FD : Quel est votre parcours professionnel ?

AD : Je n’y ai jamais réfléchi en ces termes-là, c’est amusant !

J’ai fait des études de philosophie et un graduat en photographie. Mon père voulait que je gagne ma vie avec un diplôme sérieux. La photographie me plaisait et c’était deux ans d’études. J’ai décidé de travailler comme assistante pour un photographe de mode. Je voulais tester ce métier pour ne pas regretter de ne pas avoir tenté ma chance. Pour compléter mon petit salaire, j’ai donné des cours du soir en français langue étrangère.
J’ai commencé par donner des cours de FLE d’abord de manière complémentaire. Ça m’a tellement plu que j’en ai fait mon activité principale pendant neuf ans.

Ensuite, j’ai décidé d’arrêter de travailler pour élever mes enfants. Quand ils sont devenus grands, j’avais besoin de retourner travailler. À mon retour sur le marché du travail, il me manquait des connaissances en informatique. Pour palier ce manque, je me suis inscrite à une formation en bureautique au CESEP. Je m’y suis vraiment plue. Une de mes formatrices, Marie-Ange Gouge, m’a dit que le CESEP recherchait parfois des formateurs pour donner les cours de français. Je lui ai dit que cela m’intéressait.

Avant d’arriver au CESEP, je ne connaissais pas du tout le secteur associatif. Pour moi, il n’existait que le monde marchand. Ca a été une révélation, j’ai tout suite senti que cela me correspondait. J’ai été élevée dans une famille libérale, où il était important de bien gagner sa vie. Jamais je ne me serais imaginée pouvoir rendre service à des gens sans mercantilisme. Le CESEP m’a vraiment fait réfléchir et j’y ai rencontré beaucoup de gens qui avaient plaisir à travailler.

Quelques mois après ma formation, j’ai envoyé 500 cv pour donner des cours de français. À mon retour de vacances, j’ai été contactée par le CESA. Ils cherchaient un chargé de cours de philosophie et j’ai accepté. On était fin août, je commençais le premier septembre. Je devais préparer cinq cours en quelques jours, alors que j’avais quitté la fac et la philo depuis vingt ans! Quelque temps après, c’est le CESEP qui me proposait du travail et j’ai accepté également, sans me rendre compte de la charge de travail à fournir réellement.

J’y avais déjà fait un remplacement juste après ma formation. Pendant un an, je n’ai fait que plancher sur mes contenus de cours. J’avais beaucoup d’heures de formation et je n’avais pas conscience de la lourdeur des préparations.

Je me retrouve donc avec deux mi-temps, je cours beaucoup mais c’est un chouette challenge ! Les deux boulots se complètent et s’alimentent l’un l’autre, pas au niveau des contenus, mais au niveau de la pratique et des méthodologies.

 


FD : Quelles sont les différences majeures entre les deux types de structures dans lesquelles tu travailles, à savoir une école en promotion sociale et un centre de formation en ISP. Qu’est-ce qui te frappe ?

AD : Mes publics ne sont pas foncièrement différents, il s’agit de demandeurs d’emploi. À l’école de promotion sociale, ce sont des futurs éducateurs A1 et A2 ainsi que des psychomotriciens. C’est souvent un public peu instruit fort défavorisé. L’équipe les encadre pour les tirer vers le haut et leur donner leur chance. Il y a des personnes qui ont commencé sans savoir où elles en étaient et qui finissent avec un diplôme et un boulot, ce qui est le but de la promotion sociale ! Nous sommes dans de la formation d’adultes, on n’est pas interventionniste, le groupe doit s’auto-gérer. Au CESEP, il y a plus de suivis individuels et au CESA, il y a des systèmes de cotations.

Quand on est sanctionnant, l’ascendant du formateur est différent. Il y a une « autorité » naturelle, un savoir qui est respecté. Les gens savent qu’on va les aider à monter la marche qu’on leur a demandé de monter. Au CESEP, il n’y a pas de sanction par des points. Chacun fait ce qu’il peut, mais malheureusement les participants ne mesurent pas toujours l’effort à réaliser. Le statut « d’autorité » est différent d’une institution à l’autre. Ce que j’apprécie dans ces deux institutions, c’est que l’on considère les gens comme des adultes et c’est fondamental ! On a de vraies réussites et c’est très gratifiant !

 

FD : Comment passe-t-on de la place de stagiaire à celle de formatrice dans la même institution ?

AD : Il est arrivé que des stagiaires trouvent mon CV sur des ordinateurs utilisés en formation ; CV sur lequel il était inscrit que j’avais suivi la formation au CESEP. J’ai eu un peu de mal car ma crédibilité en a été affectée. J’avais été à leur place, et forcément j’étais moins crédible que les autres formateurs dont ils ne connaissaient rien. Sinon, donner les formations m’a semblé facile, j’avais neuf ans d’expérience en cours de français. J’ai eu la chance de récupérer des cours préparés par mes collègues, même si je les ai assez vite changés, ça m’a beaucoup aidée et mise en confiance. J’étais très intéressée de donner le cours de communication. J’ai pu aller me former et ensuite j’ai été en tutorat avec le formateur du cours, j’ai pu m’y essayer. C’est une des particularités du CESEP, les travailleurs peuvent apporter leurs bagages, mais ils ont également la possibilité de rebondir sur quelque chose d’existant. Il y a une vraie idée de rampe de lancement et une bienveillance. Ce qui permet aussi que la transmission soit fidèle et que l’esprit de la maison soit respecté.


FD : Dans tes formations, tu utilises l’improvisation et la visualisation. Peux-tu nous expliquer de quoi il s’agit et nous dire pourquoi tu aimes ces méthodes ?

AD : J’ai eu besoin de l’improvisation pour me « jeter à l’eau » et pour avoir confiance en moi. L’improvisation pour moi ne se résumait pas au lancer de chaussures lors des matches, je savais que je pourrais détourner cette technique pour l’appliquer dans les formations.
J’ai été suivre plusieurs formations d’improvisation, pour moi. J’ai trouvé ça un outil magique même si les jeux de rôles me terrifiaient auparavant.

J’ai beaucoup de stagiaires qui ont peur de parler en public, c’est une des peurs les plus communes.
J’utilise l’improvisation car c’est un outil très efficace pour décoincer les gens par rapport au groupe. Je commence par une demi-journée de « décoinçage » en leur faisant faire différentes choses autour des ani-maux, travailler en groupe et individuellement. Au départ, il y a toujours des résistances, mais cela finit toujours en rires et ça libère tout le monde. Cette séance crée des liens dans le groupe, elle permet de se sentir moins ridicule. Je reviens toujours sur le pourquoi de cet exercice et quel en est le but. Cette technique ne marche pas dans tous les groupes, mais j’essaie et puis je m’adapte. L’improvisation développe très fort l’imagination. C’est très utile.

Dans notre société occidentale, nous travaillons le savoir de manière théorique. Nous recevons le savoir par des mots et des concepts. En faisant du yoga, j’ai découvert que, pour évoluer, il fallait faire les exercices, s’entraîner. L’apprentissage ne dépend que de nous. Plus je travaille plus j’en vois le bénéfice. Dès que je peux avoir assez de discipline pour faire les choses régulièrement, j’arrive à un résultat. La visualisation créatrice travaille sur les images. Imaginons ! Le cerveau ne fait pas la différence entre ce qui se passe réellement et ce que tu lui donnes à rêver. Alors pourquoi ne pas lui donner du rêve pour qu’il le prenne pour la réalité. D’un côté, tu le bluffes mais de l’autre, tu l’apprivoises pour qu’il aille dans cette voie-là.

Prenons l’exemple d’un stagiaire qui voudrait travailler à l’accueil d’un hôpital : je vais lui demander de s’imaginer assis à l’accueil et qu’il a un patient devant lui, comment se sent-il ? Que voit-il ? …. Les choses imaginées vont petit à petit devenir la réalité. On dit que la pensée est créatrice, eh bien la visualisation aussi. Je ne travaille pas ça de cette manière avec les stagiaires, mais je l’utilise parmi d’autres outils. L’improvisation et la visualisation sont liées. On le sait, les images influencent nos comportements, on le voit bien dans notre monde de l’image. Pourquoi ne pas les utiliser positivement pour changer ?


FD : Tu as été stagiaire et maintenant tu es formatrice depuis onze ans. Quel est ton regard sur le monde de l’insertion socio-professionnelle ?

AD : L’évolution est là malgré nous. Le CESEP s’en sort bien, il s’adapte de manière pertinente aux changements. Il pourrait être intéressant d’avoir des formations informatiques adaptées aux personnes âgées, pour que ce ne soit pas toujours les petits enfants qui leur expliquent. Cela leur donnerait l’occasion d’être à la hauteur de la situation. Il y a de plus en plus de structures qui en proposent. Il y a de plus en plus de concurrence dans le secteur. Plusieurs personnes ayant suivi des formations ailleurs qu’au CESEP m’ont rapporté que ces formations manquaient de sérieux et d’encadrement. Il faut dire qu’ici, on les chouchoute nos stagiaires ! Ils sont vraiment suivis individuellement. Je trouve qu’on manque un peu de supervision, ne fut-ce que l’écoute de ce que les formateurs vivent, confronter les manières de faire pourrait nous aider.


FD : Le mot de la fin ?

AD : Venez au CESEP ! Rire

Je pense qu’il est important de vivre de l’intérieur le côté socio-culturel pour voir qu’il y a des résultats. On n’est pas un centre socialiste pour rien! On a déjà aidé beaucoup de gens. Je suis toujours impressionnée de l’image positive que le CESEP a à l’extérieur. Quand les stagiaires disent qu’ils sont en formation au CESEP les employeurs réagissent très positivement.

Le climat de la direction permet que l’on puisse se donner à son boulot sans crainte, on sait qu’on sera soutenu et c’est très riche. La liberté est créatrice. Les deux institutions où je travaille donnent cette liberté. J’ai travaillé comme indépendante et je n’aurais jamais pu être bien dans un endroit où j’aurais eu un patron constamment sur le dos.