Dans le jeu du social par l'art, dans l'art du socio-culturel, il y a deux mises en scène. Celle du public qui se met en lumière. Et puis celle des travailleurs sociaux et culturels qui les encadrent. Leur responsabilité est à la taille de leurs publics : très très grande.

La culture a des fonctions sociales qui sont finalement plus importantes pour la vitalité et le développement d'une communauté que le contenu proprement dit de cette culture disait Thierry Verhelst. Comme si la lettre était plus importante que les mots. Comme si Marcuse, finalement, avait raison : c'est dans sa dimension esthétique que le théâtre est le plus révolutionnaire. La photo, la vidéo, le théâtre, la TV et le cinéma : l'exposition de soi par les images prend souvent, dans la rue et dans les champs, la forme d'une reconnaissance sociale. Mais pas que...

Geneviève Rando, directrice du centre social de Bordeaux : " On a attribué tant de vertus à la culture qu'elle est devenue un domaine quasi autonome aux yeux de certains, une sorte d'exception parmi les activités humaines. La politique de la ville a grandement contribué à remettre en cause cette conception, en réactivant la fonction sociale de la culture, autrement dit en faisant de l'action culturelle un mode d'accès et de confrontation à des enjeux de société qui dépassent de loin les seuls professionnels du champ culturel ".

 

 

Le socio-culturel est un faux débat

Et Geneviève Rando de continuer : " Notre hypothèse de travail, c'est qu'aucun espace n'est réservé à un groupe d'acteurs et qu'on peut se mêler de tout. Le socio-culturel est un faux débat qui empêche de penser les problèmes qui se présentent à nous, notamment dans les quartiers. Au centre social, il y a longtemps que nous ne revendiquons plus la rencontre de l'artistique, du culturel et du social. Ça s'impose. Ce qui nous intéresse en revanche, c'est que les personnes qui passent par ici puissent prendre part au jeu social, c'est-à-dire qu'elles puissent choisir entre plusieurs possibilités de vie. Nos prétentions sont humbles, mais elles se situent à ce niveau-là : " Qu'est-ce qui m'est interdit ? Qu'est-ce qui m'est autorisé ? " Pour la culture, c'est pareil. Ce n'est pas que l'affaire des artistes, ni un objet figé. Non, le champ est beaucoup plus fertile et plus passionnant que ça ! Après l'installation d'une sculpture dans Le Jardin de ta sœur - jardin partagé conçu et géré par un collectif d'habitants et de structures du quartier, dont le centre social -, un monsieur qui fréquente le centre a suggéré qu'on la mette sur un camion pour lui faire traverser tout le quartier, à la manière d'un trophée. Peut-être qu'un artiste aurait fait de cette idée une performance. Cet homme, sans être un spécialiste, s'est quant à lui autorisé à penser un acte culturel. De même, si nous organisons une sortie au théâtre et que quelqu'un nous dit qu'il n'a pas aimé le spectacle, on lui répond qu'il n'a jamais été question de l'aimer ! Mais qu'il le critique et qu'on en débatte montrent qu'on a gagné quelque chose ".

 

 

La place de l'artistique dans le jeu social

Ce qui intéresse Geneviève Rando, ce sont les modes d'organisation sociale autour des enjeux sociaux, économiques et culturels : " D'où la nécessité de créer des espaces à l'intérieur desquels les gens aient envie de circuler librement, de la manière dont ils l'entendent. Souvent on nous dit : " En somme, vous accompagnez les gens jusqu'au point où ils peuvent faire les choses tout seul. " D'abord on n'accompagne pas les gens, on est avec eux. Et puis, pourquoi le summum de la liberté serait d'agir seul ? Et si c'était au contraire de vouloir faire les choses à plusieurs, de rejouer sa liberté dans la relation avec les autres ? On retrouve cette manière de penser dans l'image du grand artiste qui s'isole du monde pour dire à l'humanité ce qu'elle est... Ici, quels que soient les artistes qui interviennent, on écrit les projets avec eux en partant du principe que le véritable enjeu, ce n'est pas la place de l'artiste dans la société mais la place de l'artistique dans le jeu social ".

 

 

Du travailleur social et culturel

Penser la place de l'artistique dans le jeu social, c'est poser les questions de sa mise en place. C'est ne pas faire n'importe quoi, n'importe comment. Quid de la formation culturelle et artistique du travailleur social ? Quid de la formation sociale du travail culturel ? Quid de la formation à l'animation de l'artiste ? Jacqueline Fastrès, coordinatrice pédagogique de RTA et Jean Blairon, directeur : " Associer l'art et la culture à l'action sociale " pose la question de l'animation-création. Dans chacun des stades de la démarche d'animation-création, la qualité de l'artiste et la qualité de l'animation sont essentielles. Autant l'artiste doit être professionnel, sûr de sa compétence, adhérant à la démarche, autant la part de l'animation prend une place importante quand le groupe atteint le point de rupture rendu possible par la dynamique de création, c'est à ce moment-là que l'animation rendra la rupture productrice de développement ou au contraire en fera un moment qui peut être très destructeur. Il est donc essentiel de bien poser le cadre : il faut que les artistes sachent dans quel jeu ils jouent, quels sont les objectifs de l'animation ".

 

 

La rencontre de deux mondes

Dans les projets d'insertion sociale par la médiation artistique, souvent, deux mondes se rencontrent. Classiquement chez nous celui de l'insertion socio-professionnelle et du socio-culturel.

Frédéric Janus, professeur au département social de Namur :

" Le propre des projets sociaux est de travailler l'exclusion. S'il est indispensable de nommer les stigmatisations, il est tout aussi important de " reculturaliser " les projets trop univoques, trop exclusivement " sociaux ", qui ne font que reproduire la cassure radicale entre culture et social. Les demandes sociales et culturelles sont de plus en plus intensives en contenu culturel qualitatif. Lorsque les travailleurs sociaux s'investissent dans le culturel, ils le font comme par effraction et aux marges d'une activité sociale surdéterminée par les urgences quotidiennes, qui fait le plus souvent l'impasse sur la dimension culturelle des travailleurs sociaux dans l'exercice de leur mission. Autant qu'à la dimension sociale du culturel, il faut être attentif à la dimension culturelle du social, être prêt à développer les aspects parti-culiers sur lesquels l'expérience professionnelle sociale peut s'exercer en toute légitimité ".

 

 

Faire sauter la barrière des publics

In fine, les clés de la réussite de cette rencontre entre deux univers professionnels est simple. Il suffit de faire sauter la barrière des publics. De dépasser la logique de l'insertion qui conduit à décliner des groupes en fonction de leurs problèmes so-ciaux : primo-arrivant, sans papiers, famille monoparentale, jeune sans formation, chômeur longue durée. De la compléter par la dimension universelle de la démarche artistique. Sylvie Rouxel, Maître de conférences en sociologie de la culture, LISE- CNAM-CNRS : " Ces multiples projets qui mettent en lien l'insertion et la culture partent du principe, acquis en tout cas dans les représentations collectives, que la culture et l'art sont des agents de socialisation au même titre que la formation ou l'emploi. Les projets d'action culturelle en direction de ces publics mettent en avant une certaine prise de conscience du pouvoir structurant et socialisateur de l'art et de la culture. De plus, aujourd'hui, la persistance des problématiques en lien avec l'idée d'insertion, rend possible l'utilisation de l'action culturelle en vue de l'émancipation sociale des individus et de la constitution d'une dynamique collective ".

 

 

De l'identité à la citoyenneté

L'art et l'action culturelle peuvent ainsi devenir un moyen d'ancrage identitaire qui, au regard des autres, peut à nouveau se projeter dans le collectif. Quand tout sentiment d'appartenance à disparu, les artistes et les médiateurs culturels peuvent établir de nouveaux modèles de communication et donner l'envie à des groupes interculturels de se réunir à nouveau. Frédéric Janus : " L'exclusion n'est pas un état mais un " processus ", où les personnes vivent dans un état complexe d'inclusion/exclusion, dont les déterminants symboliques sont plus structurants que les déterminants économiques. L'élaboration active de la cons-truction de culture constitue un véritable outil de lutte contre les exclusions, lorsque partant d'une " indignation ", elle aide les personnes exclues confrontées à un problème ou à une injustice, à prendre conscience, à s'exprimer et à se faire entendre, à être créatives, à chercher des solutions, à être actrices de leur vie, à prendre une place - même critique - dans la société. La participation des personnes exclues apparaît comme une composante essentielle au succès d'une stratégie d'émancipation : la question de la culture y est centrale ; elle est la clé qui ouvre vers la reconnaissance de l'identité et de la citoyenneté, vers la participation sociale et économique ". Mais pas que : elle est, c'est tout aussi important, source de créativité qui touche, dans un magnifique mouvement de balancier, tous les acteurs de la scène.

 

 

 

 

Sources et infos

 

Les projets participatifs au coeur de la ville

Une iniatitive d'ARTfactories/Autre(s)pARTs, réalisée avec Actes if, Banlieues d'Europe, le Couac et HorslesMurs. Entretien et rédaction de l'ouvrage : Sébastien Gazeau. Janvier 2012

 

Luttes culturelles, Luttes sociales, Analyse institutionnelle d'une association culturelle. Par Jacqueline Fastrès et Jean Blairon asbl RTA Intermag, Magazine d'intervention Décembre 2006

 

Labiso, cahiers 103-104, Culture, art et travail social : un rendez-vous à ne pas manquer. L'approche culturelle dans la formation des travailleurs sociaux, Bruxelles, 2009

 

Culture, arts et travail social -

Culture et Développement Rural. Les fonctions sociales de la culture. Thierry Verhelst.

http://ec.europa.eu/agriculture/rur/leader2/rural-fr/biblio/culture/art04.htm

Frédéric Janus Culture, art et travail social : un rendez-vous à ne pas manquer. Les cahiers du travail social 65 - Cultures, arts et travail social

 

Sylvie Rouxel : l'Insertion par la culture : une articulation en co-construction. Les cahiers du travail social 65 - Culture, arts et travail social

 

De la médiation culturelle au changement. Le territoire de l'action sociale questionné par le secteur culturel. Radia El Khomsi - Les cahiers du travail social 65 - Cultures, arts et travail social

Herbert Marcuse, la Dimension esthétique - Pour une critique de l'esthétique marxiste - 1977 - Seuil