Oui et quel est le dilemme ?
Je suis issue du champ social. Comme d'autres. Nos codes de déontologie, que ce soit celui des assistants sociaux, des assistants sociaux en CPAS ou des intervenants dans l'aide à la jeunesse nous rappellent que toute intervention est basée sur le respect inconditionnel de la personne sans distinction, entre autre, d'opinions politiques, philosophiques ou religieuses. Les professionnels doivent intervenir quels que soient leurs propres convictions ou sentiments que ces personnes leur inspirent. 
Outre ces préceptes déontologiques, nous avons bien souvent été formés à l'écoute empathique, une faculté d'écoute par laquelle nous nous identifions à quelqu'un, nous ressentons ce qu'il ressent. Puis, bien souvent, nous éludons les désaccords puisque nous sommes dans le " respect inconditionnel " de la personne. Tout au mieux, nous travaillerons au consentement.
En travaillant de nombreuses années avec des jeunes, j'avoue avoir très vite abandonné cette pratique et préféré travailler la confrontation.

Celle-ci nécessite de prendre position tout en se décentrant ; de permettre à l'autre aussi de prendre position et ... de trouver un accord ou non. Je rentrais bien souvent lessivée de mes journées de travail avec une seule envie, f...-moi la paix. Et cependant, ce sont de ces confrontations qu'avaient lieu bien souvent la rencontre et le début d'une relation professionnelle.

 

Et ?
La formation c'est à la fois une affaire de savoirs et de pouvoirs ... d'opinions et de sentiments.

 

Une affaire de savoirs
C'est le cœur de la formation. Fabriquer des savoirs. Dans notre réflexion sur cette fabrication2, nous avions abordé la " lutte des savoirs ", ces rencontres possibles, souhaitables, inimaginables entre les savoirs théoriques ou académiques, les savoirs construits sur l'expérience dits empiriques ou populaires et les savoirs techniques. Et de " cette lutte ", nous avions dégagé quelques pistes sur la fabrication collective des savoirs critiques, une sorte de produit de synthèse entre ces différents savoirs, les uns et les autres étant nécessaires et complémentaires. 
Ce qui nous amène bien souvent à penser la conception d'une formation dans une perspective collective mariant les compétences ; un formateur ne travaille pas seul. Au mieux.

 

De pouvoir
La formation ce n'est pas qu'une question de " lutte de savoirs " mais aussi une question de position et donc, qu'on le veuille ou non, de pouvoir et de rapports de force. Il est important et difficile que le formateur ne se laisse pas instaurer comme expert nous disait Marie-Claude Lacroix3, position dans laquelle on pourrait facilement se retrouver aujourd'hui tant les professionnels de l'action sociale et socioculturelle sont en quête de repères. 
Outre le pouvoir donné par la valeur qu'on accorde au savoir, nous occupons des places différentes sur l'échiquier social. Par nos trajectoires personnelles, professionnelles et sociales, nous n'avons pas les mêmes clés de compréhension et de lecture du monde, ni les mêmes possibilités d'agir sur ce monde.
Une relation de formation est donc un rapport pédagogique et politique.

 

D'opinions
J'avais retenu de nos recherches sur le savoir la distinction entre le savoir et l'opinion. Le savoir désigne ce que l'on sait par raison ou par expérience et l'ensemble de ce qu'on sait est communicable à tous et vérifiable par tous. 
Le savoir est traditionnellement opposé à l'ignorance ou en philosophie, aux croyances et aux opinions. Les croyances et les opinions sont des généralisations hâtives ; quelle que soit la conviction de celui qui les énonce, elles ne constituent pas un savoir mais à envisager comme un fait.
Elles se forgent et se déconstruisent en outre par le débat contradictoire. Un débat où se confrontent opinions et croyances donne des signaux de ce dans quoi se trouve un groupe en formation. Le formateur décode. Sur quoi s'appuient les participants ? Qu'est-ce que ces échanges nous donnent comme informations ? Qu'est-ce qui est non-dit ?
Par ailleurs, ramener le questionnement politique au cœur de la formation, poser des questions sur le type de société qui serait souhaitable et sur le comment " faire société " collectivement nous contraint à prendre position. Une question qu'on se pose à chaque intervention. Eh, non. On n'y échappe pas. Sommes-nous comme formateur au clair sur notre propre positionnement politique ? Sur les impasses dans lesquelles nous risquons de nous retrouver dès le moment où l'intention est de fabriquer collectivement le changement ? Pouvons-nous nous échapper au nom du principe de neutralité ou d'une exigence d'impartialité ?

 

Et de sentiments ?
C'est en écoutant ce que nous disait Martine Collin4 qui précisait qu'aujourd'hui, au côté de ce travail de déconstruction des représentations et je la cite : " il nous revient de prendre soin des gens, de prendre soin des uns et des autres. Il s'agit presque d'un travail de réparation ou de construction d' un noyau suffisant de confiance en soi et dans les autres à faire en fonction des âges pour que la critique soit possible. Sinon, nous risquons d'avoir à faire à des êtres invertébrés, sans consistance, sans assise ". Ou Lucien Barel5 qui lors d'une séquence de formation en entraînement mental remettait au coeur de la démarche la nécessité d'identifier et de distinguer faits, opinions et... sentiments.

" Et donc, le réel du formateur est que les opinions et les sentiments font partie des situations de formation ", me demande Myriam Van Der Brempt lors d'un échange sur notre pratique de formateurs6. Nous poursuivons la conversation. Il s'agit me dit-elle de se poser la question de savoir pourquoi sont-ils dans le réel ? Quelle fonction occupent-ils dans la situation de formation ? Est-ce utile et nécessaire de les travailler en séance ? 
Les émotions et les sentiments viendront inévitablement parasiter les échanges. Les auteurs, bien souvent ne les voient pas venir. Le formateur en est encombré et le premier réflexe sera de rationnaliser.

 

En quoi ça a un intérêt de l'intégrer dans une formation ?
Elle poursuit sa réflexion. Prendre en compte plutôt que lutter contre permet d'avoir des indications sur ce qu'apporte le formateur et l'insécurité éventuelle dans laquelle se trouve un groupe, d'être vigilant et lucide sur ce que ses interventions ont de novateur, d'inhabituel, de déstabilisant. La manifestation de ces sentiments, de ces émotions invite le formateur à être là où se trouve le groupe. Un travail d'élucidation mené collectivement permet de dépasser des situations parfois perçues individuellement comme risquées, dangereuses ou menaçantes.

Un petit détour par les définitions de " émotion " et " sentiment " peut nous aider à clarifier. Nous n'étions pas nécessairement d'accord sur le terme à utiliser.

L'émotion est " un état de conscience complexe, généralement brusque et momentané accompagné de troubles physiologiques, sensation agréable ou désagréable " nous dit le Petit Robert. Une émotion dure quelques secondes ou au maximum quelques minutes.
C'est ce trouble, ce bouleversement, cet émoi qui donne un premier signal, la colère qui surgit face à l'impuissance et l'injustice ; la peur qui nous indique un danger ; la tristesse qui nous permet de faire le deuil d'un être cher ou de certains idéaux ; ...

Le sentiment renvoie à un " état affectif complexe, assez stable et durable lié à ces représentations " : l'estime, le mépris, l'indignation, l'admiration, l'insécurité, la haine, ...

Donc, les émotions sont des réactions immédiates et bien souvent non contrôlées.
Les sentiments, quant à eux, accompagnent nos actions et influencent nos pensées. Ce qui est courant, c'est de les contrôler ou de les refouler.

Je retiens de cette définition technique et de nos échanges que les sentiments sont liés à des représentations. Ils colorent une situation et sont révélateurs dans le moment de ce que le groupe et les participants font comme trajet parfois non élucidé.

Faire le deuil de ses idéaux, s'en détacher, se retrouver et partir de soi, pas seul, à plusieurs. Dépasser une colère contre soi-même et être lucide et critique, je, nous n'aurions rien pu faire. Ces sentiments d'impuissance, de perdition, de solitude très souvent partagés en séance, autant d'anecdotes qui me reviennent en tête avec une question, aujourd'hui, quelle place laisse-t-on aux sentiments en formation ? Doit-on leur en laisser dans une formation en éducation permanente ? En quoi, comment et sous quelles conditions serait-il utile, nécessaire, pertinent de les mettre au travail ?

 

 

1. Voir rubrique "Parcours et pratiques de formateurs"
2. Articulations n° 42, Le savoir, Secouez-vous les idées n° 83, archives 2010, www.cesep.be
3. Marie-Claude LACROIX, Secouez-vous les idées n° 72, 2007 
www.cesep.be/ANALYSES/PRATIQUES/2007/lacroix.html
4. Martine COLLIN, Secouez-vous les idées n° 91, 2012 
www.cesep.be/ANALYSES/PRATIQUES/2012/colin.html
5. Lucien BAREL, Secouez-vous les idées n°59, 2004
6. Myriam VAN DER BRENGT est formatrice d'adultes au cesep