Pour ce numéro, nous avons rencontré Philippe Bertrand, Formateur polyvalent, enseignant-chargé de cours et animateur d’atelier d’écriture.

 

FD : Quel est votre parcours professionnel ?

PB : Au départ, je suis un produit académique de l’enseignement de la Communauté française !

J’ai eu l’opportunité de faire des études diversifiées tout en effectuant des jobs étudiants en tous genres. J’ai fait mes humanités en option sciences humaines. Ensuite, j’ai passé un an aux Etats-Unis. A mon retour, j’ai fait quatre ans de communication appliquée orientation journalisme, à l’IHECS1. J’ai enchaîné avec deux ans de sciences politiques à l’ULB. A cela j’ai ajouté l’agrégation pour devenir enseignant dans le secondaire puis, plus récemment, le CAPAES, le certificat pour le supérieur.

Après avoir travaillé un an à la FGTB, je suis devenu enseignant en promotion sociale. J’ai également été prof de morale en secondaire mais je préfère travailler avec les adultes. L’enseignement pour adultes n’est pas obligatoire, la question liée à la motivation ne se pose pas de la même manière, même s’il y a parfois des gens contraints de suivre une formation par l’ONEM sous menace de perdre leurs droits. En 30 ans, le métier de chargé de cours en promotion sociale a fort changé. Les formations sont de-venues très modulaires et cela a un impact sur mon travail. Toutes les semaines sont différentes. Une autre grande différence est que les instituts de promotion sociale travaillent davantage en convention avec d’autres opérateurs, ce qui m’a fait rencontrer beaucoup de monde et travailler notamment avec un CPAS.

Tout en exerçant, j’ai suivi pas mal de formations orientées sur la pédagogie, la dynamique de groupe, l’andragogie2, …

Au fil des rencontres et par motivation personnelle, j’ai suivi plusieurs ateliers d’écriture dont un cycle long de quatre ans dans les années nonante avec Karyne Wattiaux et des auteurs comme Nicolas Ancion, Philippe Blasband, Laurence Vielle ou Eugène Savitzkaya. Après un certain nombre d’ateliers et une approche de l’animation de projets d’écriture coopérative, je me suis senti prêt à en animer moi-même, ce que je fais depuis quinze ans.

 


FD : Quelles sont les formations que vous donnez, et quels sont vos publics ?

PB : Mon public est donc clairement adulte. Il y a deux fils rouges dans les formations que je donne : d’une part les sciences politiques et d’autre part tout ce qui relève de la communication au sens large.

J’interviens dans des formations d’aides-soignants et d’éducateurs à l’IPFS3 à Namur et à l’École Industrielle et Commerciale d’Auvelais. Dans les deux cas, je donne un module de communication. Il s’agit de personnes qui se forment pendant deux ou trois ans et qui dans ce secteur trouvent du travail. J’y donne également des cours d’introduction au droit et au droit du travail.

A côté de cela, je donne aussi un cours dont je suis très fier, intitulé : “Pratique de l’écrit en éducation spécia-lisée”, dans le cadre d’un baccalauréat d’éducateurs spécialisés. La vocation de ce séminaire est d’améliorer les compétences d’écriture professionnelle, de prendre du recul par rapport aux consignes, de réfléchir sur la place que l’on peut prendre dans son institution grâce à l’écrit. Je donne également un cours de sciences politiques. Il sert à s’ouvrir au contexte politique dans lequel l’éducateur travaille et d’y situer les différents secteurs dont il dépend : l’aide à la jeunesse, l’accompagnement de la personne handicapée, … Je mets aussi l’accent sur les clés d’accès qui sont disponibles au citoyen pour intervenir dans les prises de décision politique.

Par ailleurs, j’anime des ateliers d’écriture hors du contexte scolaire. Je viens de terminer un projet qui me tient à cœur : « Toute ressemblance avec des personnes existantes… ». Une aventure originale qui a invité autour d’une table les usagers des bibliothèques de Sambreville, du CPAS et les résidents de la maison de repos « La Sérénité » à partager l’écriture. C’est le fruit d’une collaboration avec le service d’Insertion socioprofessionnelle du CPAS de Sambreville. Il s’agissait d’entrer en co-écriture avec les résidents et notamment des personnes désorientées. Tout ce travail a abouti à un recueil de textes. Le but était d’arriver à entraîner la personne à dire ce qu’elle veut écrire en fonction des propositions d’écriture données. Cela a demandé aussi beaucoup de réflexion et de travail dans un premier temps avec les personnes à la bi-bliothèque de Tamines, avant les séances d’atelier au sein de la maison de repos.

Parmi les anecdotes qui me restent de cette expérience : quand nous nous sommes mis à la recherche d’un financement pour pouvoir continuer le projet, tout le groupe s’est mobilisé. Il a rédigé une pétition demandant sa poursuite... donc le projet continue. On met en place un autre atelier toujours en groupe mixte, qui amènera les résidents à sortir de la maison de repos pour aller écrire sur les lieux du récit.

 


FD : Dans la présentation de vos ateliers d’écriture, on peut lire « Écrire pour s’émanciper, écrire pour libérer et partager la parole, partager l’écriture, écrire pour rencontrer l’autre, les autres ». Y aurait-il une dimension politique à vos formations ?

PB : Oui et non ! Dans ma posture d’entraîneur à l’écriture, je suis clairement dans l’émancipation. Le projet dont je viens de vous parler en est un exemple : réveil des compétences, production singulière et autonome, mise en place de projets … Écrire en groupe et partager ses écrits créent de l’émancipation.

J’envisage l’écriture comme outil d’éducation permanente, c’est à dire un outil pour réfléchir, pour prendre sa place. Par exemple, dans le cours avec les éducateurs, l’écriture aide à réfléchir ensemble à son action et sa propre place dans l’institution. Je les invite à se poser les questions suivantes : « Si je n’écris pas, que va-t-il se passer ? Par contre si j’écris, vais-je pouvoir élargir ma place dans l’institution ? ». Ce sont des questions qui découlent de la pratique de l’écrit professionnel. C’est donc bien politique car les gens s’affranchissent de certaines représentations et prennent ou reprennent en mains leur propre vie.

Mon travail d’animateur est de créer des dispositifs de formation pour atteindre des objectifs. Pour favoriser l’émancipation dans les formations en CPAS, j’utilise beaucoup les dispositifs d’écriture pour réfléchir et reprendre pied. L’écrit permet de réfléchir plus fort, de partager et de construire.

D'un autre côté, je devrais continuer d’explorer mon rôle politique en tant que citoyen. Je ne suis pas convaincu de la façon dont le français est enseigné en Communauté française. Or, l’accès à la maîtrise de la langue est un enjeu important. L’orthographe reste un critère de sélection. La langue s’appauvrit et je pense comme beaucoup que cet appauvrissement va entraîner une altération de la réflexion et de l’analyse.

Je sais quoi faire dans mon métier. Mais je n’agis pas directement sur les leviers de décision politique. Cette position me questionne : est-il possible d’aller plus loin, et comment ? Mon action se situe au niveau des personnes et c’est très important pour elles. Cela me motive énormément mais ça ne passe pas au niveau global.

 


FD : Vous vous présentez comme un entraîneur à l’écriture. Qu’est-ce qui vous distingue de l’animateur ou du formateur ? Pourquoi ce choix ? Quelles sont les différences de pratique ?

PB : C’est dans le sens d’un initiateur à l’acte d’écrire, et d’un facilitateur. Pour moi, il est très important que les gens recommencent à écrire presque sans s’en rendre compte. C’est donc un entraînement à l’écriture. Pratiquement, c’est proposer des dispositifs où l’on amorce l’écriture… sans le savoir, en rédigeant des listes par exemple. Faire écrire à partir d’une image ou en appliquant des procédés simples. Proposer d’écrire en feuilles tournantes sur le même principe que le cadavre exquis. Découvrir que l’écriture, c’est autre chose que ce qu’ont pu laisser pas mal de souvenirs d’école. C’est un moyen de partager, d’échanger, de s’amuser, d’apprendre, de construire. Ensuite, on peut aller plus loin sur le plan de la langue. Un écrivain c’est quelqu’un qui écrit comme le maçon maçonne, et donc passer à l’entraînement comme ce que ferait un sportif. Celui qui a suivi vingt séances en ateliers d’écriture sera évidemment plus à l’aise, plus aguerri.

 


FD : Comment installer la co-construction dans un groupe ?

PB : Via l’écriture partagée. J’ai eu la chance de participer à plusieurs ateliers de Michel et Odette Neumayer du GFEN4. Ils proposent un dispositif tout simple avec cette proposition d’écriture : « Comment ce groupe peut-il m’aider ?». On écrit pendant cinq minutes et ensuite on fait un tour de table. C’est un dispositif qui fonctionne parce qu’il place d’emblée le groupe au centre de la production des savoirs.

Ce qui est important, c’est de pouvoir amener les participants à s’interroger sur ce qui s’est passé, sur ce qu’ils ont fait au moment de l’acte d’écrire et ce qu’ils ont ressenti lors de l’écoute des textes des autres. Les participants peuvent aussi proposer des dispositifs à expérimenter…

 


FD : Quel est pour vous le rôle des ateliers d’écriture ?

PB : Je pense que l’écriture permet de réfléchir mais aussi de conceptualiser les choses. Nous avons une réflexion avec Kalame5. Peut-être serait-il intéressant de poursuivre, d’organiser des séances d’écriture collective pour clarifier des notions, pour se donner des balises plus théoriques. Nous devrions réfléchir à des questions telles que : l’engagement de l’animateur, les ressorts de la psychologie de l’écriture en groupe, l’ins-cription potentielle de l’atelier d’écriture comme outil pédagogique spécifique et sa reconnaissance dans l’enseignement officiel et chez les autres opérateurs de formation ainsi qu'à la diversité des pratiques et des courants en Belgique francophone. L’approche théorique de certains éléments de l’atelier d’écriture
existe, cependant il faudrait la renforcer, il y a quelques ouvrages mais c’est embryonnaire. Je pense que l’écriture en groupe pourrait permettre de modéliser, de théoriser, pour clarifier ces notions, renforcer un discours commun, légitimer sa pratique et sa diversité. On puiserait dans la praxis, les pratiques pour pouvoir donner un cadre et plus de lisibilité aux actions.

 


FD : Qu’est ce qui vous plaît dans la formation ? Est-ce différent des ateliers ?

PB : J’ai l’impression de servir à quelque chose dans la vie en commun, d'être utile à la société. Grâce à mon activité professionnelle, j’ai quand même l’impression la plupart du temps de favoriser l’émancipation des personnes. Il y a aussi un peu de narcissisme. Le formateur est quand-même en quelque sorte sur une estrade devant un public. Ce qui est vraiment gratifiant, c’est d’avoir directement des retours positifs, par exemple quand quelqu’un vous remercie à la fin de la séance. Avec le projet du CPAS, on a ajouté de la vie, du mouvement, de l’ouverture dans la maison de repos, et voir tous les gens concernés de près ou de loin contents, ça procure un sentiment de satisfaction très net.

 


FD : Le mot de la fin ?

PB : J’ai eu la chance, grâce à ma formation assez diversifiée mêlant la politique à l’écriture et grâce à la rencontre avec certaines personnes qui m’ont fait confiance d’acquérir des espaces de liberté. Cela me procure un certain niveau de confort dans mon boulot. Je travaille beaucoup mais j’ai énormément de liberté, ce qui me permet de faire des choses très intéressantes.

Dans quelques années, je quitterai probablement le contexte académique et je pourrai me consacrer davantage à des projets comme celui du CPAS, et être encore plus libre.

 

 

1. IHECS : Institut des Hautes Etudes des Communications Sociales
2. Andragogie : science et pratique de la formation des adultes
3. IPFS : Institut Provincial de Formation Sociale
4. GFEN : Groupe Français d’Éducation Nouvelle
5. Kalame : Réseau professionnel des animateurs d’ateliers d’écriture de la Fédération Wallonie-Bruxelles