La genèse du film

Gypsy Haes et Pierre Martin nous racontent : "Le film est parti sur un défi, une provocation : Comment parler du sexe autrement que ce qu'on voit habituellement. Le sujet est proposé. On forme une équipe. Et puis vient la question de comment aborder le sujet, comment le traiter. Comme coordonnateurs de l'émission, nous nous consultons, nous réunissons les jeunes et nous proposons. Ce sont beaucoup de moments de discussion. Nous n'avons pas de scénario de départ. Il s'est construit au fur et à mesure dans une construction autour de dialogues entre trois personnes sur des questions que nous posions comme coordonnateurs. Nous souhaitions aborder la question de manière sensuelle sans que les jeunes ne soient vus et reconnus tout en évitant la dépersonnalisation. Nous avons donc dû chercher des moyens alternatifs, parler en voix off sans filmer, utiliser le travail de la sculpture, ... ce sont autant de pistes possibles.

Nous garantissons un cadre protégé dans lequel se construisent des liens forts. C'est une véritable bulle d'expérimentation dans un climat de confiance. On se mouille tout en maintenant ce cadre et le choix de la forme. Les jeunes apprentis réalisateurs rajouteront que "faire quelque chose ensemble facilite les échanges. Toucher, sculpter nous fait parler des caresses. On se remémore. On partage".

 

L'intimité jusqu'où ?

Les jeunes apprentis réalisateurs : "Nous avons été très loin dans l'intimité. Nous avons même été surpris par le fait d'avoir osé aller si loin. Après coup, je me suis rendue compte que j'avais tout dit. On vit dans une société où les tabous sont très puissants. Je me suis rendue compte que c'était finalement pas si compliqué : j'ai fait, je dis".

Les coordonnateurs : "C'est très enrichissant d'apprendre chez l'autre. Au départ, on ne se dit pas ce qu'on va se dévoiler, on ne mesure pas qu'on va lever des secrets et puis c'est au final qu'on se rend compte qu'il n'est pas si difficile de parler de soi dès qu'on est dans une relation de confiance. Il s'agissait de moments de discussion, notre rôle d'animateur était de relancer la question; ils la reprenaient dans leur conversation".

 

Comment ça a été accueilli ?

Un jeune apprenti réalisateur : Positivement, lorsque c'est accueilli comme une forme de courage d'avoir pu parler de quelque chose de la vie de tout humain. Négativement dès le moment où le sexe est perçu comme un tabou.

 

Je suis surprise que vous ayez été si loin. Quelle était l'intention ? A qui est destiné le film ?

Le producteur de l'émission : C'est une émission télé menée par un collectif de jeunes. Ils décident de s'emparer d'un outil culturel pour se raconter et raconter le monde. Au départ, c'est donc bien une émission. Certaines émissions peuvent être utilisées comme outils d'animation. C'est en principe accessible au plus grand nombre.

 

Jusqu'où impliquer des jeunes dans ce processus ? Jusqu'où sommes-nous animateurs ? ou manipulateurs ? Comment se sent-on lorsqu'on s'est livré ?

Un jeune apprenti réalisateur : Bien. C'est une hypocrisie de ne pas parler de sexe. C'est un tabou. Il faut faire tomber ces tabous aux conséquences très négatives. Personnellement, ça m'a permis d'avancer. Provoquer, choquer pour casser les limites.

Au moment du tournage, on ne se rend pas compte de ce qu'on dit. Lorsqu'on se voit à l'écran, on se dit que ça a été fort. On a voulu assumer hors du contexte familial, devant les inconnus.

Le coordonnateur de l'émission : Parler du désir sexuel plutôt que du danger sexuel. L'émission est un point de départ. Il n'y a pas de recette mais une volonté est d'être et de rester impertinent.

Un jeune apprenti réalisateur : L'objectif de l'émission c'est aussi dire, parler, communiquer sur le plaisir du sexe.

Annemarie Trekker : Nous pouvons aller très loin mais en conscience de ce qu'on fait. Il s'agit de prendre le temps d'y réfléchir, de le construire, de prendre de la distance, un temps de réflexion qui permet des retours. Prendre des mesures de précaution, de prudence ne veut pas dire renoncement. La mise en forme, la distance esthétique est protectrice par rapport aux personnes et aux spectateurs. On peut faire passer des choses fortes de manière belle. La question est de pouvoir assumer. Finalement jusqu'où prendra-t-on des risques ? C'est une responsabilité énorme et cela nécessite cette prise de conscience des conséquences potentielles surtout auprès des proches.

La coordonnatrice de l'émission : La prise de distance se fait après, au moment de la production. C'est un temps serré. Les jeunes étaient présents au montage, sur leur temps de loisirs. Ils étaient présents mais cela nécessite en plus une très grande vigilance. A la finalisation se joue toute la question de l'anonymat, ne pas être reconnu. Une fois que c'est bouclé, c'est bouclé. Après, on peut analyser le sens, le film. La mise à distance se fait aussi par la fierté d'un travail esthétiquement réussi, réaliste et réalisé. Pas de regret, juste un effet de surprise.

 

 

 

Il nécessaire de construire une relation de confiance, de sécurité pour aborder ces questions intimes, comment avez-vous fait ?

La coordonnatrice de l'émission : Nous les avons rencontrés à différents moments d'un trajet, d'un parcours scolaire. L'important c'est d'être connu et reconnu, ça permet de faciliter la relation, de franchir le pas.

Une jeune apprentie réalisatrice : Il s'agit d'avoir une approche personnalisée, une approche de la personne dans une éducation à la vie affective. Il s'agit de vous intéresser personnellement. Pas de jugement. Parler en tant qu'humain.

Une participante : Témoigner, parler d'intimité, obtenir un aveu doit se faire en toute simplicité. Être au plus simple, au plus naturel, c'est être sur la corde raide en permanence. Il y a un risque à prendre avec précaution.

 

Intimité et simplicité, je retiens ces mots. Je me demande cependant quand on le fait en classe jusqu'où doit-on leur permettre de parler ? de se dévoiler ? de partager un secret ? Jusqu'où va-t-on ?

Une participante : Se dévoiler devant les pairs dans un certain contexte et puis, on est à l'école où on se retrouve ensuite avec les camarades de classe me semble très difficile. Parler de son intimité en groupe se fait dans un cadre protégé à l'extérieur de l'école.

Annemarie Trekker : L'intime est défini par le social, il est socialisé. Par ailleurs, il est culturel, fait de tabous : le toucher, l'argent, ... Une société est composée de classes sociales et de cultures différentes. Il faut s'entendre sur les li-mites de l'intime par rapport au milieu d'où on vient, dans lequel on entre. Il s'agit de vérifier les différences. Être lucide dans ce que nous sommes comme intervenants. Il existe l'intime le plus intime vers l'intime le plus partageable. Il y a l'intimité choisie, une intimité qui se partage dans un cadre où les interlocuteurs se sont choisis et non où ils sont en captivité comme on peut l'être à l'école. Ce partage d'intimité nécessite des protections selon les cadres.

Un participant : Ce documentaire est une belle leçon sur l'intimité. Derrière le témoignage, l'intimité est préservée. On est dans une culture du récit voire une dictature du récit. Tout doit être dit pour pouvoir avoir une aide. Il y a obligation de se dévoiler. On devrait plus souvent se poser la question de savoir comme professionnel, qu'avons-nous besoin de savoir pour intervenir ?

 

 

Comment peut-on développer l'esprit critique ? Comment peut-on travailler dans une perspective de citoyenneté ?

L'animateur de l'atelier : Revenons au travail d'atelier audiovisuel. Il s'agit de processus longs, de construire des points de vue, de donner du sens, de travailler de façon décalée par les formes choisies, de favoriser une expression culturelle propre. C'est un dispositif où les jeunes sont en dialogue avec des professionnels.

Une participante : En planning, il s'agit d'être partenaire avec le public pour créer des processus via un média, témoigner pour être entendu.

Un participant : Nous touchons à la posture de l'animateur socio-culturel. L'animateur socio-culturel prend position et il met sur le tapis les choses telles que lui et les participants en ont la connaissance. Être animateur, c'est découvrir ensemble, en partageant des savoirs, avec une part importante de confiance.

Une participante : Se dire et pouvoir se réapproprier cette parole c'est le groupe qui a permis que ça se dise. Ce qui a été dit, ce qui a été avoué doit pouvoir se poursuivre ailleurs avec ou non un biais artistique dans un groupe choisi.

Annemarie Trekker : Il est important de distinguer l'enveloppe groupale de l'illusion groupale. L'illusion groupale risque de pousser la personne à aller au-delà d'elle-même au risque d'une grande désillusion, du désenchantement. Par ailleurs, je soulignerai le risque de l'instrumentalisation du récit et du risque de sa mise en conformité aux attentes du social ou de la personne.

Une participante : Parler d'amour, de sensualité, de désir, de relation, de confiance, ça se fait aussi en planning. Finalement c'est comment parle-t-on de l'amour en planning avec la créativité en plus.

 

La parole finale ira à l'animateur de l'atelier qui souligne que la prudence a été de mise tout au long des échanges mais ce qu'il retient du livre de Annemarie Trekker4 c'est qu'il faut oser et prendre ses responsabilités, la liberté d'expression étant une des conquêtes de nos démocraties. L'art est une piste, une alternative nous dira Michel Steyaert, directeur du Centre Vidéo de Bruxelles. Oui, la création artistique est un des chemins d'accès au politique pensions-nous secrètement en retranscrivant ces échanges.

 

 

1. Emission Coup2pouce :

www.coup2pouce.be et http://sexeamouretvideo.blogspot.be

2. Annemarie Trekker : auteure, sociologue-clinicienne, animatrice de tables d'écriture en histoire de vie, Editrice de Traces de vie

3. Livret pédagogique et film " Sexe, Amour et vidéo " http://sexeamouretvideo.blogspot.be/2011/04/article-1-presentation-du-projet-sexe.html

4. Ecritures de l'intime - Sous la direction d'Annemarie Trekker et Réjane Peigny. Editions Traces de vie. 2011