Réinventer le journalisme indépendant grâce au numérique et l'ouvrir à la participation des lecteurs. C'est le propos de la naissance en France de journaux en ligne comme Rue89 et Mediapart. Avec le lancement de Frenchleaks qui incite les citoyens à fournir en toute confidentialité des " documents d'intérêt public ", on assiste au renforcement du rôle d'expert des journalistes en quête d'une industrialisation de leurs sources.

Mediapart -pour Media participatif- est né il y a 4 ans sous la houlette de deux anciens du monde, François Bonnet et Edwy Plenel, en réaction à une presse de plus en plus pauvre en matière d'investigation. Plus largement, il s'agissait de créer une presse indépendante, gérée par des journalistes, spécialisée dans les enquêtes et les scoops " d'intérêt public ". François Bonnet, Directeur éditorial : " Nous vivons dans un système médiatique qui est devenu la propriété d'industriels dont le coeur métier n'est pas l'information. C'est cela qui organise la crise d'indépendance du journalisme. Aujourd'hui, avec quelques-uns comme Rue89 ou Arrêts sur images, nous faisons figure d'exception, nous sommes des médias d'information qui sont contrôlés par des journalistes et par leurs journalistes ". Edwy Plenel, Président et directeur de la publication : " On a voulu créer une nouvelle presse au coeur de la révolution numérique qui défende le meilleur de la tradition tout en créant un nouveau modèle. Nous croyons à la nécessité d'une presse indépendante, sans fil à la patte partisan, économique ou financier. Nous croyons à la vitalité de l'information en démocratie, à la nécessité de sa rigueur, de sa pertinence et en même temps nous pensons que nous devons innover, créer, bouger tout en résistant. Nos métiers vivent une révolution radicale qui ébranle un modèle qui existait depuis deux siècles et qui donnait le la du monde médiatique : le modèle de la presse quotidienne imprimée qui était un modèle éditorial avec son chemin de fer, son caractère clos, fermé, basé sur la vente au numéro et la publicité. Tout cela est en train de se terminer et donc de se réinventer. L'imprimé n'est pas mort. D'autres imprimés naîtront mais cette vieille presse est en train de vivre, en grande partie, ses derniers instants. Cela ne veut pas dire que le métier, la profession, que les enjeux démocratiques qui sont au coeur d'un journal quotidien vont disparaître, au contraire " Le modèle dont parle Bonnet et Plenel : un journal en ligne payant. Les révélations sur le dossier Karachi ont projeté MediaPart sur l'avant-scène médiatique. Avec l'affaire Bettencourt, le nombre d'abonnés au site a explosé en quelques mois, passant de 25.000 à plus de 50.000 et s'ouvrant à la rentabilité.

 

Un format multidimensionnel
La formule éditoriale repose sur deux principes : ne pas vouloir tout couvrir, mais apporter une valeur ajoutée à ce qui est traité, pas le biais de l'investigation et le jeu des formats. François Bonnet : " Par les traitements qu'il autorise, Internet permet d'offrir pleinement la richesse de votre recherche d'informations et de son traitement, ce qui est impossible avec un journal pa-pier qui est un objet fini. On va dire au journaliste : tu as deux ou trois feuillets pour traiter le sujet. Sur Internet, la question du format ne se pose pas.

La question du traitement est beaucoup plus simple à résoudre car on peut proposer de l'écrit, des sons, des images, de la vidéo, des documents bruts. Le lien hypertexte nous autorise à renvoyer vers toute une série de ressources documentaires qu'on ne pourra pas proposer dans le cadre d'un journal papier ou d'un journal télévisé. Nous réfléchissons pour les années à venir à mieux utiliser la vidéo et le son, à distinguer plus les formats. Nous ne voulons pas devenir une énorme rédaction et retomber dans cette illusion qu'on peut tout couvrir mais affiner chacun de nos traitements en découvrant de nouvelles manières d'écrire, tout en ayant conscience que notre force, c'est notre lectorat et uniquement notre lectorat". Le " Journal " a été conçu autour de 3 principes ergonomiques et graphiques : retrouver une nouvelle manière de hiérarchiser l'information qui rompe avec une pure logique de "flux" davantage propre aux portails d'information ou au "blogging" ; en rythmer la publication en ayant recours, notamment, à l'organisation des contenus en "Une" fortement hiérarchisés et relativement stables, dont l'affichage est ensuite archivé dans un semainier en bas de page d'accueil afin de pouvoir retrouver intacte la "hiérarchie" de l'information des jours précédents, aussi facilement que sur un journal papier ; retrouver des "standards" de lecture, empruntée du monde "physique" ou d'un journal papier, afin de rendre le site plus clair et plus intuitif dans sa navigation, y compris pour des internautes peu chevronnés.

 

Modèle participatif
Le modèle économique de Mediapart repose uniquement sur les abonnements. A ceux-ci, la plate-forme éditoriale accorde une place particulière, avec la création d'un club qui met en évidence les contributions des lecteurs, tandis que les différents articles et blogues apparaissent en une du site. Le club est un espace "communautaire" où les lecteurs-abonnés sont orga-nisés dans une forme de "réseau social". Ils peuvent ainsi gérer leur profil (page personnelle publique et privée), s'abonner aux fil d'activités d'autres membres ou des journalistes (selon le modèle des "feeds" de Facebook), tenir leur blog, échanger des messages entre eux et avec les journalistes -puisqu'ils disposent d'une véritable messagerie interne-, et collaborer collectivement à des "éditions participatives" (plus d'une centaine qui font l'objet d'une mise en valeur particulière sur la page d'accueil du site, dans l'onglet réservé à la partie "immergée" du Club). Rue89 insiste lui aussi sur l'utilité de favoriser les échanges entre les journalistes et leur public. Toujours sur le même mo-dèle de validation du contenu dont Internet permet de multiplier les sources. Pierre Haski, Directeur de Rue89 : " Internet a permis de donner la parole à tout le monde mais l'ouverture à la participation citoyenne de la fabrication de l'information n'est profitable qu'en collaboration avec les journalistes professionnels qui garantissent le respect des règles de déontologie, la vérification de l'information et le secret des sources ".

 

Lanceurs d'alerte
Avec Frenchleaks, MediaPart accentue encore les appels du pied aux " lanceurs d'alertes ". On se souvient de l'accord passé par Wikileaks avec 5 quotidiens européens dont le Monde, concernant la publication des câbles diplomatiques américains. L'idée étant, à partir de morceaux choisis par les journalistes, de faire coexister les documents bruts et l'analyse tirée à partir de ceux-ci par les professionnels de l'information. FrenchLeaks s'inspire de cette démarche en mettant à la libre disposition du public les documents ayant fait l'objet d'investigations de MediaPart, concrétisées par des articles en ligne. Il s'agit soit de documents trouvés par les journalistes, ou de documents transmis via le dispositif technologique permettant de poster des documents de façon cryptée et sécurisée, et sous le sceau du secret des sources. Pour les promoteurs de ce système d'alerte, “Internet " permet à tout individu de faire jouer directement son droit, voire son devoir d'alerte. Ce changement de paradigme oblige les journalistes professionnels à se remettre en cause : habitués à être les gardiens de l'information, ceux qui jusqu'alors en étaient les garants, sélectionneurs et promoteurs, les voici concurrencés par la liberté nouvelle des lanceurs d'alerte, ces citoyens qui se passent de leur médiation pour livrer directement les informations qui leur semblent essentielles et légitimes. Frenchleaks se définit ainsi comme un laboratoire d'une nouvelle alliance entre journalistes et citoyens, entre professionnels de l'information et lanceurs d'alerte. D'une double façon : en donnant à ces derniers de nouveaux moyens pour faire savoir ; en mettant les compétences des premiers au ser-vice des informations livrés par les seconds ".

 

Industrialisation des sources
Mais peut-on se demander, en quoi l'automatisation -car c'est bien de cela dont il s'agit- du processus d'alimentation des sources rend-il plus de pouvoir au citoyen ? Ne s'agit-il pas plutôt d'élargir le plateau d'informations auquel le journaliste a accès ? De renforcer son pouvoir de tri ? Il faut alors, de nouveau, se remettre en mémoire les motivations, les valeurs défendues par le média. Ce sont elles qui vont se trouver confortées par ce dispositif. Le journaliste expert sera plus nourri qu'auparavant.

 

 

Sources & Infos 
Rue89 : www.rue89.info
Mediapart : http://www.mediapart.fr/
Frenchleaks : http://www.frenchleaks.fr/