Au grand dam des partisans des « données ouvertes » et des médias qui ne font pas partie du cercle des journaux partenaires, WikiLeaks n'a pas mis en ligne la totalité des 251.287 câbles diplomatiques apparemment piratés par un jeune militaire.  Il a conclu des accords avec 5 quotidiens qui filtrent, contrôlent et anonymisent les informations, avant de les publier sous forme d'articles. Est-ce le retour en grâce du travail d'analyse et d'interprétation des médias « traditionnels » face à l'information brute qui se déverse à flots interrompus sur le Web ?  En partie sans doute, mais le rapport de force a changé.

La démarche de WikiLeaks s'est modifiée. Au départ, le site s'est fait connaître pour la diffusion « brute » des informations reçues sous le sceau de l'absolue confidentialité par ses informateurs.  Créé en 2007, le site a rendu publics des documents de toutes natures, dont la fameuse vidéo d'une bavure en Irak qui s'est soldée par la mort de plusieurs civils, dont deux journalistes de guerre. Ayant réceptionné 100.600 fichiers touchant à la guerre en Afghanistan, le site fondé par Julian Assange en a expurgé 15.000 pour éviter de mettre en danger ses sources, puis a contacté trois journaux pour leur proposer la primeur des documents : le New York Times aux Etats Unis, The Guardian en Angleterre et Der Spiegel en Allemagne. Mais en parallèle, WikiLeaks a mis en ligne les données brutes en sa possession et conclu un accord avec le site OWNI pour la mise en place d'une interface de lecture « conviviale » des fichiers SQL contenant les rapports américains  de la la guerre en  Afghanistan. Mais dans l'affaire des câbles diplomatiques, WikiLeaks s'est abstenu de mettre en ligne la totalité des données en sa possession. Il a passé un accord avec le trio initial, rejoint par le journal Le Monde en France et le quotidien El Pais en Espagne.

Publication graduelle
Explication de Julien Assange :  « Contrairement aux fuites précédentes, ou un grand nombre de documents étaient publiés en une fois, les câbles diplomatiques seront publiés par étapes au cours des prochains mois. Les sujets traités par ces câbles sont tellement importants et leur répartition géographique si vaste, que procéder autrement n’aurait pas rendu justice à ces documents. Nous devons à ceux qui nous ont fait confiance en nous transmettant ces documents de garantir qu’il y aura assez de temps pour en parler, écrire à leur sujet, et qu’ils soient largement débattus sur la place publique, ce qui serait impossible si des centaines de milliers de documents étaient publiés en une seule fois. Nous allons donc publier les documents graduellement durant les prochains mois. »

Du brut au demi-sec
Un changement d'attitude mal perçu par certains.  « Le principe même de WikiLeaks depuis son lancement », explique le journal en ligne Numerama, « a toujours été de diffuser les informations en brut, telles qu'il les recevait. A charge des internautes d'en faire ce qu'ils voulaient. Ce principe avait connu une première entorse avec les logs irakiens, nettoyés pour ne pas diffuser d'informations compromettantes, susceptibles de mettre en danger les soldats. C'est ainsi qu'aucun document ne mentionnait la société privée Blackwater qui constitue une véritable armée privée employée par les Etats-Unis. Dimanche, avec les fameux câbles diplomatiques, le site a réservé la consultation des 251.287 documents à cinq journaux de référence, et n'a pas mis toute l'archive à disposition des internautes. » « Quid de l'Open Data » regrette quant à lui le site Owni tandis que le le Soir en ligne s'étonne : « Ce n'est pas exactement le scénario qu'on attendait. WikiLeaks n'a pas ouvert les vannes.  Dimanche soir (29 novembre 2010 NDLR), 220 documents étaient disponibles. Ce lundi matin, à peine plus :  226. Parmi eux, un seul concerne la Belgique, et il ne révèle rien de neuf. »  Pour le site Kitetoa, WikiLeaks s'empâte : « WikiLeaks s’embourgeoise. Les premières livraisons de WikiLeaks étaient brutes. A chacun de se faire son idée. Jugeant sans doute (à raison) que chaque citoyen est assez adulte pour analyser ce que les sphères dirigeantes veulent conserver hors de portée. Ce n’est plus le cas. Dans sa livraison sur l’Irak, les documents ont été massivement biffés. Et cette fois, les câbles sont publiés eu compte-gouttes.  Alors que les documents sur l’Afghanistan étaient téléchargeables, ceux-ci ne le sont pas (seuls sont accessibles les câbles publiés par WikiLeaks, et dans un format HTML). Dommage car chacun a ses petits outils pour creuser et ses propres centres d’intérêts. Ce qui permettait de faire remonter à la surface des informations seront probablement non pas traitées par les journaux traditionnels. Initialement, WikiLeaks justifiait ses publications par le fait que la presse ne traite pas tous les sujets ni ne publie tout ce qui lui tombe sous la main. En effet.  Et cela n’a pas changé depuis. Aujourd’hui, chaque journal va mettre en avant tel ou tel câble. D’autres vont croupir au fond des disques durs des journalistes. »

 

Analyse journalistique
Les journaux partenaires sont, on s'en doute, d'un autre avis. Sylvie Kauffmann, directrice de la rédaction du monde dans l'édition du 1er décembre : « Les représentants du département d'Etat ont pris contact ces derniers jours avec de nombreux gouvernements étrangers pour les prévenir des révélations à attendre et les mettre en garde contre tout impact négatif. Pour l'administration américaine, la publication de ces documents par WikiLeaks est"illégale", elle met en danger "d'innombrables" vies, menace les efforts antiterroristes et nuit aux relations des Etats-Unis avec leurs alliés. La plupart des pays démocratiques déclassifient leur correspondance diplomatique au bout d'un certain nombre d'années, en ouvrant leurs archives. Dans le cas de ces documents WikiLeaks, la déclassification est quasiment immédiate et se fait contre la volonté du pays concerné. Il est clair que la divulgation des télégrammes diplomatiques confidentiels d'une puissance comme les Etats-Unis, qui est au cœur de tous les sujets majeurs des relations internationales, l'étalage d'entretiens et de conversations tenus en toute confiance car ils ne devaient pas être connus du grand public avant trente ou quarante ans ne peut être anodine; c'est une dimension de l'action de WikiLeaks que nous avons évidemment mesurée. Mais à partir du moment où cette masse de documents a été transmise, même illégalement, à WikiLeaks, et qu'elle risque donc de tomber à tout instant dans le domaine public, Le Monde a considéré qu'il relevait de sa mission de prendre connaissance de ces documents, d'en faire une analyse journalistique, et de la mettre à la disposition de ses lecteurs. Informer, cependant, n'interdit pas d'agir avec responsabilité. Transparence et discernement ne sont pas incompatibles – et c'est sans doute ce qui nous distingue de la stratégie de fond de WikiLeaks. Les cinq journaux partenaires ont travaillé sur les mêmes documents bruts et celui qui est en première ligne, le New York Times, a informé les autorités américaines des télégrammes qu'il comptait utiliser, leur proposant de lui soumettre les préoccupations qu'elles pourraient avoir en termes de sécurité. »

 

La grande presse, le retour
L'optique de ces journaux -ceux qui ont été retenus par Assange et qui ont accepté le « deal », est de considérer ces montagnes de documents bruts comme une matière de tout premier choix pour le journalisme d'investigation. De mettre en évidence leur valeur ajoutée dans le tri, le contrôle, la mise en perspective des informations. Ce pourrait figurer, comme l'explique Patrick Flichy, Professeur à l'Université de Paris Est, le retour de la « grande presse « : « WikiLeaks fonctionne comme un acteur quasi professionnel qui vérifie et sélectionne les informations brutes qu'il souhaite mettre en ligne ; il fait également preuve d'une grande maîtrise informatique par sa capacité à protéger ses informations sur des sites ad hoc. Mais, ensuite, seuls des grands journaux de référence, comme le New York Times ou Le Monde, avaient les compétences nécessaires pour exploiter ces montagnes de documents. Ainsi, pour les warlogs afghans, le Guardian a fait appel, à côté de ses journalistes professionnels, à des spécialistes de la région, mais aussi à des experts en analyse de données. Ces derniers ont donc pu établir des cartes interactives facilitant aussi bien la synthèse de la situation que sa présentation détaillée. Plus largement, ces outils permettaient d'extraire de la base de données les informations dont le journaliste avait besoin pour faire son travail d'écriture et de mise en récit. »

Journalisme de données
A l'appellation « journalisme de données », genre qui consiste à extraire la substantifique moelle de l'information à partir d'une gros volumes de données, Lucien Assange préfère celle de journalisme scientifique. Il s'en explique dans une tribune publiée le 7 décembre 2010 dans The Australianalors qu'il vient de se rendre aux autorités britanniques : «L’idée, conçue en Australie, était d’utiliser les technologies d’Internet d’une nouvelle façon afin de faire éclater la vérité. WikiLeaks a apposé sa marque sur un journalisme d’un genre nouveau : le journalisme scientifique. Nous travaillons avec d’autres médias pour diffuser l’information, mais aussi pour en démontrer la véracité. Le journalisme scientifique vous permet de lire un article, puis de cliquer en ligne pour consulter le document original à la base de l’article. Ainsi, il vous-est possible de vous faire votre propre opinion : l’information est-elle vraie ? Le journaliste l’a-t-il traitée avec exactitude ? »

Dans le cas de figure des câbles diplomatiques, WikiLeaks semble donc vouloir se cantonner dans le rôle de producteur d'informations en recanalisant les sources brutes mises à sa disposition dans les arcanes des médias traditionnels. Mais dans un rapport de force différent. C'est bien WikiLeaks qui prend contact et choisit ses médias partenaires, et pas l'inverse.

 

 

Sources & Infos utiles
Les câbles diplomatiques sur Wikileaks. http://wikileaks.ch/cablegate.html
L'article de Numerama. http://www.numerama.com/magazine/17475-wikileaks-abandonne-l-ouverture-des-donnees.html
Le site d'OWNI. www.owni.fr
L'article du soir. http://blog.lesoir.be/wikileaks/2010/11/29/wikileaks-nouvre-pas-vraiment-les-vannes/
L'article sur Kiteoa. http://www.kitetoa.com/Pages/Textes/Textes/Textes12/20101129-wikileaks-cablegate-wikileaks-s-embourgeoise.shtml
Pourquoi « Le Monde » publie les documents WikiLeaks. Sylvie Kauffmann. http://www.lemonde.fr/international/article/2010/11/28/pourquoi-le-monde-publie-les-documents-wikileaks_1446074_3210.html#ens_id=1446075
La réhabilitation du journalisme d'expertise. Patrice Flichy. http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/12/03/la-rehabilition-du-journalisme-d-expertise_1448556_3232.html
Ne tuez pas le messager. Julien Assange. http://www.courrierinternational.com/article/2010/12/07/julian-assange-ne-tuez-pas-le-messager