Corriger les inégalités
Les initiatives prises par le monde associatif vont bousculer ce schéma. Elles sont à l'époque porteuses d'une revendication fortement politique. Il s'agit de corriger les inégalités d'une école présentée comme un " Appareil Idéologique de l'Etat ". On fait référence aux travaux du philosophe marxiste Louis Althusser, à l'Ecole Capitaliste en France de Christian Baudelot et Roger Establet,... L'idée est de créer des universités ouvertes. Les premières initiatives vont articuler organisations syndicales et associations pour la formation. Ainsi naîtront la Funoc à Charleroi ou RTA à Namur. D'autres initiatives verront le jour à Bruxelles et à Liège. Avec des succès divers. Certaines disparaîtront, d'autres perdureront et évolueront en fonction de trois grands axes : l'action sociale, l'activité économique et la formation professionnelle.

Alpha, EFT et bureautique
Nous sommes fin des années 70. La crise est là. Elle va toucher en premier les usines où s'exercent les boulots les plus " durs ", ceux pour lesquels on a fait massivement appel à la main-d'oeuvre immigrée, aux travailleurs étrangers. Ce seront les premiers touchés. Ils sont venus vendre leur force de travail, mais ne maîtrisent pas bien la langue française : d'où des initiatives en matière d'alphabétisation dans le pays. La Belgique déclarait alors officiellement qu'il n'y avait plus d'analphabètes puisque la scolarité était obligatoire depuis 1914. En 1972, le Collectif Alpha voit le jour à côté du Cati, du Nadi, d'Accueil et Promotion à Charleroi, des Ateliers du soleil ou de l'association Joseph Swinen à Bruxelles.

 

 

 

Lire & Ecrire
Dans la même veine, début des années 80, 4 associations de formation continue et d'éducation permanente : La Funoc à Charleroi, RTA à Namur, Canal Emploi à Liège et Defis à Bruxelles décident de créer " Lire et Ecrire ". Deux autres modèles vont se développer à côté des actions de formation à l'alphabétisation. Des associations vont plancher sur de nouveaux modèles pédagogiques qui veulent articuler formation et mise au travail. Cela se traduira par la création des EFT (Entreprises de Formation par le Travail), dans des secteurs comme la construction, la restauration ou l'agriculture (biologique). Le troisième axe sera la bureautique et la vidéo. Nous sommes dans les années 80. La micro-informatique fait son entrée dans le monde professionnel. Les technologies de vidéo se vulgarisent, les caméras deviennent plus portables.

Les associations en ébullition
En même temps, grâce aux mesures d'encouragement à l'emploi, le secteur associatif reçoit des pouvoirs publics des travailleurs par le biais des CST (Cadre Spécial Temporaire) puis des TCT (Troisième Circuit de Travail) et des FBI (Fonds Budgétaire Interdépartemental). Un autre coup d'accélérateur vient de l'Europe avec le FSE (Fonds Social Européen), grâce notamment à l'initiative du cabinet Valmy Fléau dans le premier Gouvernement Wallon et avec la reconnaissance de la Province du Hainaut en zone objectif 1 (année 83 - 84). Des associations qui ont des projets, des travailleurs qui ne leur coûtent rien ou presque et des subventions complémentaires en provenance de l'Europe : le secteur entre en ébullition et une floraison de projets pointent de tous les côtés de la Wallonie et de Bruxelles, sans qu'ils ne soient encadrés par un dispositif décrétal des pouvoirs publics.

Premiers décrets
En 1987, un premier décret de la Communauté Française va essayer de définir le cadre de ce qui peut être soutenu : à l'époque, la formation est toujours gérée par la Communauté Française. La région bruxelloise mettra relativement rapidement un dispositif législatif spécifique pour soutenir les initiatives d'insertion socio-professionnelle. En Wallonie, il faudra attendre 2003 pour qu'une législation soit votée au Parlement wallon et 2006 pour que les arrêtés d'application soient rendus. C'est à partir de cette date que commence à exister un secteur reconnu avec des règles de fonctionnement et de subsidiation spécifiques et précises.

De plus en plus normatif
En parallèle la formation sera régionalisée et le FOREM reprendra les missions de formation de l'ONEM. Un dernier opérateur complète le tableau de la formation des demandeurs d'emploi : l'IFAPME, plus à destination des PME et des petits indépendants. Différents projets de partenariats entre opérateurs verront le jour : le DIISP (Dispositif Intégré d'Insertion Socio-Professionnelle), parcours d'insertion,... Dans les années 80-90, on va travailler à éviter les doublons, à rendre les dispositifs plus efficaces. Mais plus le temps va passer, plus des aspects normatifs vont être imposés au secteur ISP et plus vont se développer des logiques de contrôle plus fortes. Cela ne va pas aller sans tension entre le secteur associatif et le FOREM, qualifié d'ensemblier. Les associations ISP doivent faire face à des sentiments contradictoires, elles qui, pour la plupart, prônent des logiques de solidarité, d'attention particulière envers les personnes les plus éloignées de l'emploi.

 

Evolution des profils
En 87, il n'y avait pas de norme de diplôme. Le " profilage " commence avec le nouveau décret de 2003 et avec les arrêtés d'application en 2005. Aujourd'hui, pour suivre une formation chez un opérateur ISP, il faut posséder au maximum un diplôme d'humanitéq inférieureq. Seuls 20% " d'exceptions " sont tolérés. Le problème, c'est qu'on définit la personne la plus éloignée de l'emploi sur base d'un seul critère qui est le diplôme. Or il peut y avoir des appréciations diverses en fonction de l'endroit où se trouve l'association, la structure du chômage étant différente en fonction du bassin d'emploi où l'on se trouve. D'autres facteurs peuvent jouer. En cas de fragilité psychologique, d'assuétude ou de dépression par exemple, un stagiaire diplômé de l'enseignement supérieur n'aura pas accès à une formation chez un opérateur ISP. En même temps, il sera difficile pour lui de s'intégrer dans un dispositif " classique " de type FOREM ou Promotion Sociale.

 

Un ensemblier aux deux visages
L'enjeu fondamental à venir, ce sera en 2014 la régionalisation du dispositif de contrôle et de sanction des demandeurs d'emploi. L'ONEM va être régionalisée. La crainte des gens du secteur, c'est qu'au sein d'un même organisme pararégional -le FOREM- ne coexistent des missions contradictoires d'accompagnement et d'exclusion des chômeurs. Aujourd'hui le FOREM regroupe les offres d'emploi, les pousse à vérifier, essaie de les soutenir, les " pousse " à la formation et à l'emploi. En cas de non respect de règles de plus en plus strictes, il signale les faits à l'ONEM. Demain, ce pourrait être le même organisme qui gére ces deux activités. Face aux deux visages du nouvel ensemblier, le secteur ISP craint d'être poussé plus loin dans la logique de répression et d'exclusion des demandeurs d'emploi. On se retrouverait alors très très loin des prémisses de création de ces organismes dont l'objectif est l'émancipation et l'organisation de l'expression collective de personnes privées d'emploi. Loin des intentions du pacte associatif, le danger est d'évoluer d'une logique de partenariat à une logique de contrôle.