Hamadi Kaloutcha, Abdelaziz Amami, " Foetus " ou Slim Amamou, le blogueur devenu ministre, tous s'accordent à reconnaître un effet Internet à la chute du régime Ben Ali. Le Gouvernement Égyptien en premier : dans la nuit du 27 janvier 2011, il a enlevé la prise.

A la révolution du Jasmin, la jeunesse tunisienne préfère la révolution Facebook : le jour dans la rue, la nuit devant l'écran. Le réseau des réseaux a exercé à plein son rôle de démultiplicateur. Et Facebook, le numéro mondial des fouilleurs d'intimité en ligne, a joué un rôle central dans la diffusion de l'information rebelle diffusée au départ de réseaux sociaux comme Takriz ou Nawaat. Ceux-ci ont su contourner les tentatives de censure technologique de l'ATI, l'Agence Tunisienne d'Information.

Cyber résistance
C'est en 1998 qu'est né Takriz, le "cyber mouvement citoyen tunisien ". Il n'a pas été épargné par un régime qui contrôlait l'ensemble de la presse, à l'exception du net. Au départ, Takriz, comme les autres réseaux sociaux tunisiens, sont des espaces d'expression ludiques, des lieux où l'on se partage des émotions, de la musique et des idées. Très bien référencé dans les moteurs de recherche, au ton libre et insouciant, il deviendra un outil d'expression démocratique " grâce " à sa censure en août 2000, à l'instar des Reporters Sans Frontières, Human Rights Watch et autres Amnesty. Takriz trouvera une parade technologique et lancera la campagne des 4C : Campagne des Censurés contre la Censure. Les arrestations et les attaques en ligne vont alors se succéder.

Traque en ligne
En 2008, lorsque apparaissent les premiers mouvements sociaux dans le bassin minier de Rdayef, un groupe de soutien se crée sur Facebook. On va y trouver des reportages qu'un journaliste a filmés. Le régime réagit et censure le réseau social numéro 1. Hamadi Kaloutcha, interrogée par Fondapol : " Il y a alors eu bataille. Trois groupes d'environ 10.000 personnes se sont constitués sur Facebook avec trois stratégies. La première a été de rédiger une pétition apolitique qui n'a rien donné. La deuxième a été une manifestation devant le théâtre municipal et là, il y a eu des passages à tabac. Et la troisième a été d'attaquer le système économique des fournisseurs d'accès à Internet. Ces derniers étaient des membres de la famille présidentielle. Nous avons tous ensemble décidé de résilier nos abonnements, compte tenu du fait que nous n'avions plus Facebook et que le service était interrompu. 4000 personnes l'ont fait réellement et cela a été très mal vécu par le fournisseur d'accès qui voyait potentiellement le manque à gagner sur les futures vagues de résiliation. Au lendemain de notre action, Facebook a été rouvert. Le gouvernement a alors adopté une véritable stratégie de traque à l'encontre des blogueurs, et on s'est alors livré à un vrai bras de fer. "

Contourner la censure
Ce n'est pas une première. Les premières arrestations " sérieuses " des membres de Takriz ont lieu en 2001. Zouhair Yahyaoui (pseudo Enttounsi), éditeur du magazine en ligne indépendant TUNe-Zine, est arrêté et torturé. Relâché après 18 mois, il décédera d'une crise cardiaque en 2005. Foetus, co-fondateur de Takriz, interviewé par Ramy Brahem du magazine de presse alternative Investig'action : "En 2004, on a reçu des témoignages comme quoi les blogueurs arrêtés étaient systématiquement interrogés à propos de Takriz et de ses membres. On devient alors un groupe très privé, voire secret. Les mé-thodes de censure ont rapidement évolué et on a du développer nos systèmes de défense. Jusque début janvier 2011, il y avait une faille dans le dispositif de censure tunisienne qui permettait aux internautes tunisiens de contourner la censure en utilisant https, du moment que le serveur cible est doté de ce protocole de sécurité. Nous avons eu notre serveur https en 2009. Avec les proxys, c'est la faille qui a fait tomber le régime de Ben Ali lors de la révolution. "

Le Web, la chaîne de l'info
Hamadi Kaloutcha : " Certes, c'est d'abord le peuple tunisien qui, par son courage, bravant les tirs à balles réelles de la police, a mené la lutte partout dans le pays. Mais ce qui a déclenché le mouvement, c'est la communication entre les personnes, communication rendue possible par Internet et Facebook en parti-culier. Foetus : "Dès l'immolation de Bouazizi, nous avons transmis l'information dans l'heure qui suivait. Takriz avait une cellule de crise qui centralisait toutes les informations qui arrivaient. On ne ratait aucune information sur les émeutes de Sidi Bouzid, de Kasserine ou de Gafsa dans les jours qui ont suivi. On montrait les photos des morts, les corps dans les hôpitaux, les vidéos et les témoignages. Nous étions une chaîne d'information photo et vidéo de ce qui se passait. Notre rôle alors est de casser le black-out médiatique, de recevoir des preuves de ce qui se passait et de les relayer aux Tunisiens sur Internet. Les gens prenaient des vidéos et les postaient sur internet, aux réseaux et à leurs amis, qui les partageaient à leur tour. A ce moment là, en Tunisie, la plupart des gens qui avaient accès à Internet étaient sur Facebook, des avocats aux chômeurs. On nous envoyait parfois directement les documents, sinon on reprenait nous-mêmes tout ce qui tombait. Les émeutes étaient bien couvertes, et retransmises sur Al Jazeera et quelques médias internationaux. Mais même Al Jazeera prenait ses vidéos exclusivement d'Internet jusqu'à une semaine avant le départ de Ben Ali. Autant dire qu'Internet et surtout Facebook ont joué un rôle énorme dans la révolution. "

Des outils démocratiques
Dans la " révolution facebook ", il y a les vidéos prises par les téléphones portables et mises immédiatement en ligne. Il y a les images prises à l'intérieur d'un hôpital de Kasserine de jeunes tués par balles, allongés côte à côte. Elles ont fait le tour de la Tunisie et du monde. Il y a les câbles des diplomates américains relatifs à la Tunisie lâchés par Wikeleaks, et diffusés par Hamadi Kaloutcha. Laquelle a pu découvrir, grâce aux réseaux sociaux, des personnes partageant les mêmes idées, contraires au régime en place : " Nous avons ressenti, entre compatriotes, un immense soulagement de voir que nous pouvions avoir les mêmes idées. Auparavant, nous nous sentions médiocres. Car dans un régime non démocratique, rien ne vous renvoie l'image de la réalité. Personne ne se connaît vraiment, les journalistes ne font pas leur travail, ils ne relaient que les discours officiels. En peu de temps, pendant les événements, ce sont 2 millions de comptes Facebook qui ont été actifs et se sont démultipliés car, dans chaque famille, ce sont 6 ou 7 personnes qui se parlent et relayent ensuite vers d'autres personnes, partout, dans la rue, dans les cafés. Twitter a également joué un rôle décisif pour favoriser les rassemblements. Voilà nos outils démocratiques. "

Pirates
Ben Ali disposait lui aussi d'une page Facebook. Dès l'annonce de sa fuite, elle a disparu du Net. Mais " on " a copié les 270.000 personnes inscrites comme amies du président. Après le suicide de Mohamed Bouazizi, le collectif international anonymous a lancé une série d'opérations internationales de guerrilla en ligne à l'encontre des sites officiels tunisiens. Les sites officiels de la présidence et du gouvernement ont été bombardés de courriels afin de les mettre en état de déni de service. Durant quelques heures, le site de TV7, la télévision nationale, a affiché, en arabe : 
" Les journalistes condamnent la répression de la police et exigent la libération de Slim Amanou. " On parle alors de cyber révolution, et de cyber guerre.

Tweet ministériel
Une semaine avant la fin du régime de Ben Ali, Slim Amanou, un bloggeur " en vue ", militant de l'Internet libre, a été arrêté. Soupçonné de participer aux opérations de harcèlement en ligne des sites gouvernementaux par le collectif Anonymous, il sera libéré deux jours avant la fuite du président. Contacté par le ministère de la jeunesse et des sports, il acceptera le poste de secrétaire d'État du gouvernement d'Union Nationale . C'est par Twitter qu'il annoncera sa nomination.

Vendredi 28 janvier 2011. Afin d'endiguer les mouvements po-pulaires qui réclament le départ d'Hosni Moubarak, le gouvernement égyptien coupe tous les accès Internet. C'est une première mondiale...

 

Sources & Infos
La Tunisie, première cyber-révolution. Rami Brahem. http://www.michelcollon.info/La-Tunisie-premiere-cyber.html

Tunisie, Internet et la révolution. Claude Sadaj. http://www.fondapol.org/politique-2-0/tunisie-internet-et-la-revolution/
Slim Amamou, des geôles tunisiennes au gouvernement ". Ellodie Auffray. www. liberation.fr

En Tunisie, la révolution est en ligne. Isabelle Mandraud.http://www.lemonde.fr/afrique/article/2011/01/17/en-tunisie-la-revolution-est-en-ligne_1466624_3212.html

Le site d'Investig'action. www.michelcollon.info
Le site de Takriz. www.takriz.com
Le site de Fondapol : www.fondapol.org