Daisy Croquette au Canotier un samedi de marché à Nivelles : ce n'est pas un gag, c'est une action de sensibilisation. Elle a réuni 16 candidats issus des quatre grandes familles politiques. Une occasion de faire le point sur la prise en compte par le politique de l'illettrisme quelques jours avant les élections. Pourquoi ? Avec quels objectifs ? Rencontre avec Nathalie Kother, directrice de la régionale de Lire et Ecrire Brabant wallon, Delphine Charlier et Jean Péters, tous deux responsables de projets en sensibilisation.

Le 8 septembre1 dernier, à l'occasion de la journée internationale de l'alphabétisation et en écho aux autres initiatives de Lire et Ecrire Communautaire, la régionale du Brabant wallon organisait un petit-déjeuner débat dans un café nivellois. Dans la perspective des élections communales et provinciales toutes proches, l'objectif de l'événement était double : d'une part, attirer l'attention des candidats sur les besoins du secteur de l'alphabétisation et sur la nécessaire prise en compte de cette problématique dans les politiques mises en œuvre. Il s'agissait d'autre part de sensibiliser le grand public à cet enjeu démocratique majeur, tout entier résumé dans cette simple question : comment voter quand on ne sait pas lire et écrire ?

 

50 personnes
Le 8 septembre, une cinquantaine de personnes étaient présentes dont 16 candidats issus des quatre grandes familles politiques (PS, CDH, MR et Ecolo). Délibérément, l'approche retenue était celle d'un regard extérieur, décalé puisque le rôle de modérateur était assumé par la maîtresse de cérémonie, Daisy Croquette (clown incarné par Florence Pire) qui, par le biais de questions ludiques, taquines ou impertinentes rendait les échanges à la fois plus fluides et plus francs. Sur le fond des questions, un choix avait été opéré dans la mesure où les revendications propres au secteur de l'alphabétisation étaient portées par les représentants de Lire et Ecrire ; alors que les revendications citoyennes étaient relayées par les apprenants

.

Vue incomplète et droit de suite
Durant le débat, une observation s'est imposée. L'ensemble des candidats présents ont reconnu ne pas avoir mentionné la problématique de l'illettrisme dans leur programme électoral et n'avoir de cette question, de ses causes et de ses enjeux, qu'une vision incomplète. Ce constat fait, ils se sont engagés à en tenir compte dans leurs actions et s'engageaient à la mettre à l'ordre du jour de leur page web. Affaire à suivre donc...

 

Elargir la cible pour ébranler les tabous
Dans la foulée de cet événement, nous avons rencontré les travailleurs de Lire et Ecrire Brabant wallon directement impliqués dans sa préparation afin de comprendre les objectifs et les enjeux des actions de sensibilisation mais aussi les choix méthodologiques et éthiques qui y président. Nathalie Kother : " Je suis directrice à L & E BW depuis un an environ et dès mon entrée en fonction, j'ai été frappée par le fait que les actions de sensibilisation ne portaient pas, à mon sens, sur un public assez large. Sans doute, ce point de vue est-il en partie dû au fait qu'avant, je travaillais dans un autre secteur qui donnait à ses actions d'information une visée beaucoup plus grand public. Mais au-delà, il me semble que parmi les aspects fondamentaux de l'illettrisme, il y a le tabou qui l'entoure et aussi la méconnaissance totale des personnes qui en sont éloignées. S'il y a une personne sur 10 qui a des problèmes avec la lecture et l'écriture, cela signifie sans doute que 90 % des gens l'ignorent ".

 

Sortir de son jargon
" Les gens qui en ont connaissance, en gros, ce sont ceux qui travaillent dans ce secteur ou qui lui servent de relais. Travailler à faire reculer l'illettrisme, s'attaquer aux tabous, cela veut donc dire adresser les actions de sensibilisation au plus grand nombre mais aussi sortir de son jargon. Formuler un message clair et facilement compréhensible, sortir du langage pour initiés. C'est donc dans ce sens-là que j'ai essayé de réorienter les actions de sensibilisation. Cela s'est fait assez rapidement finalement. Naturellement, c'est une réorientation qui a donné lieu à débats et l'élargissement du public ne signifie pas non plus que tout soit acquis du jour au lendemain. Ouvrir une page Facebook par exemple, cela peut se faire assez rapidement. Simplement, il faut prendre ce média pour ce qu'il est : un moyen parmi d'autres et ne pas y voir la panacée. 
C'est vrai aussi que quand on veut faire de l'information grand public, il faut être attentif à ne pas tomber dans la récupération et à ne pas stigmatiser les publics ou les actions... Faire clair et simple sans faire simpliste, c'est pas si facile ".

Delphine Charlier : " A cet égard, la période pré-électorale est particulièrement favorable parce qu'il est possible de faire bouger les choses en interpellant les mandataires politiques locaux mais aussi de souligner l'enjeu de société que l'anal-phabétisme représente. 
On vit dans un Etat démocratique bien sûr mais la situation d'illettrisme dans laquelle se trouvent un nombre important de personnes, les exclut d'emblée de son fonctionnement et des choix politiques. Ils sont isolés, enfermés. Ils disent ne pas comprendre les messages politiques à la radio ou à la télé.
Jean Péters : " Cette situation les empêche d'avoir un regard critique sur le contenu des programmes. Nous-mêmes, en tant que lecteurs, il peut nous sembler ardu de comprendre les débats et nous n'en faisons pas pour autant un complexe à contrario des personnes illettrées. Cet enjeu-là aussi nous incite à élargir notre communication ".

 

Un nouveau métier
La sensibilisation, c'est d'ailleurs presque un nouveau métier... Jean Péters : " C'est vrai, il y encore quelques années, faire de la sensibilisation n'avait pas le même sens qu'aujourd'hui. Notre rôle était plus destiné à toucher les relais. On était des ani-mateurs de réseaux. Bien souvent, il s'agissait du formateur, qui de temps en temps, faisait de la sensibilisation pour remplir son groupe et dynamiser les partenariats en fonction de la carte d'implantation. Il faut dire aussi que les gens ne viennent pas chez nous en formation, en poussant la porte un matin en se disant " ça y est, aujourd'hui je commence une formation en alpha ! ". Non, ils y sont amenés via des agents relais. Et quand on parle des personnes analphabètes ou illettrées, il faut distinguer deux types de public. Il y a ceux qui ont peur de l'école car ils en ont gardé un très mauvais souvenir et ceux qui ne l'ont pas ou peu fréquentée et qui se disent chouette, enfin j'y vais ! ".

 

Pas de profils uniformes
J. P. : " Il n'y a pas de profil uniforme. Par exemple, il y a tous ceux qui sont dans un circuit de travail et qui n'ont pas forcément envie de se découvrir. On sait qu'en France (on ne dispose pas des chiffres pour la Belgique) 7 personnes analphabètes sur 10 ont un emploi. Pour toucher et amener ces différents publics à la formation, il faut des stratégies différentes qui souvent s'appuient sur un travail de réseau et de partenariat. Très clairement, il y a quelques années, on était moins dans la communication et dans l'information grand public que maintenant. Ce n'était pas les mêmes objectifs non plus ". 
N.K : " Ça aussi, c'est un fait qui est largement méconnu. Ce n'est pas parce qu'on est illettré qu'on est forcément exclu de tout. Parmi les gens qui viennent en formation chez nous, il y en a qui ont travaillé pendant 20 ans. Bien souvent, ce n'est pas quand ils démarrent dans la vie active qu'ils souhaitent entamer une formation en alphabétisation mais après une expérience de travail. Ils ont par exemple bossé, fondé une famille, 
élevé leurs enfants puis à un moment donné, après une rupture familiale, sociale, ils sont entrés en formation. C'est pour cette raison qu'il est important d'informer tout azimut, y compris dans le monde du travail ".

 

Sensibiliser avec les apprenants ?
D.C : Oui, bien sûr, les apprenants sont impliqués dans certaines actions. Mais cela doit se faire évidemment sur une base volontaire et évidemment de manière encadrée ! Je pense notamment à de petites actions comme la réalisation de l'affiche " Comment voter quand on ne sait pas lire ? ". Les apprenants ont été consultés sur la lisibilité de l'affiche et du message. Parmi différentes propositions, ils ont choisi celle qui était la plus parlante pour eux. Cette tendance à favoriser la participation des apprenants à différents niveaux de l'association s'est amplifiée. Par exemple, pour la préparation des 20 ans de L & E BW, un groupe d'apprenants volontaires s'est constitué et a été associé aux actions menées à cette occasion. Leur intervention consistait, pour certains d'entre eux, à témoigner dans les écoles auprès d'enseignants ou de futurs enseignants. Ils étaient partie prenante dans la démarche. Leur motivation étant d'éviter que cela ne se reproduise et d'éviter qu'il y ait d'autres personnes qui connaissent la même situation qu'eux. A un moment donné, pour certains d'entre eux, le mécanisme du tabou s'inverse en quelque sorte. De la honte d'être analphabète, on passe au plaisir de pouvoir, de vouloir témoigner et d'être entendu. Évidemment, dans ces cas-là, c'est une démarche émancipatrice ".

 

Pas une démarche anodine
D.C. : " Pour d'autres par contre, la démarche se fait plus lentement ou autrement. Certains ont pris part à la préparation mais n'ont jamais osé témoigner. Cela leur était impossible. Parce que le tabou qui touche l'illettrisme est encore fort présent. Parce que témoigner est loin d'être une démarche anodine. Il s'agit de se dévoiler, de se rappeler aussi des situations douloureuses. Témoigner implique de leur part une prise de conscience des causes qui les ont amenés à se trouver en situation d'illettrés. Cela se fait progressivement et nécessite un important travail de préparation et d'accompagnement. Le but n'est évidemment pas de les faire aller au feu ".
N.K. : " Témoigner à l'extérieur n'est pas le seul moyen pour les apprenants de participer à des actions de sensibilisation. Les témoignages peuvent prendre plusieurs formes. Je pense notamment à des apprenants qui ont imaginé et joué une pièce de théâtre. Leur participation se fait en fonction de leurs désirs et de leurs ressources et du moyen d'expression dans lequel ils se sentent le plus à l'aise ".

 

Risque d'instrumentalisation
N.K : " L'instrumentalisation, c'est un réel débat chez L & E. 
Nous nous demandons parfois si ce n'est pas un faux débat. La participation des gens ne signifie pas qu'on les mette sur la sellette : les choses peuvent se faire naturellement ". 
J.P. : " Par exemple, hier, deux apprenants ont été interviewés par un journaliste de Bel RTL. Leur entretien s'est très bien passé, ils sont intervenus et étaient satisfaits. Et lors du débrie-fing, ils ont souligné qu'au fond, ce n'est pas si difficile de par-ler, de dire les choses naturellement, d'arrêter de se cacher. Ils ont franchi un pas. Le travail d'accompagnement a porté ses fruits. Sans cela, les mettre en lumière aurait été de l'instrumentalisation. Il ne serait pas juste non plus de les surprotéger ; ce serait les réduire à leur situation d'illettrés ".

 

La préparation du 8 septembre
D.C : " Dans le même ordre d'idée, nous avons choisi de faire porter les revendications propres au secteur de l'alpha par Lire et Ecrire. D'un autre côté, avec les apprenants, on a construit une animation destinée à faire émerger leurs propres besoins et demandes. L'objectif était de pointer ce qui, dans leur commune, avait changé depuis 6 ans et cerner ainsi les compétences qui relèvent des différents échevinats. A partir de là, se sont dégagées une série de revendications citoyennes en lien avec la vie quotidienne (la mobilité, la sécurité, l'éducation des enfants, l'accès aux crèches ou aux soins de santé... ). Et parce que ces besoins-là émanaient de leur position de citoyens, il nous semblait évident que ce soit eux qui les portent ".

 

Dans la peau d'un illettré
N.K : " Avec l'interpellation des mandataires politiques, - en l'occurrence, nous les avons mis en situation d'illettrisme. La consigne étant de penser et de citer les actions qu'ils n'auraient pas pu mener le matin même dans la peau d'une personne analphabète. L'objectif était de les mettre face à une réalité qu'ils ne connaissaient pas, de leur faire comprendre tout l'enfermement que subissent les personnes qui la vivent mais aussi de souligner notre incompréhension devant le fait que cette problématique ne soit pas une priorité ni dans les programmes électoraux, ni dans la mise en oeuvre des politiques communales ou provinciales ".

 

Faciliter les échanges
J.P. : " L'intervention de Daisy Croquette avec sa note humoristique et impertinente avait, elle, pour objectif de sortir de la 
formule un peu pesante du débat où les différentes parties prenantes sont retranchées dans leurs rôles. D'un côté, le secteur associatif revendicatif et de l'autre les futurs élus toujours un peu tentés de transformer tout espace de parole en tribune politique. L'option prise était d'aborder les mandataires dans une perspective de partenariat et non dans un rapport frontal. La formule un peu taquine a permis de faciliter les 
échanges et la prise de parole et de rendre les débats accessibles à tous ".

 

Les enjeux de la sensibilisation
J.P. : " La sensibilisation finalement, on la fait pourquoi ? Je dirais que c'est à la fois pour défendre le droit à l'alpha et la prise en compte de l'illettrisme. Souvent, on croit que c'est facile ; un analphabète, il suffit de lui apprendre à lire et écrire. C'est loin d'être aussi simple. Pour diverses raisons, les gens n'ont pas l'opportunité de se lancer. Parce qu'ils sont tellement éloignés de cette démarche-là ; parce qu'elle est lourde ; parce qu'elle fait peur ; parce qu'ils ont des besoins vitaux à rencontrer en priorité... La solution ne se résume pas à l'apprentissage de la lecture et de l'écriture. La prise en compte de l'illettrisme, c'est aussi prendre en compte les personnes dans leur situation de solitude, de faiblesse et de difficulté d'évoluer dans notre mo-
dèle social ".

 

 

1. Le compte rendu des échanges de ce petit-déjeuner débat est consultable sur le site de Lire et Ecrire Brabant wallon. 
(http://brabant-wallon.lire-et-ecrire.be/content/view/55/86/)