Entretien avec Ivan TADIC

 

FD : Quel est votre parcours professionnel ?
IT : J'ai travaillé dans plusieurs sociétés commerciales, avant de me rendre compte que ça ne me convenait pas. Je ne me sens pas à l'aise avec les mots "parts de marché" ,"profits", "concurrence", ... Je me suis donc dirigé vers le non-marchand, j'ai par exemple travaillé dans une école, un hôpital, un centre culturel... Mais toujours comme informaticien! (sauf pour l'un ou l'autre petit Intérim). J'ai fêté il y a peu mes 10 ans au Cesep, je suis toujours très content d'y être, l'atmosphère y est très bonne. Ce qui me marque le plus par rapport à mes expériences précédentes, c'est qu'il n'y a pas d'un côté la direction et de l'autre côté les travailleurs, ce qui est malheureusement trop souvent le cas ailleurs. Nous travaillons tous pour le Cesep, et je dirais même : pour l'Education permanente !

 

FD : Quelles formations animes-tu ? Qu'en retires-tu ?
IT : Je donne des formations sur les logiciels libres, sur les réseaux et sur certains logiciels libres de dessin. J'en retire beaucoup : enseigner c'est apprendre, rencontrer des gens qui travaillent dans des associations similaires et partager mon enthousiasme !

 

FD : Les logiciels libres ont 30 ans cette année, peux-tu nous expliquer ce qu'est un logiciel libre et nous dire pourquoi et s'ils vont sauver le monde ?
IT : (Rires) Il n'y a que Bruce Willis qui puisse sauver le monde, c'est bien connu! Wikipedia, encyclopédie Libre, est notre amie et nous dit : "Un logiciel libre est un logiciel dont l'utilisation, l'étude, la modification et la duplication en vue de sa diffusion sont permises, techniquement et légalement". Non le logiciel libre ne va pas sauver le monde, mais, comme sa définition le souligne, il garantit certaines libertés dans le domaine des logiciels informatiques.

 

FD : D'après Richard Stallman1 : " Les logiciels non libres constituent un système antisocial qui interdit la coopération et la mise en commun. " Le choix du logiciel libre est-il donc un acte de résistance ou du moins de dissidence ?
IT : Non, pas pour ma part. Je crois qu'il y a toujours de la négativité dans le « militantisme ». Si les gens préfèrent et sont satisfaits des logiciels propriétaires, eh bien c'est tant mieux pour eux! Mais aujourd'hui il y a une alternative, les logiciels libres, et personnellement j'y trouve beaucoup plus de satisfaction, autant sur le plan éthique que technique.
J'ai trouvé sur le Web la « lettre ouverte aux hobbyistes » (les passionnés du début de la micro-informatique) de Bill Gates, envoyée le 3 février 1976. Bill Gates était alors âgé de 20 ans, il enjoignait ces hobbyistes à cesser de se partager son BASIC gratuitement. Il disait : « Qui se soucie de rémunérer les gens qui ont travaillé pour le produire ? Est-ce honnête ? ». Effectivement, utiliser un logiciel propriétaire payant sans l'avoir acheté, c'est du vol. Il finissait par écrire : « Rien ne pourrait me plaire davantage que d'embaucher dix programmeurs et de pouvoir inonder de bons logiciels le marché des hobbyistes ». Oui, mais la si-tuation a changé : un logiciel libre, développé par une très grande communauté de programmeurs, via Internet, va être plus testé et re-testé qu'un logiciel propriétaire développé par une société privée. Son code source étant partagé, il n'est pas possible d'y glisser un logiciel « mouchard ». Les gouvernements des Etats en sont bien conscients et beaucoup d'entre-eux poussent leurs admi-nistrations à utiliser des logiciels libres et cette tendance va probablement ne faire que s'amplifier. Il faut savoir que si Windows est encore dominant comme système d'exploitation sur PC, ce n'est pas le cas dans le monde des serveurs Web, ni dans de nombreux systèmes embarqués ou autres super-ordinateurs… Je crois bien qu'il n'y aura pas de retour en arrière, et je pense que les logiciels libres, dont le crédo est « faire mieux ensemble » par opposition à « faire mieux que l'autre », est la manifestation d'un changement de mentalité. Ce qui m'étonne toujours, et qui me ravit en même temps, c'est que cette évolution vers une toute autre mentalité (esprit de communauté opposé à l'esprit de concurrence) se fasse justement dans un des domaines les plus typiques de notre société de consommation.
Mais pour en revenir au système d'exploitation pour PC, même si l'installation de Linux est devenue dans la plupart des cas aussi facile que celle de Windows, c'est un système fort différent (malgré les apparences). Et là, en tant qu'informaticien, j'y trouve plus que mon compte : plus grande modularité et plus de possibilités de programmation à différents niveaux.

 

FD : Je suis toujours impressionnée de voir la réactivité des gens sur les forums d'aide! Je me demande si c'est lié au plaisir de créer ensemble ou si la motivation ne vient pas aussi en partie de l'envie d'arriver à un résultat sans utiliser des logiciels propriétaires qui semblent nous être imposés et incontournables.
IT : Cette réactivité, qui concerne autant l'uti-lisation des logiciels libres que propriétaires, est à mon sens la preuve du bien-fondé de la philosophie du libre! 
La grande majorité des internautes qui ont des connaissances en informatique sont disposés à aider leur prochain (clin d'oeil). S'ils le pouvaient, les éditeurs de logiciels propriétaires interdiraient cela en nous obli-geant à faire appel à leur helpdesk moyennant paiement ... (clin d'oeil). Et ce n'est pas uniquement une question d'argent, il est évident qu'au plus il y a d'échanges entre les gens, au plus le savoir s'enrichit et se diffuse !

 

FD : Tu accompagnes les associations à faire des migrations de leur réseau Windows vers les logiciels libres! Quels avantages en retirent-elles ? Quelles sont les spécificités d'un tel accompagnement ?
IT : Les migrations que j'ai opérées jusqu'ici se sont réalisées dans des associations dont la caractéristique est double : être de taille modeste et ne pas avoir d'informaticien parmi les membres du personnel. Ces associations ont souvent dû faire appel à des sociétés de services en informatique qui leur ont souvent installé, à prix d'or, des serveurs sur-dimensionnés tournant sous des logiciels propriétaires. Ici le problème n'est pas uniquement les coûts des licences (serveur et clients), mais également le service. Gérer un serveur requiert un savoir technique, et le Cesep leur facture mes prestations à des prix raisonnables.
Une migration vers les logiciels libres doit cependant être mûrement réfléchie. Certains (rares) logiciels propriétaires n'ont pas d'équivalence dans le monde du logiciel Libre. Les 2 cas les plus difficiles sont à mon sens le logiciel de comptabilité et le gestionnaire de base de données MS Access. Un des équivalents libres de ce dernier, LibreOffice Base, n'est pas encore à la hauteur.
La migration doit bien sûr s'accompagner d'une formation. Tenir compte aussi du fait que certains périphériques récents ne sont pas d'office immédiatement compatibles avec les logiciels libres (Linux).

 

FD : Cet été, tu as participé au projet Hackerspace, peux-tu nous en dire plus ? Qu'est-ce que ce projet et en quoi es-tu intervenu ?
IT : L'atelier "hackerspace" s'est déroulé dans le cadre des Rencontres Mondiales des Logiciels Libres qui se déroulaient cet été à l'ULB.
Mais les hackerspaces existent en dehors de cet événement particulier... appel à Wikipédia... "un hackerspace est un lieu où des gens avec un intérêt commun (souvent autour de l'informatique, de la technologie, des sciences, des arts...) peuvent se rencontrer et collabo-rer. Les Hackerspaces peuvent être vus comme des la-boratoires communautaires ouverts où des gens (les hackers) peuvent partager ressources et savoir". J'aimerais tout d'abord faire une mise au point pour couper court à une croyance populaire : un "hacker" n'est pas un pirate informatique !
Ce dernier devrait être appelé un "cracker". Un hacker est une personne qui aime comprendre le fonctionnement interne d'un système, en particulier des ordinateurs et des réseaux informatiques.
Donc cet été à l'ULB, j'ai été l'un des organisateurs de cette journée durant laquelle des "hackers" sont venus d'une part expliquer leur philosophie, et d'autre part montrer leurs projets, que ce soit des bidouillages électro-informatiques ou des projets plus "profonds" comme la mise sur pied de fournisseurs associatifs d'accès à Internet, gage d'un Internet non censuré, ou encore Memopol, un outil informatique qui permet de faciliter le contact avec nos députés européens tout en surveillant leurs votes sur des sujets liés à nos libertés fondamentales! 
En ce qui me concerne, outre l'aide à l'organisation de cette journée, j'ai co-animé un petit atelier de découverte de "Scratch', un logiciel libre permettant l'apprentissage ludique de la programmation aux enfants et adolescents. J'ai également présenté mon petit bidouillage personnel : mon premier micro-ordinateur, un Sinclair ZX81 transformé en poste de radio Internet...

FD : Tu es informaticien, je sais que tu pratiques la méditation et que tu fais de la moto. Penses-tu que ce sont des exutoires indispensables à ton métier ?
IT : Peut-être oui dans le sens où l'informatique, comme beaucoup de métiers dans notre société, est un travail essentiellement intellectuel.
Ce qui me plaît avec la moto, c'est qu'elle se conduit avec tout le corps, et un retour au corps signifie aussi un retour au moment présent.
J'ai aussi toujours aimé jouer avec mon équilibre (physique!). La moto me rappelle le skate-board, le snowboard ou le ski.
En ce qui concerne la méditation ("Vipassana" est le nom de celle que je pratique), cela va plus loin. Elle me permet tout simplement de vivre plus heureux! 
C'est bien plus qu'une technique de relaxation, elle doit être pratiquée régulièrement, tous les jours pour bien faire. Si je regarde en arrière, je me rends compte que j'ai bien changé grâce à cette technique, je suis plus positif, plus joyeux même (bon, pas tous les jours), plus souple mentalement, j'accepte plus facilement que les choses ne se passent pas comme je le voudrais. C'est un « travail » de toute une vie, mais cela en vaut certainement la peine.

FD : Le mot de la fin ?

IT : Que tous les êtres soient libres et heureux!