Traits d'union de la rupture
Au delà d'une typologie impossible à figer dans la constellation des initiatives destinées à produire des paroles et des idées autres, l'information alternative a ses propres canaux. Il y a la presse d'action et de combat, la presse participative, la presse de débats, la presse d'acteurs et la presse critique des médias. C'est du jeu des unions et des combinaisons de ces signets thématiques -on dirait tags sur la toile- que naissent et grandissent les lignes éditoriales de publications qui, la plupart du temps restent campées dans le champ qu'elles ont décidé d'investir. Elles fonctionnent en tant que microcosmes lanceurs d'alertes, de traits d'union de la rupture.

 

L'éternel paradoxe
Etienne Arcq, Rédacteur en chef du Courrier Hebdomadaire du CRISP : " Il n'y a pas vraiment de définition de ce qui est alternatif. C'est plutôt une auto-proclamation. On occupe une position sur le champ d'opérateurs semblables, une position sans visibilité qui ne peut espérer avoir de lendemain que grâce à un réseau plus ou moins permanent " d'affiliés ". Je reprendrais la notion de Bourdieu : des acteurs occupent une grande partie de l'espace et norment le point de vue des gens sur ce champ. Et les alternatifs se trouvent à la marge de celui-ci. Ils s'en différencient du point de vue du contenu et de la forme. J'insisterais sur le caractère éminemment paradoxal de la position alternative. Il y a ce dilemme permanent : on cherche la reconnaissance pour durer mais si l'on veut durer, on risque d'écorner sa dimension alternative. Lorsqu'il y a une reconnaissance du public et des pouvoirs publics, on a tendance à vouloir correspondre à l'image qu'on donne. A partir du moment où l'on recherche -et c'est plus que légitime- des moyens financiers et que l'on obtient une reconnaissance comme l'éducation permanente, on doit se plier à certaines exigences, s'adapter et adapter ses objectifs. Je crois que chez nous aussi, au CRISP, l'institutionnalisation a modifié le contexte de départ. Mais sommes-nous alternatifs ? Et à quoi ? Nous nous situons sur le champ de l'information politique avec comme ambition d'être les plus précis, les plus rigoureux, les plus exhaustifs possibles. A partir de là, le lecteur peut construire sa pensée. Nous donnons les pistes au lecteur pour construire sa critique en nous gardant de dire comment il faut critiquer ".

 

Fixer l'agenda politique de demain
Etienne Arcq : " Notre coeur métier est le politique au sens étroit du terme : les élections, l'évolution des partis, les résultats des élections, ... Au sens plus large, on s'intéresse à l'ensemble des acteurs de la vie politique belge. Nous analysons les grands processus de décisions symptomatiques de l'évolution du système politique, l'évolution institutionnelle, les conflits politiques, l'influence de l'Europe sur les décisions politiques belges. Idéalement, pour chaque situation, pour chaque décision, pour chaque législation, nous devrions donner un éclairage sur les acteurs qui lui ont donné corps, décrire la genèse des compromis dont elle est le résultat. Nous atteignons notre objectif lorsque le lecteur comprend que la législation ne tombe pas du ciel mais est prise dans un contexte où des acteurs sont parvenus à orienter la décision, d'une manière ou d'une autre. Ce qui me fait apparaître, en tant que rédacteur en chef, l'utilité de la presse alternative. Elle m'aide à déceler les enjeux qui n'apparaissent pas dans la " grande presse ". Elle est le terreau d'enjeux politiques non encore épanouis. Elle fixe, comme avec la taxe Tobin, l'agenda de demain ".

 

Hisser le débat
Pour Henri Goldman, Rédacteur en chef de la revue bimestrielle de débats politiques, la revue ne se situe pas non plus en alternative de la presse d'information ". Mon problème est alternative par rapport à quoi. Si vous voulez, on est un pied dedans et un pied dehors, et on y tient. On n'évolue pas dans le champ de l'information. Nous campons sur le champ de l'analyse politique au sens large. On ne travaille pas dans les mêmes temporalités, ni avec le même cahier des charges que les médias do-minants. Nous agissons sur un champ idéologique où tous les courants de gauche ont vocation à être respectés.

Nous ne sommes pas une revue liée à un âge ou à un courant particulier, ce qui lui donne un ton bigarré : c'est aussi son intérêt et sa originalité. Nous considérons par exemple que la gauche chrétienne et la gauche radicale ont toutes les deux leur utilité et que chacune devrait s'en rendre compte : la richesse viendra de la dialectique entre les deux. Nous essayons d'être une revue professionnelle de qualité qui soit idéologiquement et socialement en phase avec les idées de gauche au sens large, de la frange radicale à la social démocratie pas trop libérale. Il y a eu un basculement de l'objectif de départ qui était de travailler à l'union de la gauche. Ce n'est pas le boulot d'une revue. Nous remplissons notre rôle lorsque l'on arrive à gratter un peu ou à tirer quelques lièvres. Pour nous, un numéro est réussi lorsque l'on parvient à hisser le débat, et les confrontations à un beau niveau, en ce et y compris au sein de la gauche. Je suis très fier du numéro sur la compétence universelle. L'injonction faite à l'histoire sur les lois mémorielles, c'est aussi un débat au sein de la gauche. Tout comme la question de l'Islam et de la laïcité ".

 

Micro-presse
" Les deux mots clé ", ponctue Luc Van Campenhoudt, Directeur de publication de Revue Nouvelle, " sont animation et décryptage de l'espace public. Pour moi, la presse alternative est une micro-presse à l'origine d' une constellation d'initiatives que n'ont pas les grands médias. L'espace public n'existe que s'il y a une pluralité d'idées, même dans les domaines très spécifiques qui alimentent le débat. Voilà 65 ans que la Revue Nouvelle participe à la structuration de celui-ci. C'est l'intérêt d'une revue généraliste socio-culturelle et politique militante. L'actualité est une construction médiatique et politique dont nous ne subissons pas l'arbitraire. Nous sommes dans le décryptage de la vie sociale, politique et culturelle. Nos auteurs et rédacteurs sont souvent des intellectuels et des personnes engagées qui interviennent dans des débats où ils utilisent leurs compétences pour décrypter l'actualité. Avec le dossier sur le consentement sexuel par exemple, on creuse une question qui n'est pas dans l'actualité tout en étant on ne peut plus actuelle : comment on passe d'un modèle basé sur le statut familial à un rapport basé sur le consentement ? ".

 

Presse de plumes
Claire Frédéric, Coordinatrice du Secouez-Vous les Idées : " La presse alternative accueille des militants engagés et des intellectuels qui ne trouvent pas nécessairement ailleurs la liberté de propos pour une analyse aiguisée. Elle fait appel à des plumes non professionnelles qui se distinguent par leur talent de polémistes et opèrent des ruptures avec le discours ambiant. Elle organise le désordre, laisse passer des voix discordantes et décalées, exprime des indignations et défend les valeurs progressistes ".