FD : Quel est votre parcours professionnel ?
MVDB : Je suis romaniste et philosophe, j'ai pris une année ou deux de plus afin de pouvoir suivre les deux formations de front. J'ai commencé par enseigner dans le secondaire pendant une grosse année. C'était au milieu des années 80, à l'époque des premiers accords de Val Duchesse et de la réaffectation des enseignants. Par conséquent dès qu'un prof perdait son emploi, il était réaffecté ailleurs, au détriment d'un collègue qui avait moins d'ancienneté. Comme je commençais, je perdais chaque fois mes heures et cela m'a complètement démotivée.

J'ai alors suivi une formation de secrétariat au FOREM, ce qui m'a amenée à travailler pendant un an et demi comme secrétaire médicale à la clinique Sainte Élisabeth à Bruxelles, donc essentiellement en flamand, car c'est un hôpital qui est fort fréquenté par les gens du Brabant flamand. 
Un jour, un de mes anciens profs des facultés de Namur m'a contactée pour me proposer un poste d'assistante à l'université. J'ai sauté sur l'occasion ! Je suis donc rentrée aux facultés universitaires Notre-Dame de la Paix à Namur en 1988 et j'y suis restée pendant 15 ans. J'y ai principalement fait de l'enseignement dans le domaine de l'analyse de textes et des travaux pratiques en philosophie. J'y ai également fait une thèse de doctorat en philosophie qui portait sur la place de la poésie dans la pensée de Jacques Derrida. C'est un philosophe français du 20ème siècle. Il a amené la philosophie à prendre en compte qu'elle est du langage et même essentiellement du langage écrit, ce qui implique que l'idéal de maîtrise absolue que la philo prétend atteindre est d'office battu en brèche, car elle est contenue dans les limites de ce langage. Par là, il interroge la posture même du philosophe dans son rapport à la vérité. De plus, ce qui me plaisait dans le sujet de ma thèse, c'est qu'elle alliait à la fois mes études de philo et de romaniste. Une fois mon temps à l'université écoulé, j'ai enseigné la littérature et la culture françaises dans une haute école de traducteurs et interprètes à Anvers pendant trois ans. C'était à trois heures de chez moi ! Parallèlement, j'avais postulé à la succession du prof dont j'avais été l'assistante, mais je n'ai pas eu le poste.

Tous ces événements m'ont permis d'avoir une réflexion sur mes orientations professionnelles et sur mes envies. Je voulais être moins dans un travail intellectuel et j'avais besoin de me tourner vers quelque chose de plus relationnel et de plus concret. J'en ai profité pour suivre une formation de trois ans en kinésiologie. Il s'agit d'une des nombreuses formes de thérapie alternative : celle-ci se base sur un test de tonus musculaire qui permet de détecter le stress provoqué par différents problèmes. Ce test permet de détecter très finement le parcours du stress dans le corps et de voir ce qui est chargé de stress dans le vécu des personnes et par quel outil le kinésiologue peut libérer ce stress. Fin 2005, je me suis installée comme kinésiologue indépendante à mi-temps et pour l'autre mi-temps j'ai travaillé au Pôle pédagogique d'Interfaces, à Namur, un centre de recherche-action qui dépend de l'université de Namur et qui a pour objet de travailler sur l'interface entre les différents niveaux d'enseignement mais aussi à l'interface enseignement-société. J'y ai travaillé en particulier dans le secteur de l'insertion socio-professionnelle, au moment où l'isp devait entrer dans l'approche par compétences et les référentiels métiers, etc… Dans ce cadre-là, j'ai fait une série d'accompagnements d'équipes et c'est via un de ces accompagnements que je suis entrée en contact avec le CESEP. J'y suis depuis deux ans. J'y donne le séminaire philosophique de « citoyenneté et espace public » dans le BAGIC1 et je suis en compagnonnage en vue de faire de l'accompagnement d'équipes et différentes formations pour, entre autres, les centres culturels, les bibliothèques…

 

FD : Avez-vous eu l'impression de changer votre façon de travailler en arrivant au CESEP ?
MVDB : J'ai surtout eu le sentiment de pouvoir enfin laisser parler la dimension engagement, la dimension politique, ce qui m'importe beaucoup. Tant que j'étais à l'université et dans les filières classiques de l'enseignement, cette dimension devait être bridée, car il fallait assurer une objectivité, une rationalité, une neutralité absolues, qui me donnaient le sentiment de me faire Harakiri! Par ailleurs, du point de vue de la formation pour adultes, je me suis rendu compte que je donnais déjà mes formations dans l'esprit de l'éducation permanente : pour autonomiser les gens, les rendre conscients des enjeux politiques et de l'importance d'avoir une analyse stratégique, de prendre sa place et de l'occuper fermement. Par exemple dans le monde de l'ISP, ils ne doivent pas croire qu'il n'y a que les diktats qui viennent d'en haut et qu'ils ne sont que des exécutants.

 

FD : Comment montrer que l'éducation permanente a aussi une pertinence hors du secteur de l'éducation permanente ?
MVDB : Si je prends ce que je connais, c'est-à-dire l'enseignement, j'y ai vu pas mal de profs démobi-lisés et démotivés. Il faudrait que les profs prennent conscience qu'ils sont des acteurs et non pas des agents ou des suiveurs. Certes, ils travaillent dans des contextes qui sont cadrés et cadenassés depuis des années, mais ils ont une marge de manœuvre dans leur travail qui est énorme ! Quand le professeur ferme la porte de sa classe, il est maître à bord. Ces classes sont des microcosmes super intéressants. Les enseignants établissent des relations de longue durée avec des groupes de jeunes et, dans les classes, ils doivent apprendre la dimension collective, alors autant la positionner pour qu'elle soit constructive et solidaire. Comme l'enseignant est orienté vers l'apprentissage, il pourrait encourager les élèves à prendre une part active dans leur apprentissage, à co-construire les choses, à s'appuyer les uns sur les autres. Toutes les conditions sont réunies pour que les enseignants puissent être acteurs et surtout pour qu'ils forment des acteurs et ça, quels que soient les décrets et autres règlements mis en place.

 

FD : Quelles sont les différences entre l'enseignement et l'éducation permanente ? Qu'est-ce qu'elles ont apporté à votre pratique ?
MVDB : Mon « profil éducation permanente » a surtout amené une dimension rebelle dans l'enseignement... Une façon de ne pas accepter les choses comme étant établies et immuables, mais aussi de ne pas laisser le pouvoir uniquement à ceux qui l'ont institutionnellement. J'ai toujours considéré, même à l'université alors que je n'étais « qu'une petite assistante », que nous étions avant tout des adultes d'égal à égal, donc entre interlocuteurs valables a priori et non pas dans une hiérarchie où certains ont voix au chapitre et pas les autres. Ma pratique de l'enseignement m'a permis d'avoir une vision de l'enseignement de l'intérieur, et donc moins caricaturale que celle souvent rencontrée dans les milieux de l'éducation non formelle, où l'on pense souvent que l'enseignement est quelque chose de mort, de terriblement administratif et où personne n'aurait de conscience critique et/ou politique. Au contraire, je sais qu'il y plein de gens qui travaillent à ça, il y a des enseignants qui lancent des démarches vis-à-vis de leurs pairs pour qu'ils découvrent les bienfaits du travail en équipe, que le fait d'être soutenu par des collègues permet de se détendre, de se valoriser, d'être plus efficace. Il y a des possibilités de synergie qui sont très riches.

 

FD : Qu'est ce que le BAGIC ? Quelle est la spécificité du BAGIC du CESEP ? Le Bagic a eu 20 ans : quels ont été les changements les plus marquants et quelles sont les perspectives d'avenir ?
MVDB : Le BAGIC a vu le jour il y 20 ans, mais il émanait d'une série de démarches de formations longues, surtout au CESEP, qui ont préparé son avènement. Au cours de ces 20 années, il me semble qu'il a toujours été centré sur : comment coller au mieux aux profils des bagiciens, de manière à leur donner accès à ce qui est proposé dans la formation tout en les munissant de ce qui leur servira dans leurs multiples univers de travail. Ce qui a pour conséquence que cette formation n'a pas arrêté de s'ajuster, de se compléter au fil des 20 ans. Cette dynamique persiste encore aujourd'hui. A chaque session, nous sommes une équipe pédagogique composée de trois personnes et on ne reprend jamais les fiches de préparation d'une année antérieure telles quelles. On retricote les choses en fonction de comment un module a été reçu, en fonction du groupe, de son cheminement… 
J'ai l'impression qu'au fil du temps, il y a eu une grande professionnalisation. Nous avons l'exigence de rester au plus proche des réalités des stagiaires. Les secteurs évoluent et il est indispensable que l'équipe soit au courant de ces évolutions. On doit connaitre les nouveautés de chacun de ces secteurs. C'est aussi pour cela que ça nous tient à cœur d'accompagner la réforme actuelle des centres culturels, tout comme le nouveau décret des bibliothèques en 2009, par exemple. Je pense que c'est une des dimensions qui font la force du BAGIC au CESEP. En pratique, le programme est fait de séminaires qui apportent de la matière : en sociologie, en philosophie, sur l'analyse bourdieusienne des champs, sur la gestion de projet, sur les publics, sur l'évaluation… A côté de cela, il y a les espaces formation, qui sont utilisés par les bagiciens pour l'appropriation de toute cette matière et qui sont également un temps pour le débat et l'échange dans le groupe. Lors de ces discussions, chacun vient avec ses propres réalités de terrain. Ils ont des univers de travail différents, c'est un creuset pour ouvrir leur horizons vers le secteur des autres et vers la réalité hétérogène du monde asso-ciatif dans son ensemble. Cette hétérogénéité est utilisée pour enrichir chacun. En fait, une part de notre attention pédagogique est aussi portée à la constitution même du groupe. Il faut que chacun y ait sa place et puisse apporter ses spécificités afin de les partager avec tout le monde. En termes de perspectives, on constate qu'il est important de pérenniser des formations longues de ce genre pour le secteur socioculturel. Sur le terrain, le fait que les gens aient suivi le parcours BAGIC est considéré comme un atout par les employeurs, cela démontre sa légitimité. On réfléchit aussi à des façons de mieux valoriser, sur le marché du travail, le BAGIC ainsi que toutes sortes d'autres formations, actuellement non reconnues mais apportant clairement un plus aux gens qui la suivent.

 

FD : Qu'est ce qui vous plait dans le travail de formatrice ? Quand est-ce que vous vous dites : « ça y est, la formation est réussie. Ou pas ... »
MVDB : Ce qui me plait, c'est quand les parti-cipants contestent ! Non pas contester pour contester, car sinon cela signifie que l'on a simplement réactivé chez eux une vieille fibre d'élèves. Ce que j'aime, c'est quand ils contestent parce qu'ils vont au-delà, qu'ils en veulent plus. En remettant les choses en question, les stagiaires démontrent qu'ils sont vraiment entrés dans une démarche de formation. Ils ont repris le trajet à leur compte et ils le poursuivent. C'est un signe qu'ils s'émancipent de la formation et du formateur. Par contre, ce que je n'aime pas, c'est quand on n'arrive pas à sortir d'une relation de type scolaire. En fait, cela dépend fort du formateur. S'il n'est pas vigilant dès le départ, la situation s'installe vite comme à l'école. Les participants, inconsciemment, réactivent des réflexes de scolarité : par exemple, ceux qui se sentaient bien à l'école se sentent bien en formation et ceux qui ne se sont pas bien sentis à l'école ne se sentent pas bien en formation et ils n'ont pas envie de s'impliquer. Si on a laissé cette si-tuation se mettre en place, on n'est pas dans une formation d'adultes. Il ne suffit pas d'avoir conscience de ce principe. Il faut a tout moment être vigilant pour ne pas prendre des postures de prof, car cela va induire un comportement d'élèves chez les participants. Ce qu'il m'arrive souvent de faire, c'est de mettre une question d'un participant au milieu de la table et de demander à l'ensemble des participants s'ils pensent que l'on est en mesure ou pas d'apporter une réponse. Pour ne pas toujours être dans la position de celle qui a les réponses aux questions. Les adultes en formation ont une exper-tise que moi je n'ai pas : c'est leur expertise de terrain. Adopter des attitudes pédagogiques qui font place à l'expertise spécifique des participants, c'est les placer en adultes dans la formation. Rendre aux gens leur exper-tise, c'est aussi les considérer comme des interlocuteurs valables. Pour moi, le formateur n'est pas obligé d'avoir la même expertise que les participants, il peut s'appuyer partiellement sur la leur, et dans ce cas l'autorité est partagée. Sinon, le formateur reprend une place d'autorité, qu'il le veuille ou non. Il est celui qui détient tout le savoir et il domine ses interlocuteurs.

 

FD : Quelle devrait être selon vous l'éthique du formateur ? A quoi faut-il être attentif quand on travaille avec l'humain ?
MVDB : Il me semble que, comme le formateur est en position de pouvoir, il a le devoir d'en avoir conscience et d'arriver à expliciter cet aspect aux parti-cipants. Il faut permettre aux gens de s'exprimer par rap-port à cette place du formateur, vérifier qu'ils s'y retrouvent en cours de formation - et pas uniquement au moment du tour de table final d'évaluation. Je trouve que le rapport au pouvoir en formation est super important. Par ailleurs, le formateur est responsable d'assurer la sécurité du groupe. Il est le garant de la relation de confiance, préalable nécessaire à l'investissement de chaque stagiaire dans le processus. Dans un groupe d'adultes, il faut ne pas être trop invasif, il revient à chacun de doser son investissement personnel. Mais il faut une garantie que chacun sera respecté dans le choix qu'il aura fait de prendre part d'une manière ou d'une autre à la formation.

 

FD : Une autre des vos activités est la kinésiologie. En quoi et comment cette pratique alimente-t-elle vos acti-vités de formation ?
MVDB : Quand je suis formatrice, je fais une différence très nette entre le niveau psychologique et le niveau impliqué en formation. Je m'explique : dans un groupe en formation, il y a tout ce qui relève des relations du groupe, les conflits éventuels, les rapports entre les gens, les prises de pouvoir entre eux… Ma pratique en kinésiologie me permet de nommer précisément de quoi il s'agit et de pouvoir dire si cela sort du domaine de la formation ou s'il y a un lien direct avec le processus pédagogique. Je suis quelqu'un qui n'a pas peur des conflits, je soutiens ça d'une façon militante. Les conflits ont droit de cité. Or, nous sommes dans une société qui a horriblement peur du conflit, qui fait tout pour l'éliminer. Ce qui est bien vu, c'est de sortir du conflit, voire même de ne pas y entrer, mais ce n'est pas d'arriver à vivre les conflits. Dès lors, souvent, quand on n'arrive pas à éviter le conflit, on perd les pédales et on ne sait pas le gérer. Là, la kinésiologie m'aide, car le conflit s'accompagne de stress et le stress, précisément, ça se gère. Les émotions sont des processus physiologiques qui nous apportent des informations. La colère, par exemple, est une énergie de transformation, dit-on en analyse transactionnelle. Si j'éprouve de la colère, c'est que quelque chose dans la si-tuation est, de mon point de vue, à transformer. La colère n'est pas là pour me faire insulter mon interlocuteur. Elle est là pour me pousser à identifier ce qui me dérange et ensuite je peux utiliser le paquet d'énergie qu'elle me donne pour chercher à transformer la situation. Si je capte l'information donnée par la colère, elle s'en va, car je retrouve une puissance par rapport à la situation. La lecture de la charge de stress qu'il y a dans les conflits, la lecture des enjeux d'un conflit sans avoir peur des émotions qui s'y expriment colère, mais aussi peurs, culpabilité, frustration, etc.. me permet d'accepter d'entrer en conflit, quand cela se présente et avec les protections nécessaires, pour faire évoluer le processus relationnel sans faire de sa dimension conflictuelle ni une honte ni un tabou.

 

FD : Le mot de la fin ?
MVDB : Il faut s'engager ! Il faut trouver des lieux où s'engager et ce, à n'importe quel niveau : dans un parti politique ou dans l'action associative, mais aussi dans sa vie quotidienne, dans sa rue, dans une association de parents..., que ce soit pour rendre des services, pour s'exprimer ou pour s'amuser. Il faut s'engager pour se sentir vivre !

 

 


1. BAGIC : Brevet d'aptitude à la coordination de projets d'organismes culturels et socioculturels délivré par la Fédération Wallonie-Bruxelles.