Des espaces de liberté, de rébellion au sein de la blogosphère. Un média à nul autre pareil, capable en Tunisie et en Egypte de renverser un pouvoir et en Italie de donner 42 élus au parti en ligne de Beppe Grillo. C'est dans ce contexte qu'Evgeny Morozov publie un livre intitulé " l'illusion du net ". Le chercheur biélorusse est sceptique quant à la dimension révolutionnaire du Web.

C'est en janvier dernier, aux Etats-Unis, qu'Evgeny Morozov a publié un livre intitulé " The Net Delusion : The Dark Side of Internet Freedom ". Selon lui, le cyber-activisme flirte souvent avec l'utopie. Pire encore, si Internet a quelquefois aidé les peuples opprimés à se libérer de leur joug, il reste un instrument privilégié pour conforter les pouvoirs en place et permettre un contrôle des individus de plus en plus pointu et personnalisé. Devenir fan, partager, double-cliquer sur " j'aime ", " twitter " et " retwitter " des informations n'aide pas à faire la révolution. Au contraire, constate amèrement Morozov, la faci-lité avec laquelle on peut " soutenir " une cause sur les réseaux sociaux a comme résultat inverse de donner bonne conscience à des internautes toujours aussi frileux. Le Web aide à dépolitiser les masses et il est tout sauf certain selon le chercheur qu'ouvrir l'accès au Net provoque chez les internautes une ruée vers les sites d'Amnesty International ou de Human Rights Watch. " Les outils anticensure que Washington veut promouvoir serviront aussi à accéder à des sites pornographiques ou à pirater des films d'Holywood ", explique le chercheur dans l'édition en ligne du 5 mars 2011 du journal français Libération.

 

Web & dictature, un couple parfait ?
Pour Morozov, la technologie n'est pas, intrinsèquement, bonne pour la liberté. Et si, en Tunisie ou en Egypte, les réseaux sociaux ont servi le camp des dissidents, ils ont été utilisés en Iran par le pouvoir en place qui a collecté sur le site de partage des illustrations Flick.fr des photos des manifestations et les a pu-bliée sur des sites officiels afin d'identifier les contestataires. Au Soudan, les services secrets ont lancé des appels à de fausses manifestations afin de voir et d'arrêter qui descendrait dans la rue. Les technologies de contrôle et de construction de profils de plus en plus pointues utilisées pour cerner le comportement des internautes à des fins de marketing peuvent aussi être uti-lisées pour contrôler les opinions. Pour Morozov, les dissidents s'exposent en militant sur des réseaux sociaux qui vont être contrôlés en priorité par les pouvoirs en place. De surcroît, Internet est le média de propagande par excellence. " La Chine ou la Russie ", explique-t-il toujours dans Libération," pratiquent aussi une propagande en ligne qui peut parfois être plus efficace encore que la censure. Si un blogueur chinois accuse un édile local de corruption, plutôt que de supprimer son post, les autorités peuvent activer des blogueurs progouvernementaux : ils vont le discréditer, insinuer que ce mécontent agit pour le compte de la CIA, de l'Occident, du Mossad ou de je ne sais qui encore. La Chine a des armées de blogueurs, spécialement formés par le gouvernement. En Russie, quelques personnalités proches du pouvoir, comme Konstantin Rykov qui est maintenant élu à la Douma, ont constitué de vrais empires des nouveaux médias. Ces régimes ne se laisseront certainement pas surprendre par Facebook comme Moubarak a pu l'être. "

 

Du petit pas au petit clic
Alors Internet outil révolutionnaire ou média au service du pouvoir ? L'activiste et intellectuel du Web canadien Cory Doctorow répond, dans un article publié dans le Guardian, à Evgeny Morozov. Pour lui, Internet, au contraire de la télévision, est un média actif, qui permet -parfois- au citoyen de s'engager progressivement dans des actions de plus en plus importantes, comme c'est d'ailleurs le cas dans la vie réelle : " Je constate que tous les vétérans de l'activisme que je connais ont commencé en effectuant un geste simple, de peu d'envergure, puis ont progressé. " Si le Web est le royaume du futile, il est aussi un espace unique d'action et de diffusion : " Il est vrai qu'Internet a mis à portée de clic plus de futilités que jamais auparavant, mais c'est simplement parce qu'il a mis à portée de clic davantage de tout. Il n'a jamais été aussi simple qu'aujourd'hui de publier, lire et participer à des discussions sérieuses et argumentées. Et même s'il existe une centaine ou un millier de Twitters futiles pour chaque blog sérieux et pertinent, il existe davantage de points d'entrée pour des discussions sérieuses -que ce soit sur des blogs, des forums, des services de vidéo, ou même sur Twitter- qu'il n'y en a jamais eu auparavant dans toute l'histoire de l'humanité ".

 

Contrôle de l'individu
Bien sûr, les techniques de contrôle, de censure et de propagande en ligne sont de mieux en mieux huilées. Mais constate, Doctorow, cela n'a jamais échappé à personne. " Quand Morozov parle de menaces pour la sécurité des dissidents lorsqu'ils utilisent Facebook- ce qui revient à faire de jolies listes de dissidents prêtes à être utilisées par les polices secrètes des Etats oppresseurs- il le fait sans jamais mentionner le fait que, de longue date, des avertissements pressants sur ce sujet ont été lancés par l'avant-garde des " cyber-utopistes ", incarnée 
par des groupes comme l'Electronic Frontier Foundation, NetzPolitik, Knowledge Ecology International, Bits of Freedom, Public Knowledge, et des dizaines d'autres groupes de pression, d'organisations activistes et de projets techniques dans le monde entier. " Et Doctorow d'évoquer aussi les nombreux mouvements de défense de la liberté du Web, tels que les cypherpunks, qui, depuis des dizaines d'années, développent et distribuent des outils de cryptographie permettant d'échapper aux outils de contrôle en ligne. Selon Doctorow, il est nettement plus facile de crypter un message que de le décrypter. Alors oui, la cyber dissidence constitue un risque, mais tout acte de résistance aussi, et le Net dispose d'outils efficaces capables de dévier la censure et de se protéger : " En pratique, cela signifie que des individus disposant de peu de ressources et des groupes dotés de vieux ordinateurs bon marché sont capables de tellement bien chiffrer leurs messages que toutes les polices secrètes du monde, même si elles utilisaient tous les ordinateurs jamais fabriqués au sein d'un gigantesque projet s'étalant sur plusieurs décennies, ne pourraient jamais déchiffrer le message intercepté ".

 

Gagner du temps pour changer le monde
Oui Internet est et sera utilisé pour contrôler la parole publique. Mais, constate Doctorow, pour la première fois, les dissidents et les résistants disposent des mêmes outils que le pouvoir en place. Des outils au pouvoir de démultiplication immense. Pour le dire plus simplement, Internet peut faire gagner du temps, un temps précieux pour changer le monde : " En tant qu'activiste politique durant toute ma vie, je me souviens des milliers d'heures de travail que nous avions l'habitude de consacrer à l'affichage sauvage, au remplissage d'enveloppes ou aux chaînes téléphoniques simplement dans le but de mobiliser les gens pour une manifestation, une pétition ou une réunion publique. Je suis convaincu que si nous avions eu la possibilité d'informer des milliers de gens d'un simple clic de souris, nous ne serions pas ensuite rentrés tranquillement chez nous. Ce travail besogneux engloutissait la majeure partie de notre temps et de notre capacité à imaginer de nouvelles façons de changer le monde. "

En conclusion, Internet est autant un risque qu'une opportunité. Et donc oui, les propriétaires des réseaux sociaux ont pour principale vocation de monétiser les us et coutumes de leurs fans. Et donc oui, les Etats cherchent et chercheront à réguler et à " moraliser " le Web. Et donc oui, Facebook et Twitter ne permet-tent pas (encore) aux dissidents d'utiliser des pseudonymes pour se protéger. Et donc oui, Google poursuivra sa logique de collecte et de globalisation des données en temps réel. Et donc oui, l'Internet mobile est plus propice à la cyber surveillance que l'Internet fixe. Et donc oui, Apple et Microsoft conçoivent des applications propriétaires dont le fonctionnement échappe au consentement de leurs propriétaires. Alors ? Alors il faut favoriser les logiciels libres et ouverts. Alors il faut soutenir le développement d'outils garantissant des communications et un anonymat toujours plus sécurisés. Alors il faut bétonner l'Internet mobile. Alors il faut réfléchir et lutter contre la criminalité croissante sur Internet qui pousse les gens à accepter plus de contrôle. Alors il faut travailler à modéliser les pratiques et actions de cyber-résistance qui " marchent ". Alors, il faut développer l'éducation aux médias. Si le pire existe sur Internet, il faut prendre en charge le meilleur : c'est tout simplement une question d'équilibre.

 

 

Sources & Infos
Interview de Evgeny Morozov dans le journal Libération : http://www.liberation.fr/monde/01012323705-le-net-instrument-de-liberation-et-d-oppression

Traduction de l'article de Cory Doctorow " We need a serious critique of net activism " publié dans le Guardian du 25 janvier 2011 : http://www.framablog.org/index.php/post/2011/01/27/activisme-internet-cory-doctorow