A l’origine du dossier Caterpillar, une question : face à l’annonce de la fermeture du site quelles positions, quelles réflexions, quelles actions, nous, les acteurs du secteur socio-culturel, pouvons-nous, devons-nous adopter, susciter, entreprendre ? Le dossier Articulations s’est construit sur base de ces interrogations. Il capte des points de vue. Il éclaire des logiques. Il s’attarde sur les personnes, sur ce qu’elles ont à craindre ou à vaincre. Pour prolonger cette démarche, nous avons rencontré Dany Adam, cheville ouvrière de la Compagnie Maritime. Parce que l’objectif du théâtre action, dans lequel il est impliqué depuis de nombreuses années, consiste précisément à susciter le mélange des genres et des points de vue pour nous permettre d’accéder à une autre réalité.


SVI : Comment se définit le théâtre action ?
Dany Adam : Pour entrer dans ce qui fait la singularité du théâtre-action, je dirais qu’il se caractérise par deux axes complémentaires : le travail sur les créations théâtrales et le travail en atelier. Ce travail-là se fait avec des gens qui sont en situation de crise ou de précarité. Tout le parcours se fait avec eux et non pas pour eux. Le théâtre est ici utilisé comme un outil d’émancipation sociale, politique, culturelle. Souvent, parce que telle création théâtrale est « engagée » politiquement – comme s’il était possible qu’elle ne le fût pas -, elle est qualifiée de théâtre action. Je le répète, le théâtre action se distingue par les deux axes complémentaires dont je viens de parler.


SVI : Cet « outil » reste-t-il adapté aux crises actuelles ?
Dany Adam : Je travaille dans le théâtre action depuis de nombreuses années. Cela me permet de vérifier que ses objectifs, ses finalités et sa dimension politique sont identiques à ce qu’ils étaient à l’époque où j’ai commencé. Par contre, tout autour de lui a changé : les moyens, le cadre, les gens, le contexte économique, social, culturel même. Tout cela a évolué. Donc naturellement pour tenir compte de cette évolution, le théâtre action a dû s’adapter. Cette évolution rend, à mon sens, sa démarche d’autant plus indispensable. Ce qui a changé aussi, c’est la reconnaissance dont le théâtre action bénéficie. Il y a 40 ans, il y avait 6 compagnies à peine subventionnées. Aujourd’hui, il y en a 20. Leur travail est encadré par un arrêté royal ; elles se sont regroupées au sein d’un mouvement (l’AGMTA1) et sont activement soutenues par le CTA2 qui assure, par toute une série de moyens, sa promotion, sa diffusion et son développement.


SVI : Pourquoi est-ce plus indispensable aujourd’hui qu’hier ?
Dany Adam : Les années Thatcher sont passées par là et à leur suite le déferlement de politiques de plus en plus droitières et néo libérales qui ont laissé sur le carreau des dizaines de milliers de personnes. Comme chaque année, j’étais le 17 octobre à la journée de lutte contre la pauvreté à Namur. Il faut aller dans ce type de manifestation pour se rendre compte à quel point l’écart est énorme entre la réalité qui nous est décrite dans les médias notamment et la réalité telle qu’elle est. C’est cet écart qui rend indispensable notre démarche qui consiste à travailler avec les publics précarisés à l’expression de leur réalité, de leurs revendications ; pour qu’ils puissent à un moment voir s’ouvrir des perspectives plus réjouissantes. C’est en cela que le théâtre action s’affirme comme un outil d’émancipation et de résistance.


SVI : A côté de la dimension esthétique, il y a toujours une dimension politique dans le théâtre action ?
Dany Adam : La dimension politique est selon moi présente dans toute création artistique. A cela, le théâtre action ajoute un positionnement. Il fait en effet le choix politique de s’engager aux côtés des opprimés. La dimension politique propre au théâtre action réside donc à la fois dans la création artistique et à la fois dans le travail qu’il réalise avec les populations en état de précarité ou de crise. Et puisqu’il s’agit d’éclairer une autre réalité peu ou pas accessible, ce travail se fait à destination du public le plus large. Quand on joue, en général, je ne sais pas qui est dans la salle. Ce qui nous intéresse, c’est de savoir par quoi les gens sont touchés, ce qui les fait réfléchir, ce qui les incite à aller plus loin. C’est pour toutes ces raisons que j’espère toujours élargir nos publics.


SVI : La pièce « Royal Boch : la dernière défaïence » est un bon exemple de cette démarche ?
Dany Adam : « Oui, la dernière représentation a eu lieu il y a peu à Sambreville. Avec le recul, je peux dire que c’était un moment fondateur pour la Compagnie même si il est survenu 25 ans après sa création. C’est une pièce qui est née d’une série de situations et dont le déroulement - de l’occupation de l’usine dès le 18 février 2009 à la 45ème (et dernière) représentation le 7 octobre 2016 – s’est déroulé sur 7 ans. Au départ, c’est un enchaînement : je passe là - je vois l’annonce de l’usine occupée – je m’arrête – je demande ce qui se passe – on me répond que l’usine est mise en faillite, qu’on ne sait pas, qu’on ne sait rien… Et en 8 jours, dans ce hall d’usine du 19ème siècle, on a installé, avec les travailleurs, une scène, des gradins, un bar, de l’éclairage pour y jouer3 un spectacle d’atelier devant 250 personnes. J’ai passé quasiment 5 mois à temps plein avec eux. Evidemment, ça crée des liens. Entre temps, avec Véronique Vercheval et Yanic Samzun, on a publié le livre « Usine occupée » qui s’est écoulé à 2.000 exemplaires. Et puis il y a eu un repreneur dont on ne savait pas à l’époque que c’était un escroc. Les gens se sont remis à travailler. Quelque temps après le repreneur commençait à tout casser et demandait aux travailleurs sous contrat de participer à la démolition de leur usine qui était là quand même depuis 1841. Les travailleurs, les gens de La Louvière se sont indignés et ont réagi.


SVI : De quelle façon ?
Dany Adam : « On ne peut quand même pas laisser faire ça » est la formule qui résume le sentiment de l’époque. On a repris l’idée de spectacle que j’avais lancée à l’époque de l’occupation. A la première rencontre, sur les 46 travailleurs invités, une vingtaine sont venus. Finalement, le groupe de travail proprement dit a réuni une douzaine de personnes dont 8 relevaient le défi de jouer. Les choses se sont mises en place grâce à la confiance qui s’est installée progressivement ; avec aussi la volonté d’aller plus loin, de montrer les choses et de dire aux gens qui demain peuvent se retrouver dans la même situation : « si on vous fait miroiter des trucs, vérifiez, battez-vous, ne vous laissez pas faire » ! Pour arriver au spectacle fini, il a fallu un an de travail à raison d’une réunion par semaine et puis le dernier mois à temps plein pendant lequel ils ont tous été engagés et payés. Pour moi, c’était une question de principe. Je trouvais que ce n’était pas correct de mettre sur pied le spectacle, de travailler en partenariat4 avec des acteurs culturels et sociaux qui tous étaient salariés et de le faire grâce à la contribution de gars et de filles qui eux étaient au chômage. Il m’a donc semblé indispensable de trouver de l’argent pour les engager pendant un mois. On a cherché l’argent et on l’a trouvé.


SVI : Comment on arrive à ce résultat ?
Dany Adam : Dans la réussite de l’expérience, plusieurs éléments ont joué. D’abord, il y a eu l’effet Royal Boch. Tout le monde connait Royal Boch, tout le monde en a dans ses armoires. Cette faïence-là est proche de nous, de notre quotidien. C’est notre patrimoine. D’autre part, il faut souligner que les travailleurs qui ont monté le spectacle, ce n’étaient pas des gamins. Ils étaient tous à quelques années de la pension, ils étaient grands-pa-rents. Ils se connaissaient depuis 30 ans. C’était une famille. Surtout, ils formaient une équipe, une équipe soudée. J’ai envie de dire une équipe à l’ancienne avec, entre eux, une vraie unité ouvrière. J’ai vu leur désenchantement. J’ai vu ces gens humiliés se relever, redevenir fiers de ce qu’ils avaient produit. Parce que pendant 45 représentations, ils se sont adressés à un public, en général assez stupéfait de découvrir leur histoire, pour lui dire : « voilà, on a essayé de nous mettre par terre mais aujourd’hui on est debout et on se présente à vous avec ce qui fait notre histoire ». Ma-ritime n’a jamais cherché à diffuser Royal Boch la dernière défaïence, mais très vite ça s’est su un peu partout, leur histoire, et on est allé la jouer à Paris, à Grenoble, à Bruxelles, à Liège, à Namur, Verviers etc, souvent dans le cadre de festivals. Il n’y a pas loin de 10.000 spectateurs qui ont vu ce spectacle qui a fait l’objet de documentaires et interviews en télé, radio etc. Étrangement, ou au contraire pas du tout, les grands absents médiatiques furent les chroniqueurs culturels des quotidiens. C’est un spectacle qui a bien tourné. Parce que des ouvriers sur scène, cela faisait longtemps qu’on en avait plus vus et que sans doute le public y retrouvait un engagement fort, une histoire à portée de cœur et à circuit court, une place où déposer leur propre révolte.


SVI : Face à leur entreprise qu’on fermait sans raison ?
Dany Adam : Leur histoire malheureusement, c’est aussi celle d’un système économique qui ne fonctionne pas. Ils ont vécu à leur échelle, l’illustration de la financiarisation de l’économie. Où le petit capitalisme belge ordinaire, presque pathétique, rachète des objets, une usine, des bâtiments, une marque, des terrains, non pas pour produire, non pas pour faire tourner l’affaire ni maintenir les emplois mais pour faire de l’argent. 400.000 pièces de biscuits5 (qui ne demandaient qu’une deuxième cuisson) ont ainsi été passées au bulldozer parce que le patron ne voulait pas produire mais faire de l’argent. L’échelle n’est pas celle de Caterpillar, mais la logique, qui laisse des gens sur le carreau, est identique.


SVI : Une transposition serait possible ?
Dany Adam : Sans doute, la comparaison s’arrête là. Je ne sais pas si une expérience comme celle de Boch est transposable à Caterpillar. Ce ne serait en tout cas pas la même démarche, pas le même travail. Déjà parce que les proportions ne sont pas les mêmes. Et pour que la relation de confiance, d’intérêt et de discussion au sein du groupe se déploie, il faut garder une forme « d’inti-mité ». Ce qu’on a fait avec les ouvriers de Boch, c’est vraiment de l’artisanat, du profilage de pointe. Du reste, sans y être allé, je ne peux pas savoir ce que sont les rapports entre ouvriers dans ce genre d’usine. Je suppose que l’unité y est plus compliquée à mettre en place parce que c’est plus gros, parce que c’est composé de services et de départements et que les gens ne se croisent pas forcément. Et puis il y a le rôle des syndicats. Chez Boch, ils étaient présents. Ils ont mené les négociations mais ils ne sont pas intervenus du tout dans le spectacle, même si il y a eu des échanges bien entendu.


SVI : En conclusion ?
Dany Adam : Pour ceux qui y ont participé, cela a été une magnifique aventure. Pour moi, parce que j’ai eu le privilège de faire partie de cette grande famille, celle des derniers faïenciers du pays. Ce n’est pas rien ! Et pour eux parce que, au-delà de l’objet de la pièce qui restait finalement un support, cela leur a permis de continuer à parler de leur travail, de leur métier. C’est tellement vrai qu’on s’est dit qu’on pourrait faire un autre spectacle sur le travail. Sur ce qui tient les gens, qui les structure, vaille que vaille. Et une fois que le chômage est passé par là, sur ce que l’on fait quand on est hors de ce cadre et que l’on est obligé d’aller chercher d’autres valeurs que celles de la valeur travail.

 

 

 

 

 

 


1. Le Centre de Théâtre Action : http://www.theatre-action.be/
2. L’assemblée générale du mouvement de théâtre action.
3. A l’époque, on tournait avec une pièce qui s’appelait « Tu vas encore nous faire pleurer » (qui raconte les heures de gloire et de débâcle du bassin industriel couvinois).
4. D’autres initiatives ont participé à relater l’histoire de cette débâcle :
- Le livre « Usine Occupée », avec des photographies de Véronique Vercheval et des textes de Daniel Adam, Edition L'Image & L'Ecrit, PAC, Maritime, 2009, publié à 2000 exemplaires et aujourd’hui totalement épuisé.
- La publication par les éditions du Cerisier des textes de la pièce « Royal Boch, la dernière défaïence », 2012
- Le court métrage de Joël Splingard : « Des faïences sur les planches », de Joël Splingard https://www.youtube.com/watch?v=le8w7xtSAcw
5. La faïence demande 2 cuissons, après la 1ère cuisson, l’objet cuit s’appelle le biscuit. Il est alors poreux.