Des rassemblements en spirale

Les cris étouffés qui s'écrivent, existent, bousculent à défaut de réclamer, parce qu'il n'y a personne à qui faire entendre ses réclamations. Cette colère - cette force, cette rage - a été salvatrice. Elle a ouvert des portes, elle a porté le groupe et le livre en devenir. Elle a aussi permis la réappropriation du lien social à travers des projets de vie en commun originaux : " ceux qui ne sont pas chômeurs vont être jaloux de nos rassemblements en spirale sur les places publiques des villes et des villages ",

" maintenant, aller vers les autres autrement. Plus simplement. (…) Faire des pique-niques, une pièce de théâtre. (…) La pêche à la grenouille. ", " J'en arrive à croire que le chômage est tout autant un service ". Ecrire que les chômeurs ont droit au rassemblement, au travail au " blanc ", au don, au désir, a été, je pense, un moyen de prendre le pouvoir sur sa situation, sur son statut, sur le stigmate.

Et, de ces réflexions, de ces échanges, aussi : des projets de société. Des constatations inévitables, un regard différent : les travailleurs, eux, sont-ils plus heureux que les chômeurs ? Le problème n'est-il pas ailleurs ? " Tout travailleur après dix ans devrait avoir droit à une année sabbatique pour connaître les joies, les fêtes, les ressources du non-travail ". "Pourquoi y a-t-il des travailleurs privés de chômage ", " Je n'ai plus envie d'être employé à. " " (…) ma vie dite privée (privée de quoi ?) est politique ". " Je vais dire une phrase qui est obscène : j'ai envie de chômer ". Un amarrage hors des a priori, des constructions identitaires sociales du " chômeur ". Le besoin de créativité et la réflexion collective s'ouvrent au politique. Correct ou incorrect, ce discours mérite d'être entendu et relayé. Parce qu'il propose une autre appropriation du réel, qu'il remet le collectif au centre et qu'il donne un autre sens que la rentabilité au temps partagé.

 

 

La " magie " du livre

Le livre " Paroles de chômeurs, écrits d'inutilisés " n'est pas un pamphlet. C'est un recueil de témoignages d'abord. Le lire, c'est écouter de l'intérieur des histoires de vie. A travers des bribes d'existence, deviner la souffrance, la joie, les inquiétudes, les brisures. C'est aussi un recueil de " regards " sur notre société. En passant d'un fragment à l'autre, il se dessine une autre vie possible, un autre vivre ensemble. Ce n'est pas un livre à comprendre, à analyser mais un livre à entendre avec son corps tout entier. Les textes résonnent longtemps, ils font leur chemin.

Moi, je les connais ces textes, je les ai entendus (pendant les ateliers, les participants lisent leurs écrits à voix haute, ce qui permet le partage et l'échange et une certaine énergie commune), je les ai lus, et avec les manœuvres de l'écriture, je les ai triturés, mis face à face, malmenés parfois. Je les connais ces textes et pourtant, ils me surprennent encore, changent mon regard.

Ces journées passées à écrire, mais aussi et surtout à échanger et partager, ont transformé chaque personne présente lors de ces ateliers. Moi y compris.

Il y a une magie du livre, chaque atelier n'accouche pas d'une œuvre collective. Plusieurs ingrédients sont nécessaires. Un groupe, tout d'abord. Des personnes étrangères les unes aux autres et qui se lient. L'animateur est responsable de la création du groupe mais il ne peut pas tout. Il lui faut des alliés et de la chance. J'en ai eu des alliés dans ce projet. Il a été soutenu par un animateur du Cepag, Daniel Draguet, son appui était nécessaire, non seulement parce qu'il prenait en charge le côté logistique des choses mais aussi parce qu'il était, de par sa simpli-cité et sa sincérité, fédérateur. J'ai eu de la chance aussi, et ça, c'est la magie.

 

De l'animateur et sa neutralité

Donc, le groupe mais aussi, la pertinence des propositions et la justesse du projet.

Quand j'ai commencé à animer ces ateliers, je ne savais pas ce que les écrivants avaient à partager, je voulais me laisser surprendre, je voulais absolument cette liberté de l'expression, surtout ne pas imaginer un discours à leur place. La neutralité de l'animateur est, à mon avis, un impératif par rapport à n'importe quel projet d'écriture. Le sujet du chômage est évidemment un sujet de société mille fois discuté, j'ai voulu entendre les témoignages hors de tout discours, pour être à disposition des textes et des personnes, me laisser traverser par leurs réa-lités. J'ai été surprise, au-delà de mes attentes. Je voulais au maximum investir leurs richesses, leurs intérêts, leurs idées. J'ai commencé simplement par écouter.

D'un premier atelier axé sur la présentation de soi et le partage des questionnements autour du mot " chômage ", j'ai tiré des thèmes à explorer : l'exclusion, l'argent, le temps, le manque, la honte, le travail.

 

Une écriture du corps

Parce qu'une grande partie des participants n'étaient pas des écrivains et avaient, quelque part, une souffrance liée à l'écrit, j'ai tourné autour avant de l'aborder. Une mise en condition physique et respiratoire (exercices simples de yoga, qui gong, détente), un " travail " manuel et créatif et ensuite seulement, l'écriture. L'écriture a suivi, à chaque séance, ce " travail " manuel et physique. Collages, dessins, jeu de rôle, sculpture, fabrication d'objets. C'est à partir de ce travail que les mots ont pris corps. Ce sont des mots de manœuvres. Les chômeurs les ont écrits avec leurs mains. C'était essentiel. Quand les participants se sont installés pour la première fois, je leur ai donné des crayons, des pastels, des couleurs et du papier à dessin. Si les premiers temps ont fait place à la surprise et une certaine résistance (" on est plus à l'école maternelle "), très vite, le désir d'essayer le matériel a été le plus fort. Gagner la confiance d'un groupe est très difficile. Si ma démarche les déstabilise et les installe de prime abord dans une situation inconfortable (rien à quoi se raccrocher si ce n'est en effet ses souvenirs de maternelle), les participants sont néanmoins obligés de faire face ensemble à l'inattendu et sont donc égaux face au premier exercice demandé (même si certains " dessinent " mieux que d'autres, ils viennent pour écrire et ne s'attendent pas à recouvrir une feuille de couleur pour se présenter). Le but de cette déstabilisation est donc, d'une part, de créer un groupe, que chacun se sente à sa place, et, d'autre part, d'ouvrir à l'inconnu. Non, l'atelier d'écriture n'est pas un lieu où on répare ses blessures scolaires en re-faisant ce qu'on n'a pas pu faire ou qu'on aurait voulu mieux faire. Ce qui ne veut pas dire qu'on n'apprend rien lors d'un atelier d'écriture, simplement, l'apprentissage n'est pas le but, il est un corollaire.

 

 

Créer des mots

Ouvrir, donc, les portes de la créativité. Le dessin parce que tout le monde sait tenir un gros pastel gras dans sa main et tracer un trait et que la couleur reflète si bien l'émotion qu'elle rassure. Après quelques ateliers autour de l'image, à partir de dessins mais aussi de collages qui ont permis d'aborder les thèmes de l'image de soi, j'ai proposé des jeux de rôles, des mises en si-tuation. Revivre ces situations du quotidien dans un cadre rassurant et protecteur, les jouer, les dire, les entendre, les voir et les écrire. Les thèmes de la honte et de l'exclusion ont été explorés de cette façon et, par moments, on a ri. Le rire aussi, bien sûr.

Il y a eu aussi des " fabrications ". Fabriquer un sac, fabriquer une sculpture en terre, fabriquer un masque. De ses mains réaliser " quelque chose ", une " œuvre ". Les thèmes du travail, de l'emploi, du manque, de la perte et du changement ont été abordés à partir de ces réalisations. Et puis, doucement, j'ai pu aborder l'écriture directement. Il a été possible de " créer " avec des mots, sans passer par un autre média. L'écriture ne représentait plus l'école, l'échec, l'administration, le pouvoir, l'exclusion, etc.

 

Titres de propriété

Cette appropriation de l'écriture par chaque participant a été en soi une réussite. Après une dizaine d'ateliers, nous avions quelques centaines de pages sur les bras. Il a fallu trier, mettre les textes face à face, faire entendre les résonances. Ce travail collectif qui a suivi les travaux individuels a été très riche même si les discussions et les échanges ont été parfois mouvementés et peut-être parce qu'ils ont été mouvementés. Ce qui est certain, c'est que le livre " Paroles de chômeurs " possède un sens en lui-même et que les écrivants on pu s'entendre, pour partager leurs témoignages et leurs idées, d'une seule voix.

 

La vie au bout de doigts

Si les écrivants on voulu s'appeler les " manœuvres de l'écriture ", c'est parce qu'ils ont pris les mots comme on prend une truelle, parce qu'ils ont retrouvé à travers le geste de l'écriture un travail et par là-même, une dignité. Ils ont écrit avec leurs mains, comme on prend sa vie à bras le corps, parce que personne ne viendra nous sauver si nous ne nous sauvons nous-mêmes. Des projets collectifs tels que celui-ci redonnent sens. C'est vital.

Les heures passées en compagnie des manœuvres de l'écriture ne furent pas toujours douces. Il a fallu traverser des larmes et des murs de résistance, il a fallu confronter les vécus, les idées, les souffrances, les joies aussi. Mais ça a été et c'est encore aujourd'hui - le livre permet la " perdurance " des paroles - un projet nécessaire.