FD : Quel est votre parcours professionnel ?
AB : Après mes études d'ingénieur industriel, j'ai travaillé huit ans dans la recherche médicale. J'y ai commencé comme laborantine. Je suis devenue cheffe de projets, ce qui consistait à encadrer les laborantins. J'avais un souci avec l'éthique : nous travaillions sur la recherche de nouveaux médicaments en étant sous contrat avec des firmes pharmaceutiques. Il fallait faire au plus vite et au moindre coût. J'ai donc continué mon parcours dans la recherche contre le cancer en AISBL en tant que gestionnaire de bases de données d'études cliniques. C'est un métier pour lequel il n'y a pas de qualification directe, il requiert un profil scientifique de niveau universitaire. Mon rôle était de reporter les résultats des patients, des médecins aux statisticiens et d'entretenir la base de données. Je trouvais cela très routinier. Je n'étais pas satisfaite de ce que je faisais, j'ai donc entamé une réorientation professionnelle basée sur le récit de vie avec une psychologue sociale et du travail. Elle a mis en évidence mon profil social, psychologique et mon besoin de créativité. Elle a également identifié les blocages qui m'empêchaient d'aller dans cette voie. Ce processus m'a permis de suivre une formation de formateur en alphabétisation chez Lire et Écrire assortie d'un bénévolat en soirée au centre social du Béguinage à Bruxelles. Cette expérience me plaisait beaucoup. J'avais également repris des cours de langue dans l'idée de devenir prof d'italien. Tout cela en continuant à travailler à temps plein en recherche médicale, c'était très épuisant ! J'avais clairement besoin de me tourner vers une activité professionnelle où j'étais dans la communication avec les autres, et ne plus rester une exécutante en tête à tête avec une base de données. L'idée était de trouver une solution intermédiaire permettant de ne pas " jeter " mon diplôme d'ingénieur. La formation est vite apparue comme étant la bonne solution. Des problèmes d'organisation du travail sont apparus et les conditions de travail devenant vraiment difficiles, j'ai démissionné. J'ai pris un peu de temps pour réfléchir, je suis restée six mois à chercher et me renseigner sur le secteur associatif. J'ai également commencé une formation en " Gestalt thérapie "1 dans le but de devenir thérapeute.

 

FD : Comment êtes-vous arrivée au CESEP ?
AB : Complètement par hasard ! Un jour, j'ai rencontré en rue une ancienne collègue de classe. En papotant, j'ai compris qu'elle travaillait dans une association où ils faisaient de la formation pour adultes. Je lui ai donc dit en rigolant que s'ils avaient besoin d'une formatrice, elle pouvait m'appeler car je pouvais tout faire ! Et quelques mois plus tard, elle m'a appelée. Le CESEP était à la recherche d'un formateur en Excel ! La coordinatrice m'a fait part de sa difficulté à trouver quelqu'un qui avait à la fois une connaissance du secteur associatif et une connaissance technique. Mon profil collait bien à la demande. Par contre, j'avais travaillé avec Excel mais je ne le connaissais pas encore à un très bon niveau. Comme j'étais à l'aise avec les mathématiques et avec l'outil informatique, j'ai pu très facilement acquérir le niveau nécessaire. J'ai juste demandé de pouvoir avoir le temps pour me préparer et me documenter. Dans la recherche, au début on avait du temps pour bien travailler. 
A la fin on n'en avait plus et je sais que le temps est indispensable pour fournir de la qualité. J'ai horreur de bâcler mon travail. Le CESEP m'a donné le temps de me préparer et j'y suis maintenant depuis 4 ans !

 

FD : Que donnez-vous comme formations et à quel public s'adressent-elles ?
AB : J'ai donc commencé par donner des formations d'Excel dans le cadre PMTIC2. Il s'agit de formations courtes d'une à trois semaines où l'on peut avoir en même temps des personnes qui n'ont jamais utilisé un ordinateur et des personnes ne connaissant pas Excel mais ayant fait un mémoire en Word, par exemple. Les niveaux sont très différents avec des capacités d'apprentissages très disparates. Mes premières formations ont donc été très intensives. Je souhaitais arriver à être disponible pour chacun des stagiaires et ne laisser personne sur le côté. Je leur faisais des programmes individualisés. 
Je suis ensuite intervenue dans les formations longues pour demandeurs d'emploi où j'ai donné différents modules informatiques. Les choses se sont emballées et je me suis retrouvée avec beaucoup trop de formations à donner. J'ai fini par me sentir isolée et c'est à ce moment-là que j'ai compris qu'au CESEP, il y avait des formateurs réunis en groupes porteurs de projet. 
Comme j'adore collaborer et travailler en équipe, j'ai intégré le groupe porteur de la formation en Pratiques d'organisation d'événements. Nous étions trois, c'était très intéressant car le formateur " historique " de cette formation allait quitter le CESEP et donc nous allions à deux devoir coordonner la formation l'année suivante. Nous avons passé tout l'été à restructurer la formation et avons continué à la peaufiner avec le premier groupe de stagiaires. Ce qui était vraiment intéressant c'était de réfléchir à l'ensemble d'un processus de formation, de pouvoir y ajouter les touches que l'on estimait nécessaires, de la cohésion de groupe à l'informatique, nous faisions beaucoup appel à des experts extérieurs. On assurait le suivi des stagiaires tout au long du processus d'apprentissage. Au vu des possibilités et des contraintes structurelles, nous avons orienté la formation sur des contenus et des apports théoriques et moins sur la pratique. Au bout de deux ans, nous avons été rejointes dans la coordination par une collègue qui avait une expérience pratique en organisation d'événements en société et moi je me suis tournée vers d'autres activités car je n'y trouvais plus mon compte. Je pense que la formation est entre de bonnes mains et j'y interviens encore au besoin.

 

FD : Vous faites également partie de l'équipe " Chutney " pouvez-vous nous en dire plus ?
AB : Il s'agit essentiellement d'un groupe de travail sur l'intelligence collective et la résolution de problématiques professionnelles avec des outils décalés. On travaille avec les acteurs du secteur associatif en tout cas avec des personnes en contact avec des usagers, comme des formateurs, des éducateurs, du personnel de la santé, ... L'idée c'est d'aborder les problèmes de manière plus créative et intuitive. On a recours à des techniques qui utilisent le dessin ou le symbolisme de la nature, par exemple. On vise à mettre tout le groupe au profit de la résolution d'une problématique professionnelle d'une personne. Rejoindre ce groupe me permet d'utiliser ma formation en Gestalt thérapie et de travailler encore plus l'humain. Le mode de fonctionnement aussi est très intéressant. Nous sommes vraiment dans une équivalence et une égalité de la parole où l'on prend le temps de sentir qu'on est bien d'accord avec une décision prise par le groupe. Il faut que tout le monde soit en phase. On ne va pas dans l'analyse mais on travaille sur le ressenti. Si je sens qu'il y a quelque chose qui ne va pas chez mon interlocuteur, je peux peut-être faire en sorte qu'on se comprenne mieux.

 

FD : Et l'éducation permanente ?
AB : Depuis le mois de septembre, je partage mon temps entre les formations pour demandeurs d'emploi et l'équipe d'éducation permanente. L'idée est notamment que j'y poursuive les formations en financements et gestion de projets européens. Par ailleurs, j'ai un collègue qui va doucement vers la pension. Il fait de l'intervision et donne beaucoup de formations en gestion du stress et de l'agressivité, gestion de conflits, ... Il a réuni trois formateurs pour transmettre ses contenus. Je prends donc part à la réflexion qui entoure ces thématiques.

 

FD : Sommes-nous dans l'éducation permanente ou sommes-nous dans le psychosocial ?
AB : Le résultat du travail que l'on a fait jusqu'à présent sur cette question, mais aussi de la réflexion sur les li-mites entre la formation et le développement personnel, est qu'il n'y a pas de contradiction entre l'éducation permanente et le 
psychosocial. On est à la fois dans les deux, ce n'est pas pola-risé, ni antinomique. La porte d'entrée est peut-être un peu différente. Mais l'idée est toujours d'utiliser l'intelligence collective pour autonomiser les personnes et les amener à avoir un esprit critique sur elles-mêmes et sur le reste du monde. Même si on travaille sur une problématique professionnelle d'une personne en particulier, cela résonne dans l'ensemble du groupe. On reste toujours dans le domaine professionnel.

 

FD : Que retirez-vous de vos formations, qu'est-ce qui vous amuse, qu'est-ce qui fait que vous trouvez une formation réussie ?
AB : Ce qui m'amuse c'est de faire travailler les autres (rires). C'est une boutade, mais pas tant que ça finalement. Dans le Chutney, j'ai un vrai plaisir à mettre les gens en situation et voir l'impact que ça a. Parfois c'est lourd mais c'est toujours libérateur. Dans mes formations " Excel ", j'ai une vraie satisfaction à réapprendre les mathématiques de base à travers Excel. La majorité du public a un diplôme du secondaire inférieur maximum, il s'agit de personnes n'ayant pas acquis 
ces bases. Il faut donc reprendre ce qu'est une moyenne, un pourcentage, une règle de trois. Ce qui est vraiment super c'est de voir les femmes peu scolarisées (les hommes sont en 
général plus à l'aise avec les maths) ayant une très mauvaise estime d'elles-mêmes, arriver à maîtriser tout ce que j'ai expliqué au bout de la formation. Elles ont une fierté… quand on a compris les maths il y a une satisfaction personnelle qui est énorme. Je l'ai vécu également car j'ai eu des difficultés en mathématiques et donc je comprends ce qu'elles ressentent. On a l'impression que c'est un monde dont on est exclu, réservé à une élite, du coup quand on arrive à entrouvrir la porte et à comprendre ce qu'il s'y passe, c'est incroyable ! J'aime faire ce chemin avec les participants et arriver à les amener au-delà de ces barrières.

 

FD : Le mot de la fin ?
AB : C'est ça, j'adore voir cette étincelle ! J'ai vraiment du plaisir à voir que j'ai rendu des personnes plus sûres d'elles-même, de voir des " petites madames " retrouver leur fierté devant leurs enfants et leurs compagnons car elles ont compris. Les maths ce n'est pas essentiel au quotidien ; par contre l'estime de soi c'est énorme ! J'aime arriver à ce que les gens redeviennent acteurs de leur vie et qu'ils arrivent à prendre leur place dans la société. C'est ça qui me mobilise et ce quel que soit le contenu de la formation.

 

 

1. Gestalt thérapie : est une psychothérapie qui vise à la résolution des troubles émotionnels et comportementaux par un travail sur les processus psychologiques et corporels de l'individu.
2. PMTIC : Le Plan Mobilisateur des Technologies de l'Information et de la Communication a pour objectif de sensibiliser et d'initier le public des demandeurs d'emploi wallons à Internet, au traitement de texte et au tableur.