Entretien avec Dominique GODET

 

FD : Quel est votre parcours professionnel ?

DG : Dans ma toute première vie, j'étais institutrice primaire. C'est là que s'est fondé tout ce qui anime ma pratique actuelle. Pendant quelques années, j'ai voulu découvrir différents types d'écoles. Puis je me suis posée dans une école de village qui développait une pédagogie nouvelle. Partant de cette expérience, je suis devenue conseillère pédagogique et formatrice pour tout ce qui concernait la réforme de l'enseignement fondamental. Puis j'ai repris la direction d'une école populaire en difficulté dans la région de Charleroi.

J'ai ensuite rejoint l'équipe de chercheurs du département de pédagogie de Jean Donnay, aux Facultés Universitaires de Namur. J'ai participé à différents projets de recherche : articulation primaire-secondaire, orientation du jeune dans le secondaire, problématique du premier degré du se-condaire, insertion des jeunes en décrochage, méthodologie des Réseaux d'Echange de Savoirs, co-développement professionnel des enseignants, ...

J'ai aussi fait un petit détour par le Québec où j'ai travail lé à la création de sentiers de découvertes pour enfants, dans les forêts et les parcs. J'ai ensuite mené des projets européens avec des jeunes en difficulté d'insertion professionnelle. Dès le début de ma carrière, je me suis intéressée aux élèves en difficultés, aux contextes difficiles. Cette question à toujours été au coeur de ma réflexion et de mon action. 
Et me voici au CESEP, formatrice en éducation permanente avec un public d'adultes.

En vous racontant tout ça, je constate qu'à travers ma vie professionnelle j'ai accompagné tous les âges, un peu au rythme où mes propres enfants grandissaient : enfance, adolescence, insertion socioprofessionnelle , et aujourd'hui les adultes dans des processus d'éducation permanente. Et en contact avec tous ces âges, la même question m'a taraudée : comment prendre ou reprendre du pouvoir sur sa vie ? Comment évoluer ? Comment changer quand le mur des limites se fait douloureux ?

FD : Vous êtes passée d'institutrice à formatrice puis à directrice et ensuite à la recherche, pourquoi ce choix ? Pourquoi vous êtes-vous éloignée de la première ligne, pourquoi ce passage à un niveau méta ?

DG : Simplement parce que partout où je me suis investie, à un moment, j'ai vu la limite. Et à chaque fois, j'ai cherché à voir, au-delà de la limite, ce qui pouvait me donner du pouvoir d'action. Et puis, j'aime profondément le changement. Ce qui est magnifique, c'est que j'en ai fait le fil conducteur de ma vie professionnelle, et ce à quelque niveau que ce soit. Je continue à travailler le changement aujourd'hui en éducation permanente. Je suis intrinsèquement pétrie de l'envie de changer et de découvrir. Donc, à chaque fois qu'il me semblait que j'avais fait le tour des compétences que je pouvais mettre au service de ce que j'aimais, j'allais voir plus loin. J'ai toujours oscillé de la pratique à l'analyse de cette pratique. Et j'ai alterné, en effet, le travail sur le terrain et le travail d'analyse de ces mêmes situations : j'ai travaillé avec les enfants dans les classes puis j'ai accompagné et formé des enseignants, je suis retournée sur le terrain en tant que directrice (il n'y a pas plus concret que la direction d''une école primaire : de la réparation des toilettes à l'organisation des bus... sans oublier bien-sûr la pédagogie!!!), j'ai ensuite tenté de comprendre tout ça en menant des recherches en pédagogie pour participer ensuite à de multiples projets européens avec des jeunes en difficultés d'insertion.

 

FD : Quel sont les différences principales entre un enseignant et un formateur ? Et un formateur en éducation permanente ?

DG : Quand je suis arrivée au CESEP, je suis passée de l'enseignement à l'éducation permanente. Et je me souviens de cette impression merveilleuse d'être enfin rentrée chez moi. J'ai compris que les valeurs et les pratiques que j'avais toujours défendues étaient celles de l'éducation permanente. Je ne suis donc peut-être pas la bonne personne pour expliquer cette différence. Pour moi, c'est le même métier. 
Le formateur a devant lui une personne à faire évoluer vers une transformation professionnelle qui amènera à une transformation sociale. L'enseignant a la même mission : il a un petit être devant lui et c'est à travers l'apprentissage de matières scolaires que l'enfant, dans et par le groupe, va se développer, se transformer et devenir un chouette acteur social. Mais l'enseignant évolue dans une structure qui est tellement vieille et complexe qu'il est ou se sent contraint de mettre le « programme » au centre de son travail. Il n'y a qu'une place au centre. Si on y met le programme, on ne peut pas y mettre l'enfant. Il y a évidemment des enseignants, et ils sont nombreux, qui placent l'enfant au centre de leur pratique. Mais ils sont souvent en grandes difficultés car coincés par les pressions institutionnelles.

Le formateur a, ou devrait avoir, comme représentation qu'il construit des savoirs avec l'individu et le groupe. Le formateur en éducation permanente est en face d'acteurs sociaux avec lesquels il va construire des clés de lecture du monde et des clés d'actions sur le monde pour amener une transformation sociale.

 

FD : Pouvez-vous nous présenter le BAGIC ? A qui s'adresse cette formation, quels sont ses principaux atouts ?

DG : Le BAGIC forme des adultes à être en capacité de conduire des projets socioculturels. En 2 ans, il développe un réseau d'acteurs engagés dans le changement social. Les participants doivent avoir un contexte professionnel dans lequel inscrire le projet socioculturel qu'ils vont développer. On y réfléchit la citoyenneté, la gestion de projet et l'analyse des terrains d'action.

Le principal apport de cette formation est, pour moi, l'analyse critique. A partir des éléments concrets que rencontrent les participants sur leurs terrains d'action, nous construisons des clés de compréhension et d'analyse de leur organisation, de leur secteur, de la société civile. Ancrés dans ce concret, en cohérence avec les valeurs et les missions de leur organisation, ils sont amenés à construire un projet d'action collective.

La méthodologie repose sur la construction de savoirs, sur le co-développement professionnel et sur le travail collaboratif. Tout ce que j'aime !

 

FD : Qu'aimez-vous dans la formation et qu'en retirez-vous ? Quand vous dites-vous que la formation est réussie ?

DG : J'aime dans la formation la même chose que ce que j'aimais quand je travaillais dans les écoles : accompagner un processus qui permet à quelqu'un de se construire une identité et un projet fort, de s'affirmer petit à petit face aux réalités, de prendre conscience du pouvoir qu'il a, alors qu'il pense qu'il n'en a pas, ou si peu. J'aime voir quelqu'un réaliser qu'il est capable, qu'il a un pouvoir sur les choses, sur le monde, sur lui-même. J'aime voir les gens se relever, oser parler, écrire, communiquer, d'abord sur un plan professionnel et... tant mieux si cela a un impact sur leur vie personnelle. Quand je vois les yeux qui étincellent et l'envie d'agir qui revient... alors là, je suis super contente !!!

 

FD : Quel sont vos chantiers en cours ? Vous parliez de l'oral et de l'écrit, comment les travaillez-vous ?

DG : A l'école, j'ai vu comment on peut abîmer les enfants en leur disant que dire et écrire c'est difficile, que c'est pas pour tout le monde, qu'il y a des bons et des moins bons. Il y a énormément d'enfants et de jeunes qui perdent confiance en eux par ce biais là. Et, une fois adultes, même s'ils font et pensent des choses intéressantes, ils n'arrivent pas à les dire et à les donner à voir socialement. Il m'est apparu assez vite que le « dire » et l'« écrire » étaient deux clés de pouvoir que l'école, paradoxalement, confisque souvent. Pour moi, ce combat là est devenu essentiel. C'est cette piste là que je trace, où que j'intervienne. Je construis des situations d'apprentissage dans lesquelles les participants se découvriront capables de dire et d'écrire leurs pratiques. Je ne dissocie pas penser, dire et écrire. Je crée des si-tuations où ces trois actions s'articulent. Les gens parlent de leurs pratiques, les organisent, les conceptualisent petit à petit. Le langage est la première structuration de la pensée. Mettre en mots, c'est déjà conceptualiser. Et pour ce faire, le groupe est indispensable. On parle et on explique à un « autre », à des « autres ». Ceux-ci vont renvoyer des questions et des points de vue. Les regards se croisent. Apprendre c'est se transformer et c'est donc évidemment un processus individuel. Mais sans altérité, on ne construit pas, on joue tout seul ! C'est dans le rapport à l'autre que se construit la distance nécessaire pour préciser un propos. Se dire, dire devant les autres, dire avec les autres et puis structurer sa parole pour passer à l'écrit. Tout ça ne fait qu'un. Je travaille avec des clés d'expression orale, ensuite des outils de structuration de la parole pour qu'elle devienne « écrit ». Il faut armer les gens d'une capacité à se dire et aussi à argumenter. A l'école on ne travaille pas assez l'argumentation. On se souvient tous d'horribles dissertations qui n'avaient pas de sens et que nous devions rédiger sans avoir vraiment appris comment faire, comme si c'était un don du ciel. Un don du ciel ? Quel ciel ? Les enfants chez qui on discute à table, ils ont de la chance. Par contre, ceux chez qui on mange devant la télévision, c'est tant pis pour eux !

 

FD : Le mot de la fin ?

DG : Prenez en main tout ce que vous êtes, fièrement. Et puis, ne restez pas tout seul. Osez avancer avec ce que vous êtes, merveilleusement différents les uns des autres, capables de penser, de rencontrer et ... d'agir.