La créativité en acte

Petite visite dans une OISP pas tout à fait comme les autres, pour autant qu'une OISP puisse ressembler à une autre… Avanti propose des formations en travail du bois, travail du métal, travail de la pierre, arts graphiques, moyens d'expression et aide-régisseur de spectacles, à Marchienne-au-Pont. Un ancien bâtiment de la ville a été réaménagé en atelier forge et soudure, atelier menuiserie, une salle de spectacle, un réfectoire et quelques bureaux portes ouvertes. L'OISP organise aussi des formations à la prison de Jamioulx.

Quand j'arrive, rue des abattoirs, au bord de l'Eau d'Heure, dans ce Marchienne-au-Pont quelque peu dévasté, aux abords de Charleroi, il y a du soleil et ça fume en terrasse, ça discute, ça boit son café. C'est le temps de midi, il fait doux et calme. Je salue à gauche à droite et les hommes croisés me répondent timidement. Je suis intruse, étrangère. Il faut l'intervention d'Anne, la coordinatrice pédagogique pour que les visages se détendent. Il n'en faut pas plus en réalité, une phrase de présentation : " Madame écrit un article et elle aimerait interviewer quelques personnes ici… " ; et les langues se délient. Un homme raconte, puis un autre et encore un autre. Tous ne sont pas prêts à parler, à faire de leur parcours un récit mais ceux que je rencontre sont ici depuis plusieurs mois et ils ont appris, ils sont fiers de me le dire et d'en témoigner.

 

Stagiaires en chemin
David a connu Avanti parce qu'il a suivi une formation carrelage en prison. Il a pu sortir avec un bracelet électronique parce qu'il s'est inscrit à la formation bois/métal à Marchienne-au-Pont.

Il le reconnaît aujourd'hui, il n'était pas plus motivé que ça mais voulait sortir coûte que coûte, Avanti, c'était une porte de sortie. Il a déjà derrière lui une solide expérience professionnelle, il ne pensait pas avoir encore quelque chose à apprendre. Alors bien sûr, il a appris des petits trucs au niveau forge et menuiserie mais ce qu'il a appris pendant ces presque dix-huit mois ne se limite pas à ça. Il a changé, il a vraiment changé ici, à Avanti. 
" J'ai été quelqu'un de perturbateur et on ne m'a pas éjecté. " 
" J'avais des choses à apprendre mais aussi, je savais des choses, je pouvais les apprendre aux autres. " 
" J'ai tiré des jeunes quand je les voyais en difficulté. " 
" On m'a beaucoup aidé pour les questions sociales. " 
" J'ai des amis ici, mon ami Pierre, il m'a beaucoup aidé pour mes problèmes de garde d'enfant, etc. " 
" J'ai appris à écouter, avant c'était tout seul, je voulais rien entendre. "
David avait des problèmes de drogue et de violence. Il a arrêté la drogue. Il a rencontré une compagne, ça l'a aidé mais surtout, il a eu envie de faire quelque chose pour lui. Il a appris à demander de l'aide, à aider les autres aussi. 
Il va faire un stage chez un patron maintenant, un mois et demi, ça va le remettre en route, le remettre au travail. Après, il trouvera un emploi, il sait qu'il trouvera. 
David a des yeux bleus qui sourient. Il fume cigarette sur cigarette, il a encore des problèmes, avec son ex-compagne, pour la garde de sa fille mais aujourd'hui, ça va, ça va.
Pierre s'est assis à côté de David. Je devine qu'il attend son tour, lui aussi a des choses à raconter. 
Il est là depuis longtemps aussi, il est plus vieux. Il est un peu considéré comme le sage, on vient lui demander conseil. Il n'en revient toujours pas, quand il pense qu'en arrivant ici, il restait dans son coin et ne voulait parler à personne. Il s'est sociabi-lisé. Il a fait sa formation en menuiserie. Normalement, tout le monde doit faire 15 jours de menuiserie puis 15 jours de soudure mais lui n'aimait vraiment pas la soudure alors Anne, la coordinatrice pédagogique, a accepté qu'il reste tout le temps en menuiserie. Le jeudi, c'est activité théâtre, il ne voulait abso-lument pas monter sur les planches, le formateur lui a proposé la régie et il a découvert une nouvelle passion. Il fait une nouvelle formation d'aide-régisseur de trois mois, elle vient d'être créée ici, c'est un projet pilote. Ce travail lui a tellement plu qu'il est bénévole pour une troupe de Marchienne " Créa d'âmes ". Comme il a son permis poids lourd, il pense qu'il serait possible d'orienter sa recherche d'emploi vers ce secteur. Ça le fait rire : lui qui détestait le théâtre !
Christophe s'est assis à la place de Pierre qui est allé retrouver son atelier de l'après-midi. Il a la tête baissée. Il a pas trop envie de parler mais Anne lui a demandé, alors… En fait, seulement un tiers des stagiaires sont d'anciens détenus et Anne voulait rétablir l'équilibre des témoignages, qu'ils ne se trompent pas sur les intentions de l'OISP. Si on accueille les personnes qui ont un bracelet électronique à Avanti, on accueille aussi des personnes simplement en demande de formation et en besoin de réinsertion.
Christophe a d'abord fait une préformation à " Quelque chose à faire ", une EFT de Marchienne qui amène les stagiaires sur chantier. La différence fondamentale, me dit Anne, entre EFT et OISP, c'est que sur chantier, on est en situation de travail, donc pas question d'arriver en retard ou de manquer d'initiative, il faut déjà être bien " structuré ". Christophe n'était pas assez " concentré " et on l'a réorienté vers Avanti. Il est content, il se plaît ici mais au début, il a été surpris, quand il a vu que certains avaient des bracelets électroniques, il s'est demandé où il était tombé.
" Avant, j'aimais pas, je voulais travailler en peinture, au fur et à mesure, j'aime bien. " " Les activités musique, théâtre, ça détend. " " Le foot aussi, le vendredi. " 
Anne me précise que les stagiaires ont eux-mêmes demandé cette activité " foot " et que c'est vraiment bénéfique à tous. 
" Ici, ça m'aidera pour la vie après. " 
" Je me suis sociabilisé, j'arrive presque à l'heure maintenant. "
" Après, je rechercherai un travail en peinture, je passerai mon permis, j'achèterai une maison, je trouverai une femme aussi… ". 
Il rougit. " J'ai quand même 27 ans, il est temps !... "
Christophe aura bientôt terminé son temps de formation chez Avanti mais il ne se sent pas vraiment prêt à quitter. Il a beaucoup de problèmes dans sa famille.

 

La pédagogie du projet
Je visite les lieux en compagnie d'Anne. Je découvre les " œuvres " diverses réalisées au cours des derniers mois et des années précédentes. Une table bois et fer forgé, un poulailler à la Gaudi, un éléphant aspirateur de déchets de style indien réa-lisé avec des bouchons en plastique (par Pierre me dit Anne, ce Pierre qui ne se disait absolument pas créatif au début…), des sculptures fer et pierre, des bulles à vêtements de l'association " Terre " en train d'être complètement relookées, une roulotte en attente d'être aménagée en logement d'urgence pour sans-abri. " On utilise la pédagogie du projet. C'est important pour nous que les stagiaires ne travaillent pas dans le vide : ils doivent réaliser quelque chose. On a toujours de nouveaux projets qui se mettent en place. Tous les deux ans, on organise Mai'tallurgie ici, c'est un grand festival et il y a du travail au niveau de la déco, des activités, etc. Récemment, l'association " Terre " nous a contactés pour décorer trois bulles à vêtements. C'est une façon pour eux de lutter contre le tag vandalisant. Chaque stagiaire a dessiné son projet et tous ensemble en ont sélectionné trois, qu'ils sont en train de réaliser. " De fait, deux bulles sont presque terminées : une représente une immense machine à laver, l'autre est repeinte en mappemonde et les chemins du linge sont tracés sur cette carte géante. De la Belgique vers l'Asie et l'Afrique, les vêtements cheminent sur des cordes à linge. Il a fallu utiliser aussi bien la soudure que le travail du bois et de la peinture pour fabriquer ces œuvres, il a fallu apprendre mais l'apprentissage a du sens et un but.

 

Le lien à la nature, re-liant
Les activités créatives sont importantes me disent Anne Bietlot et Isabelle Heine, la directrice. Quand ils ont appris à créer, ils peuvent créer dans d'autres domaines, dans leur vie même. Il ne suffit pas d'avoir des savoir-faire entre les mains. Ici, on crée dans tous les domaines : bois, métal, peinture, musique, théâtre, lumières, etc. La liste se rallonge au fil des projets et des vécus. Des formations se créent en fonction des besoins et des collaborations se tissent aussi. Cet été, par exemple, tout le monde est parti en camp de trois jours dans la nature. Sac au dos, tente, réchaud, feu de camp. La plupart ne l'avaient jamais fait. Ils ne connaissaient pas le bonheur simple d'être dans les bois et ne connaissaient pas non plus les gestes de la débrouille. Ils ont adoré. Quand Christophe m'en a parlé,il avait encore des étoiles dans les yeux " C'était génial ! ". La nature comme re-liant ? C'est encore une piste à explorer, c'était une première mais vu la réussite de l'expérience, elle sera réitérée.

 

Hors des murs
Il est important que les stagiaires créent des liens hors de l'ASBL. Parce qu'ils ne peuvent y rester que 18 mois maximum et qu'après, il ne faut pas qu'ils se retrouvent seuls. Le temps de formation est trop court pour certains. Ils ont besoin de plus de temps pour se restructurer, créer des liens, se retrouver ou se trouver eux-mêmes. Et s'ils parviennent parfois à trouver un emploi en quittant la formation (ce n'est pas le cas de la majorité), ce n'est pas pour autant qu'ils sont " réinsérés ". " Un jour, un stagiaire est venu me voir et m'a dit : j'ai un travail, j'ai une maison mais quand je rentre chez moi, je suis tout seul, qu'est-ce que je fais ? ", explique Isabelle Heine. Elle a ouvert les portes de l'OISP pour que des liens se créent avec l'extérieur. C'est à travers une collaboration avec Créa d'âmes, par exemple, que Pierre a trouvé son emploi de bénévole régisseur. Avanti collabore avec d'autres Asbl mais ouvre aussi les portes aux citoyens lors de leur festival Mai'tallurgie ou, tout bientôt, lors de la " Javanti ", soirée dansante où tout le monde est le bienvenu.

 

La créativité comme condition de la réinsertion ?
Toutes les OISP et EFT doivent-elles prendre exemple sur Avanti et introduire des modules de créativité dans leurs formations ? Doivent-elles s'inspirer de cette expérience pour donner d'autres outils à leurs stagiaires ? N'y a-t-il pas lieu de s'interroger sur les moyens de la réinsertion et sur ce qu'englobe cette réinsertion ? Si le but de l'ISP est de réinsérer, cela veut-il dire qu'il suffit de mettre quelqu'un à l'emploi ? Et même que l'emploi est la condition première de la réinsertion ? N'y a-t-il pas des étapes et la réinsertion ne passe-t-elle pas surtout et avant tout par la re-création ou la création de liens ?