Philippe Hubot, formateur multimédia en Education permanente, passionné de logiciels libres et coordinateur de l’Espace Public Numérique de la bibliothèque communale d’Ixelles.

 

 

Quel est votre parcours professionnel ?

En secondaire, j’ai choisi l’option électronique radio télévision. Mon intention était de me préparer au mieux pour rentrer à l’IAD. A posteriori, je trouve ce choix intéressant car cela signifie que j’avais déjà une volonté d’être dans le multimédia. Je n’ai pas réussi l’examen d’entrée dans cette école d'ingénieur son, ce qui m’a frustré. 

Je suis donc parti au Centre de Formation Educationnel et Logopédique à Liège pour faire des études d’éducateur spécialisé. C’était une école avec un esprit post soixante huitard, très expérimental : on commençait l’année par un mois de stage, on travaillait beaucoup sur les dynamiques de groupes, c’était très intéressant. J’y ai aussi rencontré ma femme. Même si je n'y suis resté qu’un an cela m'a marqué, cela faisait aussi suite avec mon parcours dans le scoutisme. J’y ai été animateur louveteaux, puis animateur régional, J’y ai organisé plusieurs ateliers sur la psychologie de groupes, le rapport à l’autorité, les technique d'animation audiovisuelles.

La formation d'adulte me passionnait. L’idée était alors de me diriger vers l'Université sans passer par les deux années de candidature en psycho qui me semblaient être un enfer. Le graduat au CFEL était donc parfait car une passerelle existait après le diplôme d'éducateur vers le master. Mais lors d’un stage avec des enfants du juge, je me suis rendu compte de la complexité de ce type de métier, et je me suis redirigé vers le monde technique en m'inscrivant à l’INRACI (institut de radio et de cinéma).

J’ai adoré ces deux années. Travailler avec de la pellicule : le tournage, le montage. C’était super ! Ayant terminé mes secondaires à 21 ans grâce à mon petit côté Punk-Rock, ...certaines militances ont pris racine. Ensuite, j'ai donné un bon coup d’accélérateur en sortie d’études, j’ai anticipé mon service militaire et j’ai passé les derniers examens de la RTBF que j’ai réussi. Du coup j’ai été appelé à l’armée 3 mois à peine après mon arrivé Bd Reyers! J'y ai aussi fait de la vidéo mais en kaki!

J’ai ensuite travaillé pendant quelques années pour des boîtes privées où j’ai beaucoup appris ces métiers de la communication, mais je sentais bien que faire des publicités, des reportages sportifs et industriels ne me convenait pas. Un certain monde associatif me manquait ! J’y ai donc plongé de plein pied pendant une dizaine d'année comme monteur, caméraman et preneur de son.

J’ai également créé une asbl « Voix publique » qui me permettait de faire de l’Education permanente à ma façon, plus expérimentale. J’ai commencé dans la région de Gembloux par des projets radio et dessins d'animation. Les deux pôles importants dans mon parcours c’est d’une part la technique et d’autre part l’humain. Je vis dans le Nord Ouest de Bruxelles et j’y ai un bon ancrage. J’y mène différents projets notamment de réseau citoyen, d’approche radio ou vidéo avec des écoles, la bibliothèque, le centre culturel du Fourquet, … 

Parallèlement j’ai travaillé dix ans au GSARA comme responsable de la régionale de Bruxelles. J’ai pu avoir accès à beaucoup d’initiatives de quartier, de d'asbl de film de commande à vocation pédagogique, comme les contrats de quartier, les atelier en milieu psychiatrique, des associations de femmes, … On a fait du bon boulot parfois un peu usé.

Comme beaucoup d'associations nées dans les années 70, le GSARA avait un peu de mal à vieillir : des directeurs qui changeaient tous les 3 ans, sans vraiment de projets clairs et novateurs. Les évolutions techniques ont permis d’obtenir des résultats professionnels avec du matériel beaucoup plus accessible. L’état qui demande plus de compte qui demande de faire de l’éducation permanent rentable ! On se retrouvait dans des partenariats à se « disputer » le public pour savoir qui avait le droit de pouvoir comptabiliser les heures éligibles, c’est un peu marchand de tapis, et cela à parfois créé une ambiance de méfiance avec nos partenaires! Et puis changer d'air, ça fait du bien. Je suis parti de mon propre chef en 2009.

Ensuite, j’ai fait une pose de 2 années pour réaliser plusieurs passions : la radio, un grand reportage sur le milieu des ateliers de cirque à Bruxelles ainsi que d'autres projets plus intimiste sur radio Campus. Je me suis investi dans ma commune autour de jardins partagés, d’un Service d’Echange Local, un groupe de micro éolienne urbaine, d'un repair café (BLED)… J’avais envie de passer du temps en tant que citoyen pour la société. Ce qui m’a aussi permis de recentrer mon asbl voix publique et mon activité smart sur des projets de création d'auteurs.

De fil en aiguille, j'ai atterri dans le milieu des bibliothèques (merci Nadège Albaret et Laurence Duhin., Grâce au nouveau décret les bibliothèques peuvent devenir des petits centres culturels, on peut y faire une multitude de choses. J'ai commencé à Berchem autour d'un beau projet d'adaptation de livre pour enfants en petits clips diffusés dans une petite roulotte rigolote. Aujourd’hui, je suis coordinateur d’un espace numérique à la bibliothèque d’Ixelles. J’ai l’impression que ma place ici fait la globalité de tout mon parcours, je relie la technologie à l’humain en laissant aussi de la place à ma créativité.

 

 

 

Quelle est la place du logiciel libre à la bibliothèque ?

Je m’investis beaucoup dans cet univers collaboratif porteur de sens, je fais partie de deux associations promouvant l’utilisation du logiciel libre à Bruxelles : BXLUG et Abelli. J’ai quitté les logiciels propriétaires il y a dix ans par choix éthique. Les outils multimédias commencent à être vraiment mature en logiciels libres : Gimp, Scribus, Inkscape remplacent à 80 % la suite des logiciel de PAO d'Adobe. Kdenlive est aussi sous Linux. C’est une bonne alternative au logiciel de montage première ainsi que Adrour pour le montage sonor Pro. 

Le logiciel libre fait sens dans mon projet ici à la bibliothèque. J’ai un public varié, parfois en fracture numérique. J’ai motivé et formé Oxfam à installer Linux. Ils peuvent ensuite vendre des ordinateurs reconditionnés (souvent prévus pour la casse) et prêts pour une seconde vie. Et grâce au chèque CPAS de 100 €, certaines personnes ont la possibilité d’acquérir un ordinateur stable et sans virus tout à fait performant avec des logiciels de toute dernière génération sans bourse déliée.

Je les invite ensuite à revenir à l’EPN pour apprendre à s'en servir et approfondir leurs connaissances. Je mets l’accent sur des formations aux multimédia. Il y a plein d’EPN ou de formations qui mettent l’accent sur la recherche d’emploi et les formations de suites bureautiques. Aujourd’hui je pense qu’il faut aussi pouvoir réaliser un site internet, une affiche, un flyers, ou un reportage vidéo, radio, pour mieux valoriser ses compétences. L’argent que l’on a économisé en ne devant pas payer les licences d’exploitation et en réutilisant des ordi existants, nous a permis d’acquérir du matériel : des flashs sans fil, des caméras, des appareils photos, …

J’anime également un atelier de musique électronique. Produire des sons de synthèses puissants et résonnant en se replongeant dans les notions de mathématique et de logique de manière beaucoup plus ludique, quel bonheur? Les boites à rythme, les synthétiseurs virtuels, les séquenceurs,...

Le logiciel libre est forcément couplé à une réflexion sur notre société d’ultra consommation où des sociétés comme Facebook, Microsoft et Amazone pour ne citer qu’eux vendent nos données personnelles pour s’enrichir. Il est possible en conscience de se libérer de cet écosystème souvent nocif, en reprenant la main sur nos données personnelles. C'est un enjeu important aujourd’hui. Mieux comprendre la technologie. Soit on la comprend soit elle nous mange tout cru.

Evidemment cela demande un effort. Quand on découvre le logiciel libre, on entre dans un réseau, une communauté. C’est comme Wikipédia c’est une construction commune. Pousser la porte du Bxlug (Groupe d'utilisateur de GNU/Linux ) qui ont lieu plusieurs dimanches par mois, cela permet d’apprendre et de partager ses connaissances avec d’autres, d’être dans un réseau d'échanges de savoirs et y prendre plaisir.

L’EPN d’Ixelles est libéré, Berchem, Saint Gilles, bientôt Watermael, et peut être aussi Forest. Il y a des écoles, des communes qui utilisent le libre! On commence à avoir une cohérence, nous espérons toujours un peu plus de soutien des opérateurs informatiques régionaux, mais ce n'est pas simple car il faut aussi une vrai volonté politique et une compréhension des choix techniques. De plus, nous sommes à Bruxelles, avec un gros lobbing européen... et international qui soutient plutôt les logiciels propriétaires (Windows, Appel, adobe…) la route est longue... la voie est libre comme dirait Framasoft.

 

 

 

Avec quel type de public travaillez-vous ? Quelles sont leurs différences majeures ?

Je travaille avec un public citoyen et avec des travailleurs du monde associatif. Le travail avec les citoyens prend plus de temps lors de la mise en place de la formation. Je n’ai plus besoin de connaître leurs attentes, de les découvrir. C’est un peu plus difficile au démarrage, mais quand la mayonnaise prend c’est super. Il y a une vraie cohésion de groupes qui fédère les gens au delà de l’EPN. Ca crée des liens dans le quartier.

J’insiste plus avec ce type de public sur la critique de la grammaire multimédia afin de les conscientiser aux différents enjeux. J’insiste sur le fait que s’ils retouchent des images ou des séquences vidéo, les médias peuvent également le faire, et donc manipuler ou influencer l'opinion publique.

Dans ce type de groupes, on mélange les gens, des classes sociales, c’est très intéressant. Quand je travaille avec les milieux associatifs, j’insiste moins sur la lecture critique car je suis en face de gens souvent avec un positionnement politique. Ils sont engagés dans des causes les ayant déjà amenés à avoir ce type de réflexion. Là je m’adresse à des professionnels à la recherche de nouveaux outils techniques. Implicitement, on se dit que l’Education permanente est un socle commun. Pour moi, c’est assez fluide, facile avec les associations. Dans les ateliers ouverts au citoyen l’enjeu je m'investi plus au niveau humain, je prends plus de risques, et c'est magique.

En formation d’adultes on est souvent en présence de personnes qui on été blessées par l’enseignement traditionnel qui “donne le savoir”, qui va récompenser ou punir… En formation EP on est tous ensemble. On se fait du bien et on apprend à notre aise. J’aime bien travailler sous forme de laboratoire. Les adultes pensent avoir tout compris, l’entrée en apprentissage se fait plus difficilement. Le jeune est toujours en mode: « j’apprends ». La machine est plus facile à mettre en route. Bref c'est varié et dynamique.

 

 

 

Qu’essayez-vous transmettre en formation et quand estimez-vous que la formation est réussie ?

Pour moi c’est gagné quand je vois apparaître une certaine curiosité chez quelqu’un qui passe en formation. Peu importe le contenu qu’on veut faire passer, l’important c’est de donner envie d’aller plus loin, de chercher, de découvrir. Je suis de moins en moins procédurier dans mes formations et je me rends compte que ça marche beaucoup mieux. Avant, quand je faisais découvrir un programme, je le faisais étape par étape, de manière très didactique. Maintenant j’ai assez vite tendance à montrer l’étendue des possibilités du logiciel, du matériel. Et même si cela va trop vite pour certaines personnes qui peuvent être en quasi fracture numérique, cela peut leur donner l’envie, il y a un enthousiasme. Cette envie est un magnifique moteur. Ils cherchent par eux-mêmes. Évidemment, je suis à leur disposition quand ils ont des questions. Les gens retiennent beaucoup mieux quand ils ont trouvé par eux-mêmes que quand on leur a dit où cela se trouvait. Cette technique permet aussi de respecter le rythme de chacun. Quand on est trop ex cathedra, les participants ont vite tendance à jouer aux bons élèves qui soulignent dans la bonne couleur mais qui ne vivent pas l’expérience. Quand on leur donne l’envie, les gens travaillent chez eux et avancent beaucoup plus. 

J’organise aussi des « Speed dating logiciels » : 30 logiciels en 30 minutes devant un public qui ne va sans doute pas tout retenir mais qui verra les possibilités des logiciels et qui repartira avec les clés pour pouvoir aller plus loin. J’ai fais ça la première fois au Fourquet à Berchem-Sainte- Agathe, devant 35 personnes s'étant déplacées un dimanche avec 30 cm de neige. Cela m'a encouragé, et dernièrement lors de la grande journée associalibre au MundoB à Ixelles qui rassemblait une centaine de personnes issues du monde associatif. (initiative d'abelli et Bxlug), j’ai proposé cette formule à la place d’interventions autour de l’éthique du logiciels libres, ça cela vient souvent après. J’ai donc fait une démo très concrète d’outils multimédias en montrant pas mal de produits réalisés, … Le pari était que si les gens voyaient que ça marche et qu’en plus c’est souvent gratuit (et licence GPL) le message passerait. Et il est passé !

 

 

 

Le mot de la fin ?

Je me sens bien à Bruxelles, j’ai grandi près de Namur, dans un petit village. Mon métier m’a amené à la ville. Je trouve que notre capitale est un beau laboratoire humain et culturel. J’ai l’impression que mon métier de formateur m’a aidé à m’émanciper. Il fait suite à tout un chemin de vie qui a commencé avec le scoutisme. Une envie de mettre ma petite pierre, de petites gouttes d’eaux citoyennes en espérant amener une plus value et un peu plus de sens critique pour que les gens puissent se situer dans un rapport au monde, qu’il soit numérique ou pas.

Internet reste un endroit ou tu peux t’éduquer mais qui peut aussi renforcer nos côtés sombres. Il y a des gros enjeux financiers et une réelle guerre de pouvoir. Il faut apprendre à être vigilant. J’espère avoir appris quelques trucs de base à deux ou trois personnes. Moi j’ai en tout cas beaucoup appris et en m’amusant. Le formateur doit garder un esprit ludique dans ce qu’il fait pour ne pas s’ennuyer. Si le formateur est nourri, il peut partager et redistribuer. Le logiciel libre est en cohérence avec le secteur associatif, il faut continuer à les convaincre. Il faut aussi continuer de se battre pour garder les subsides pour l’Education permanente. Malheureusement aujourd’hui on demande un peu trop à l’Education permanente de prouver qu’elle est utile, et elle l'est, alors que le politique renforce la répression et construit des prisons. 

Je voudrais terminer par une belle invitation que m'a apprise mon ami Christian Coppin, magicien du son chez Graphoui (à qui je dois beaucoup sur la méthode d'approche et de respect des publics) :

Quel est ton merveilleux à toi? Comment inviter l'autre à trouver le merveilleux qui est en lui. Il m'a fait vivre et créer quelque chose de particulier à chaque animation. Chaque participant a du merveilleux en lui et il faut l’aider à aller le chercher, le faire renaître, le faire oser, … (souvenir d'animation radio commune au festival nomade en 1999 à travers les campagnes dans un beau grand chapiteau de cirque).

L’animateur doit être dans un altruisme humain, il doit faire confiance d’emblée. Et si le public le sent, c’est gagné !