" Média participatif à publication directe ". C'est la définition de l'un des collaborateurs du collectif Indymedia Bruxelles. Autour d'une tasse de café un jour de marché à la place Saint Josse, voyage dans les coulisses d'un centre de média indépendant.

Ils sont trois autour de la table : pseudos Miluskaya, Cheri et prénom Augustin. En préalable, le décor est planté dans un échange de courriels. " La presse alternative est une presse indépendante, non-commerciale, qui n'est pas composée uniquement de journalistes et autres experts. Elle est économiquement et éditorialement indépendante, critique et engagée politiquement. Le site Indymedia est un espace de publication libre où chacun peut transmettre de l'information et réagir de manière constructive aux contributions des autres. Par cette approche, nous voulons stimuler la participation de chacun à l'information, favoriser un regard non conformiste et encou-rager l'esprit critique ". C'est, explique Miluskaya, " une réponse individuelle d'un des membres du collectif. Elle ne constitue en aucune mesure une réponse collective représentative d'Indymedia Bruxelles ".

 

Sur le modèle de Seattle
L'indépendance, elle leur colle à la peau même si, paradoxalement, le collectif -5 ou 6 personnes- fonctionne sur le mode du consensus, avec comme référent une charte de fonctionnement. Miluskaya : " J'ai fait la connaissance d'Indymedia à Pragues en 2000 au moment du sommet conjoint entre le FMI et la Banque Mondiale ". Pour l'occasion, un contre-sommet est organisé par l'INPEG (Initiative contre la globalisation économique). La coordination décide de reprendre le modèle d'organisation de Seattle, c'est-à-dire de manière non-hiérarchique, par groupes affinitaires, avec des porte-parole qui se coordonnent, la parti-cipation européenne a été très forte, avec plus de mille personnes de Grèce, autant d'Italie, cinq cents de France, des milliers d'autres d'Angleterre, d'Espagne, d'Allemagne, de Belgique, de Finlande et d'autres pays de l'Est. Les manifestants s'organisent en prenant en charge des tâches spécifiques : transmettre les communications, prendre les vidéos, donner les premiers soins après les gaz, bloquer une zone précise, etc. Grâce à Indymedia, on peut suivre les actions heure par heure. Miluskaya " J'étais dans les locaux d'Indymedia. J'ai énormément filmé ". Le projet lui a plu. La jeune femme a rejoint Indymedia Belgique. Mais la plate-forme était inféodée au PTB. La ligne éditoriale était celle du PTB, les locaux étaient prêtés par une ASBL qui appartenait au PTB. Il y a eu très vite des tensions.

 

Source d'infos alternatives
Cheri a lui aussi découvert l'initiative Indymedia à Pragues ". Je contribuais à des journaux anarchistes flamands. Indymedia.be m'a beaucoup intéressé. C'était à ma connaissance le seul média antiglobaliste. C'était intéressant du point de vue anarchiste. Mais je n'y suis pas resté très longtemps. Je n'étais pas d'accord avec la structure et la hiérarchie mise en place. Dès que les élections approchaient, le modérateur " resserrait " politiquement les thématiques des publications. Miluskaya : " En 2004, ils ont abandonné le principe d'Open Publishing. Du coup, le site a explosé et toute une petite série de centres se sont créés à Liège, Anvers et Bruxelles. C'est comme cela que, quelques années plus tard, le CEMAB (Centre de Médias Alternatifs de Bruxelles) est né à Bruxelles. Augustin l'a rejoint voici deux ans. " J'étais étudiant à l'ULB. Je soutenais le mouvement des sans papier. Le CEMAB a été pour moi une source d'informations alternative. Comme l'open publishing m'intéressait, j'ai rejoint le collectif. Le 15 mai 2010, le CEMAB annonçait son accession officielle au réseau Indymedia, " ce qui ne change rien à notre autonomie, mais nous permet d'avoir une plus grande visibilité pour les événements à venir ". Indymedia Bruxelles était né.

 

Ligne éditoriale
Lundi 10 octobre 2011. L'éditorial, bilingue, est consacré aux indignad@s et à leur assignation à résidence dans le bâtiment du Hogeschool Universtiteit Brussel. La marche des indignés fait l'objet de nombreux articles et commentaires. Comment s'orchestrent les publications, comment les sujets sont-ils choisis ? " A priori, explique Cheri, "on travaille sur les thèmes propres au mouvement non global. Ces derniers temps, air du temps oblige, on a été beaucoup pris par les thèmes migratoires. En même temps, l'information est assez locale. On essaie de mettre en évidence les petites luttes sociales, " Miluskaya : " On ne va pas mettre en avant la grosse manif syndicale du premier mai. On n'aime pas parler au nom d'un parti, d'un syndicat ou d'une association. On veut mettre en avant les mouvements spontanés des gens, les zones autonomes temporaires par exemple. " Notre fonctionnement est très " spontané " : quelqu'un propose d'écrire un édito, une " feature " comme on l'appelle et à priori, le choix va souvent de soi : la plupart du temps on est d'accord. Nous avons établi une règle de 24 heures. Une fois le billet rédigé, il est transmis à la liste de discussions du collectif. Sans réaction, il est mis en ligne ensuite. Mais on saute quelques fois la règle. S'il y a une expulsion dans la rue par exemple, on met directement en ligne. Mais tout le monde est libre de publier ce qu'il veut, c'est le principe même des Centres de Médias Indépendants ". Un principe qui va s'étendre au smartphone avec une version mobile en cours de tests. Une photo, un sms et tout pourra être directement en ligne. Du coup, chaque matin, c'est le grand nettoyage : on sucre les vidéos de Lady Gaga, les réclames Viagra et les aventures des policiers pédophiles de Sardaigne. Miluskaya : " On ne prend pas l'internaute pour un con. On part du principe que les visiteurs peuvent faire la part des choses. Indymedia, c'est un outil disponible pour des usagers qui savent à quoi ils ont affaire. Il savent qu'ils doivent lire " avec des pincettes ". Quoi qu'il en soit, la modération est un chantier permanent et grosso modo la moitié des publications est redirigée vers les oubliettes ". On ne censure absolument rien, sauf si le nom d'une personne est cité contre son gré. Tous les articles refusés ne sont pas effacés : ils sont recyclés dans la partie cachée, en bas dans le site. " Les jours les plus calmes, le site est consulté par quelque 700 visiteurs pour frôler, les jours de gloire, les 5000 " hits ".

 

Mémoire sociale
" Le but ", explique Cheri, " n'est pas de faire du chiffre. Notre objectif est de maintenir une structure vivante, de l'ouvrir au maximum afin de ne pas en faire un outil exclusivement réservé aux militants. On a envie d'expliquer à quoi sert un média alternatif, pourquoi, quand et comment on peut s'exprimer à travers notre plate-forme mais aussi à travers des initiatives comme Demosphere ou Radio Panik. Indymedia a aussi un rôle de mémoire. On y retrouve la trace de toute une série d'événements menés par des personnes qui n'ont pas de blogues ni de sites. Le serveur du CEMAB sera obsolète fin de cette année : il contient une décennie d'articles. Nous avons à réaliser un travail d'archivage électronique pour construire une mémoire sociale de la petite gauche, celle des gens qui viennent d'en bas. Les CMI, ce sont aussi des lieux éphémères où l'on s'installe physiquement pour permettre une diffusion en direct d'événements qu'on veut soutenir ou dénoncer ".

 

Technologie, mon amour
Le modèle open publising doit faire avec deux contraintes : la gestion, par une modération a posteriori souvent chronophage, des publications polluantes, non conformes avec la charte, d'autant que le collectif fonctionne sur le modèle du consensus. Et puis il y a l'évolution technologique. Les CMI disposent d'équipes internationales qui développent des outils de gestion et de syndication de contenus qu'ils mettent à disposition du réseau. Le CMI de Bruxelles utilise ainsi la plate-forme londonnienne et est hébergé sur les serveurs historiques d'indymedia.org aux Etats-Unis. Cheri " Au début des années 2000, les indymedia avaient en quelque sorte le monopole de la mobilisation alternative internationale. C'était la seule plate-forme structurée disponible. Aujourd'hui, les indignés sont sur Twitter et Facebook. En quelque sorte, Indymedia a perdu son fonds de commerce. Ce n'est plus le seul lieu de l'expression coordonnée citoyenne. La question est de savoir si Indymedia sera capable d'intégrer cette fonction de réseau social et à quel prix, c'est-à-dire avec quelle complexification au niveau de la gestion et de la modération ".

 

 

 

Sources & infos
Indymedia Bruxelles : http://bxl.indymedia.org/