, ses joies et ses espoirs. Cela redonne de la complexité à la vision que l'on a de l'humain. Rencontrer l'autre, c'est aussi chaque fois rencontrer une part de soi. 
Dans les formations que je donne en sociologie clinique et dans les tables d'écriture, j'ai l'impression aussi d'être utile et d'utiliser mes études que j'ai considérées durant toute une période de ma vie comme trop intellectuelles et pas très utiles dans le monde. Grâce à la sociologie clinique, j'ai pu articuler l'intellectuel au travail de terrain, cela m'unifie profondément.

FD : Le mot de la fin ?
A-T :
C'est une histoire sans fin, l'humain est une découverte permanente et c'est ce qui me passionne !