Entretien avec Martine COLLIN

En vous rencontrant, nous aimerions faire connaissance avec la chanteuse et la formatrice. Pouvez-vous nous résumer votre parcours professionnel ?
MC : Après des études de philo, j'ai toujours travaillé comme enseignante. D'abord dans l'enseignement secondaire ordinaire. Et puis au Snark, une association pour jeunes adolescents étiquetés " caractériels " créée par des post-soixante-huitards et qui fonctionnait en gestion collective, égalité de pouvoir et de travail, salaire mis dans un pot commun et payé en fonction du temps de travail réalisé, ... J'y suis restée une douzaine d'années. Tout ce que je sais de l'enseignement ou de la formation, c'est là que je l'ai appris, la pédagogie institutionnelle, la thérapie institutionnelle inspirée de Oury, travailler avec des jeunes qui ont des parcours chaotiques, ... Si tu réussis à les accrocher à une scolarité, travailler avec les autres publics ce n'est pas trop difficile.
Et puis, j'ai travaillé à l'Université Saint-Louis pendant quatorze ans comme assistante chargée de cours, ça s'est terminé parce que je n'ai pas fini ma thèse. En parallèle, j'ai travaillé et je travaille toujours dans une école de promotion sociale, l'ICPS1 à Mirwart qui forme des éducateurs spécialisés et ... puis toujours en parallèle, j'ai découvert très tôt le monde de l'Education permanente ; à partir de 1976, à l'ISCO2 où j' ai donné cours jusqu'en 1990. Ensuite, je suis devenue chargée de cours au BAGIC3 depuis le début de l'aventure du CFCC4, dans les années 1990.

Et la chanson ?
MC : En 1975, au Snark, j'ai rencontré Michel Gilbert et Jacqueline Rozenfeld, le noyau dur du GAM. Ce groupe a été très actif jusque fin des années 80.

Qu'est-ce que le GAM ?5
MC : Le groupe d'action musicale. On était au coeur des luttes sociales. Nous occupions les usines. Nous étions dans les manifestations. Nous soutenions les piquets de grève. Nous avions deux types de production ; les chansons ad-hoc (rires), chantées et écrites avec les ouvriers, les grévistes parfois sur des airs connus surtout sur les questions qui les préoccupaient comme le fric, les conditions de travail, ...
A côté de ça, Michel Gilbert écrivait des chansons plus... programmatiques (rires). On a sorti deux disques, un 33 tours en 1977 et l'autre en 1981 " Chansons de lutte et d'amour ".

Lors de la préparation du dossier articulation consacré à la chanson6 avec Aline Dhavré, nous essayions de caractériser ce genre musical. Parleriez-vous de chanson engagée ? Politique ? Sociale ?
MC : J'hésite, car lorsque je pense à Christiane Stefansky ou Aline Dhavré, qui, je crois, se définissent d'abord comme chanteuses, nous étions plutôt des militants-chanteurs. Ce qui nous réunissait d'abord c'étaient les combats sociaux et politiques, la chanson était un moyen. Encore que... c'était aussi pour le plaisir de faire de la musique et de chanter.
Finalement, oui, c'est de la chanson politique et ce mot ne me fait pas peur. Nous n'avons jamais appartenu collectivement à une organisation politique instituée.
Je dis politique parce qu'il s'agit de poser des questions sur le type de société qui serait souhaitable. Et dans les luttes sociales ou syndicales que nous accompagnions, nous nous intéressions aux enjeux globaux. En ce sens, c'est politique.

Quelle est la force de la chanson ?
MC : C'est un formidable vecteur d'énergie ! Les concerts sont des moments de ressourcement collectif à la fois mobilisateurs et réconfortants. Au-delà d'un contenu austère voire même parfois ch... (rires), l'idée d'être ensemble donne une force ; c'est irremplaçable. La chanson est un tract émotif ; c'est moins sec, plus charnel qu'un discours ; ça touche à l'affect.

Cependant, lors d'un colloque, vous nous disiez que raconter sa vie ne suffit pas à changer le monde, il faut que...
MC : Oui, je me souviens à quoi vous faites allusion. Je reviendrai ici sur la notion d'identité narrative chère à Paul Ricoeur, un philosophe français. Raconter c'est le socle. C'est important pour savoir qui on est. C'est finalement une base méthodologique indispensable mais ça ne suffit pas car l'histoire ou la narration laissée à elle-même peut devenir une source d'enfermement. Je suis mon histoire et cette histoire ne possède pas en elle-même les ressources critiques nécessaires à une vie sensée ou pour mener un combat. Au côté d'une identité narrative, il est nécessaire de disposer de moments pour soumettre ce récit à l'épreuve critique ; je fais ici référence à la notion d'identité argumentative et par-delà à l'identité reconstructive, un apport essentiel de Jean-Marc Ferry, un autre philosophe français. Il entend par là que sur base de l'histoire, des arguments et contre-arguments, il reste les torts, les blessures, les injustices qu'il s'agit de reconnaître et d'intégrer. Je tiens à cela dans mon boulot de chargée de cours... je ne suis pas folle du mot " formatrice "... (silence). (sourire).
Je vais faire un détour par les sciences sociales telles qu'elles sont pratiquées ET enseignées. A certains moments, on se serait contenté d'une hyper-critique, de ce moment de déconstruction des illusions. A mon humble avis, c'est insuffisant voire même démobilisant, cela tient peut-être à des changements de contexte et à une critique interne de ce modèle. Ce qui m'a frappée chez les étudiants à l'Unif ou en promotion sociale c'est qu'ils sont nés dans une " société liquide ". Alors que nous, les soixante-huitards, nous nous heurtions à des choses trop rigides, hiérarchiques, ils seraient plutôt dans un monde trop flou, trop coulant, sans prise. Ils sont dans une société qui file entre les doigts. Dès lors, au côté de ce travail de déconstruction des représentations, des apparences, des illusions, il nous revient de prendre soin des gens, de prendre soin des uns et des autres. Il s'agit presque d'un travail de réparation ou de construction d'un noyau suffisant de confiance en soi et dans les autres à faire en fonction des âges pour que la critique soit possible. Sinon, nous risquons d'avoir à faire à des êtres invertébrés, sans consistance, sans assise.

Vous abordez là des prémisses de certaines démarches d'Education permanente ; si nous revenions à la chanson, en quoi, à quels moments et sous quelles conditions pourrait-elle venir en soutien à ces démarches ?
MC : Pour des gens qui sont nés en périodes de crise à qui on ne cesse de dire que c'est la crise, si nous n'essayons pas de voir les ressources, de balbutier des perspectives, nous allons créer des nihilistes ou des gens qui se vendront à n'importe quel prix, à n'importe quelle croyance... A vrai dire....

Martine Collin nous emmène alors dans son expérience de l'enseignement et de la formation abandonnant momentanément la réflexion sur la chanson et l'Education permanente mais nous y reviendrons en fin de rencontre.

En quoi une formation en Education permanente se distingue-t-elle d'une formation en promotion sociale ?
MC : Dans mon expérience, je ne fais pas de distinction ; mes paris professionnels sont les mêmes. Cependant, le contexte institutionnel, politique et organisationnel est différent, c'est là que ça se joue. En promotion sociale, les étudiants viennent chercher un diplôme. Comme prof, nous devons mettre des points. Ils risquent de rater ; ça modifie les rapports pédagogiques. Former des cadres culturels ou des éducateurs, ce sont des métiers que j'imagine peut-être de manière utopique, s'adressant à l'entièreté de l'humain où on peut questionner ce que veut dire éduquer ? Accompagner ? Eduquer est d'ailleurs un mot ambigu, surtout en Education permanente. Education est un mot ambigu et permanente est un mot détestable. L'éducation doit prendre fin. Je rejoins ici Hannah Arendt en disant que l'éducation est réservée aux petits et est donc asymétrique, non égalitaire. Le jour où nous sommes censés être égaux, à 18 ans, au terme de l'obligation scolaire, si nous poursuivons l'Education, nous risquons l'infantilisation.
Par ailleurs, aussi symptomatique, le terme de " formation " est un mot à la mode, qu'on utilise de préférence au pluriel et qui renvoie à du " technique ", qui spécialise, qui parcellise. Finalement, je préfére le terme " éducation ", il renvoie à quelque chose de plus ambitieux, de plus politique ; il s'agit de continuer à se co-éduquer pour devenir des humains.

Vous intervenez depuis de nombreuses années au Bagic qui est bien une formation. En quoi dès lors est-elle pertinente et utile ? A quels type d'enjeux répondrait-elle ?
MC : Je suis incapable de répondre à cette question mais c'est d'après moi un des rares endroits où on n'a pas démissionné face à l'instituant. Instituer de l'humain, c'est ambitieux. Il me semble que le Bagic reste dans une démarche où on vise un projet politique global. Réfléchir à ce qu'est la citoyenneté aujourd'hui, aux enjeux de société, ce n'est pas abstrait. On en a tout autant besoin que de méthodes et de techniques. 
Cette formation donne du temps. C'est très important. On y encourage la co-éducation entre pairs pour que les gens tiennent le coup mais pas seulement, le groupe est instituteur. C'est quelque chose auquel je tiens depuis le Snark.
C'est important d'être ambitieux et de se dire que précisément les cadres culturels demandent une autre initiation que le " management ".

Tout à l'heure, vous avez mis de côté le terme " formatrice "...
MC : Je comprends qu'on ait choisi ce terme en réaction au vocabulaire académique et scolaire. Ces expériences ont bien souvent laissé peu de bons souvenirs dans nos métiers. Mais ma conviction est qu'un chemin d'émancipation, de reprise en main de son destin passe par la confrontation à des contenus forts voire patrimoniaux comme je peux le faire avec les stagiaires en allant à la rencontre de vieux textes. Si tout passe par le groupe, par la co-éducation, ce n'est pas suffisant.

Il s'agit de se confronter à l'autre et notamment à ces autres qui peuvent nous aider à voir plus clair. Et à tort ou à raison, j'ai peur que ce terme de " formateur " occulte cet enjeu. Il y a eu pendant très longtemps une croyance qu'une démarche inductive suffisait. Il s'agit plutôt d'avoir une vision dialectique. Il y a des savoirs populaires ignorés par les savoirs dominants ou académiques et il s'agit bien d'aller les explorer mais il n'y a pas de raisons de ne pas se confronter aux savoirs académiques.

Et si nous revenions pour clôturer à la question de " l'usage " de la chanson...
MC : ... (rires). C'est vrai que je résiste à cette question... Je dirai qu'il faut chanter avec ceux qui aiment chanter... L'important... C'est de rencontrer la dimension esthétique.
Développer la dimension expressive et esthétique est indispensable et même dans une démarche d'Education permanente. Il ne s'agit pas seulement de critiquer, il s'agit aujourd'hui de se contsruire, de se reconstruire. En ça la dimension esthétique est indispensable. Faire bouger les représentations, d'accord, mais il s'agit aussi de permettre aux affects de se recontruire. Par ailleurs, le chant, la voix, la respiration sont des sources 
d'énergie. Le concert, la chorale, le choeur sont des terrains d'exercice de la rencontre du singulier et du collectif. On y marie la reconnaissance des singularités et la puissance du collectif, 
c'est ce qui nous a bien plu avec le GAM. Mais c'est aussi pou-
voir s'ouvrir à des héritages du passé et du présent, de ces chansons qui nous relient aux autres et qui pourraient aussi être retravaillées. Ce n'est pas seulement une dimension d'expressi-vité mais aussi de reliance.

Ce sera la mot de la fin ?
MC : Ce sera le mot de la fin (rires).

 

 

1. L'Institut des Cadres et de Promotion Sociale, situé à Mirwart, est une organisation conjointe de l'Ecole Industrielle et Commerciale de la Ville d'Arlon et de la Province de Luxembourg
2. Institut Supérieur de Culture Ouvrière
3. Brevet d'aptitude à la gestion des institutions culturelles - voir programme dans notre agenda des formations
4. Centre de formation des cadres culturels du CESEP
5. Si vous voulez tout savoir sur le GAM : son actu, ses paroles et musiques, les archives, consultez leur blog le groupegam
6. Articulations n°48 " Dis-moi qui tu chantes... " par Aline Dhavré - Secouez-vous les idées n° 89 - Mars - avril - mai