Soyez les médias !
En écho quelques années plus tard, le slogan : " Ne détestez pas les médias, soyez les médias ". Il vient de journalistes issus de médias indépendants américains qui ont décidé de lancer un réseau d'information alternative, baptisé Indymedia. Son but : diffuser des informations que les médias " mainstream " n'osent pas ou ne veulent pas aborder, rendre compte sur le terrain des manifestations et parler du mouvement alter-mondialiste naissant. Novembre 1999. Nous sommes à Seattle pour la réunion des pays du G7 de l'époque. C'est l'occasion pour le mouvement de contestation à la mondialisation libérale de mettre en place une agence de presse alternative. Ce centre de média indépendant se propose de coordonner les actions d'opposition au sommet de l'OMC et d'informer en temps réel les militants partout dans le monde. Il produira son propre journal, animera une radio Internet qui émettra 24 heures sur 24 et ouvrira un site dont la technique (l'open publishing ou publication ouverte) permettra à tous les militants de mettre en ligne leurs contenus. Avec plus de 2 millions de connexions, son succès fera la démonstration qu'il est possible de contrer les médias dominants dans le domaine de la production et de la diffusion de l'information.

 

CMI
L'expérience sera alors réitérée à l'occasion de chaque contre-sommet. Des " CMI " vont naître un peu partout dans le monde. Ils se veulent des espaces libres et ouverts, faisant appel à des " journalistes indépendants, des médias activistes et des membres de la communauté qui souhaitent produire et diffuser des contenus d'informations libres portant sur les mouvements so-ciaux et populaires, l'actualité militante locale, nationale et internationale et la théorie politique ". Il s'agit aussi de mettre en place des espaces d'échanges où les compétences seront partagées librement dans un esprit d'entraide et de soutien mutuel. En fait, Indymedia part des principes défendus par le RICA : autogestion, décentralisation, fonctionnement sur base égalitaire, indépendance politique, syndicale et associative. Avec la particularité technologique des CMI basée sur l'Open Publishing : les pages du collectif sont ouvertes à tous. On peut s'y inscrire et publier librement des informations. Le réseau d'actualités encourage ainsi les gens à devenir des " médias " en publiant leurs articles, analyses et informations sur le site.

N'importe qui peut publier à partir de n'importe quel ordinateur. 
La modération se fait a posteriori, sur base des règles énoncées par une charte qui interdit les messages à caractère fascistes, raciste, sexistes, intégristes, sectaires et similaires.

 

Qui écrit et pourquoi ?
Mais la formule de publication ouverte pose question quant au " bruit " qu'elle provoque : la question de la modération est cruciale, ainsi que de la pertinence de l'information proposée. C'est ainsi que le 28 août dernier, le centre des médias alternatifs de Suisse Romande annonçait la création d’un nouveau réseau parallèle au CMI réservé aux reporters indépendants et aux journalistes citoyens : " Où puisez-vous vos nouvelles ? Comment savez-vous à qui faire confiance? Si les nouvelles que vous lisez sont couvertes ou flanquées de publicités, comment pouvez-vous être sûr que le contenu représente l'intérêt commun, et non pas les intérêts d'entreprise? Si un journaliste n'est pas témoin d'un événement ou n'obtient pas tous les côtés d'une histoire sur place, comment pouvez-vous faire confiance à l'exactitude de ses rapports ? Indymedia est une grande avenue. Nous avons besoin d'une meilleure façon de filtrer les rapports des utilisateurs en fonction de leur localisation, qu'ils soient régionaux ou dans votre propre quartier, et d'avoir la possibilité de se connecter et de collaborer avec d'autres ayant des intérêts similaires de façon sécurisée. Et nous avons besoin de promouvoir et de soutenir le journalisme indépendant dans chaque emplacement possible. Pour l'instant, il semble que de nombreux sites Indymedia ont fermé leurs fils de publication ouverte en raison du manque de ressources ou de spams excessifs, et de nombreux sites sont encombrés d'éditoriaux anonymes et d'attaques personnelles ".

 

Non à l'expert, oui aux sans voix
C'est toute la question du statut et de la compétence du rédacteur/contributeur. Initialement, les collectifs Indymedia ont adopté l'open publishing parce qu'il permet de donner la parole aux sans voix et abolit par là même la fonction de journaliste détenteur du savoir et de l'expertise, habilité à donner une vision du monde. Yannick Estienne, enseignant à l'Ecole supérieure de journalisme de Lille : " Pour les activistes d'Indymedia, l'approche professionnelle entre trop souvent en contradiction avec l'éthique libertaire et les projets de transformation sociale. Pas seulement parce qu'être un " professionnel " signifie souvent être un " salarié " rétribué pour l'exercice de cette activité au risque que le jeu de la contrepartie pécuniaire ne corrompe l'indépendance et l'engagement moral. Mais avant tout parce que la professionnalisation traduit une prise de pouvoir insupportable : celle de l' " expert " sur le " profane ", du professionnel sur l'amateur et le militant ".

 

Equilibrisme permanent
Alors, Indymedia, victime de son principe de fonctionnement ? C'est un fait, la possibilité laissée à tous de publier des informations débouche sur une surproduction parfois fantaisiste. Les modérateurs passent un temps fou à faire le tri, et les lecteurs sont quelquefois perdus dans les cascades sauvages d'informations, sauf de nouveau à charge du collectif (bénévole) d'orga-niser les contenus. C'est un exercice d'équilibriste permanent : il s'agit de privilégier les contributions de qualité, utiles aux principes défendus par les CMI, sans remettre en cause l'open publishing ni mettre en place un contrôle éditorial. Entre journaliste citoyen et citoyen journaliste, on est toujours sur le fil.

 

 

 

Sources & infos
Les zapatistes sur Internet - Maurice Najman - 1996 - Magazine Planete Internet -
http://ecosphere.wordpress.com/1996/09/20/zapatiste-mexique-internet/

Publier la parole pour refonder le politique ? Analyse d'un dispositf d'Open Publishing - Samira Ouardi - 2006 - Revue Communication et langage - 
http://atelier.mediaslibres.lautre.net/Publier-la-parole-pour-refonder-le.html

Indymedia aujourd'hui : la critique en acte du journalisme et les paradoxes de l'open publishing - Yannick Estienne - 2010 - Revue Mouvements - http://www.cairn.info/revue-mouvements-2010-1-p-121.htm

Indymedia 
www.indymedia.org/fr

CMI de Suisse Romande 
http://ch.indymedia.org/fr/2011/08/82948.shtml