C'est comme un mouvement de pendule.  Internet est un espace de liberté total d'expression et en même temps un formidable outil de contrôle d'opinion. Il offre à des millions d'internautes la possibilité de parler de leur vie privée, mais cela se passe en public. Il permet de nouer mille et une relations et devient un piège pour le respect de la vie privée. Dans ce visage changeant, deux traits figés pourtant : la surabondance et l'immédiateté. Et un immense bégaiement.

Des paradoxes, Internet n'en manque pas. Dominique Cardon, sociologue et auteur du livre "La Démocratie Internet" en isole quelques uns. La présupposition de l'égalité tout d'abord, que symbolisent très bien des applications comme Wikipedia ou Agoravox. Tout le monde peut apporter sa contribution à la plus grande encyclopédie du monde, sous la seule réserve de respecter ses principes fondateurs. Et l'ambition d'Agoravox est de donner la parole à toutes et à tous, à égalité de chance justement : « Tout le monde », peut-on lire dans l'historique du site du « journalisme citoyen », « peut devenir une source d'information. Grâce à la démocratisation des nouvelles technologies de l'information et de la communication, tout citoyen peut devenir un « capteur d'information » qui peut devenir potentiellement un « reporter » capable d'identifier et de proposer des informations à haute valeur ajoutée. En effet, munis d’un simple téléphone portable, d’un ordinateur, d’un appareil photo ou d’une caméra numérique des milliers d’internautes peuvent en effet réaliser un travail de proximité incroyable qu’aucun média, aucune agence de presse, aucune association ne pourrait mener. »  Sur ces sites, l'internaute n'existe pas par ses diplômes, ses réseaux, son statut social. Il a l'importance de ses contributions. Mais, et c'est là l'écueil, en dépend de façon tout aussi proportionnée. Dominique Cardon dans la vie des idées.fr :« Internet manifeste au plus haut point la « présupposition d'égalité ». L'autorité du statut, en tant que telle, n'y reçoit qu'une très faible légitimité quand elle ne fait pas l'objet d'une mise en suspens délibérée ou d'une contestation implicite. Mais cette présupposition d'égalité valorise cependant, de façon excessivement libérale, la responsabilité individuelle des actifs. Les mobiles disqualifient immobiles. Les agiles contournent les enracinés, les faiseurs accaparent l'espace des artisans consciencieux et modestes.  Derrière l'horizon du « tout participatif » se reproduisent des inégalités qui ont pour origine l'inégale distribution des capitaux socioculturels dans nos sociétés. »

Donner son avis, mais sur quoi ?
A contrario des autres médias, Internet offre un espace sans limite pour l'expression. On peut dire tout et son contraire, donner libre court à sa créativité et à sa subjectivité. On peut être drôle, violent, vulgaire, faire de la prose ou des vers. On peut s'éditer à compte d'auteur, gratuitement, participer à des ouvrages collectifs, créer sa page, son blogue, essaimer les innombrables forums. Là peuvent s'exprimer les différences de ton, de style, de vues : Internet élargit les cercles de l'expression publique. Oui, mais sur quels contenus ? « Ces subjectivités ont-elles leur place dans l'espace public ? N'ouvre-t-on pas l'espace de visibilité commun à des propos privés, personnels ou familiers relevant habituellement de la sociabilité entre proches et n'ayant pas de pertinence dans un espace public ? » Ce que Cardon appelle la dépolitisation narcissique trouve écho chez le journaliste et écrivain Malcom Gladwell. Analysant le militantisme et l'engagement politique au temps des Facebook et Myspace, il considère que, si les réseaux sociaux sont on ne peut plus efficaces dans leur capacité à augmenter la participation des gens, ils y parviennent -précisément- parce que le niveau de motivation nécessaire est beaucoup plus bas.

Parler privé en public
Dans les forums, sur les blogues, dans les réseaux sociaux, quelque part, on est entre soi. On parle de soi à un groupe d'amis. L'expression personnelle et publique s'entrecroisent : « Sur leur page Facebook, leur blogue ou leur compte Twitter, les utilisateurs parlent à la fois d'événements personnels, proches ou familiers et commentent l'actualité, font circuler l'information et enrichissent la discussion publique. Ils mêlent des niveaux de langue, des types de discours et des publics différents, ce qui contribue à rendre plus visibles, et davantage publics, des centres d'intérêts, des opinions et des événements qui ne sont pas ou mal perçus par l'agenda médiatique professionnel. » Mais cette interaction a un prix : on laisse -consciemment ou inconsciemment, des traces sur Internet. Henri Oberdorff : «La cybersociété n’est pas par nature libérale et démocratique ; elle peut se révéler oppressive. C’est toute la complexité des usages des technologies de l’information : si certaines d’entre elles sont effectivement de nouveaux moyens d’émancipation individuelle ou collective, d’autres semblent relever d’une nouvelle forme d’asservissement ou peuvent induire des comportements parfaitement condamnables. Les romans ou les films de science-fiction présentent souvent les sociétés techniciennes du futur comme des sociétés où la liberté individuelle a disparu au profit d’un contrôle social et policier. En effet, le plus troublant de cette intrusion de l’électronique et du numérique dans la démocratie réside dans une transformation douce et diffuse de sa nature première, comme si sans s’en rendre compte, la démocratie électronique ouvrait la porte à une forme de démocratie surveillée ou de dictature douce et consentie par des internautes insouciants ou irresponsables. Ces évolutions discrètes sont pourtant détectables. Ainsi, on peut aisément s’interroger sur l’évolution de certains moteurs de recherche qui n’ont dans un premier temps que l’apparence d’une aide à la recherche documentaire et se transforment ensuite en une puissance qu’il faut regarder avec une nouvelle forme de crainte devant la mise en œuvre, comme l'évoque Daniel Ichbiah, d'une indiscrétion à l'échelle planétaire.
2007 ; Ichbiah, 15 novembre 2008). La liberté d’utilisation se transforme alors en un remarquable instrument de surveillance. »


Le poids des procédures
Autre jeu des contraires : la liberté d'auto-organisation qu'Internet induit dans les nombreuses communautés virtuelles se confronte à un développement de procédures lourdes, comme en témoigne le fonctionnement d'un site comme Wikipedia, où tout le monde peut entamer la rédaction d'articles, mais certainement pas à n'importe quelle condition. Pour s'en faire une idée, rendez-vous sur la partie réservée aux débutants dans Wikipedia : on y consultera l'essentiel, mais aussi l'indispensable, les règles de base, les recommandations et la façon de travailler en communauté. Vous vous pencherez aussi sur les différents statuts des contributeurs et de leurs droits et autorités respectifs : utilisateur non enregistré, utilisateur enregistré, utilisateur bloqué, utilisateur banni, administrateur, arbitre, bureaucrate, bot, masqueur de modifications, vérificateur d'adresses IP, téléverseurs, steward, patrouilleurs et wikitraducteurs,...

La force du nombre
On peut on l'a dit s'exprimer sur Internet sans avoir de statut particulier. Mais la visibilité de cette information, son caractère public, dépend des liens qui seront fait avec le contenu publié, et de la circulation de l'information de sites en sites. Au plus l'information sera répétée, évoquée, reliée, au plus elle sera visible. Dominique Cardon : « C'est le travail effectué par les internautes pour lier les propos et leur conférer de la notoriété qui produit cette forme de visibilité particulière dans laquelle les propos « légitimes » sont ceux qui apparaissent « en haut » des hiérarchies (des moteurs de recherche, des classements de blogs, des fils d'actualité des portails d'information, des agrégateurs de news, etc). Les prises de parole qui restent collées « en bas » de cette hiérarchie, non liées, donc pas ou à peine vues, ne reçoivent pas le même caractère public. Or l'implantation sur la toile des institutions de l'espace public traditionnel (agences de presse, journaux en ligne, blogueurs influents proches du monde médiatique, portail des acteurs de l'Internet) structure fortement, par leur choix de publication et de mise en lien, la hiérarchie des énoncés les plus visibles. Cette hiérarchie des têtes de classement risque d'écraser la diversité du Web. »  Tout comme les moteurs de recherche, qui opère un nivellement par l'audience.

La dictature de l'instant
Dans ce jeu des contraires, restent deux constantes. La pression, pour ne pas dire la dictature , de l'immédiateté dans un espace où tout s'accélère sans cesse. Et l'extraordinaire surabondance de l'information qui se couple avec un bégaiement d'une ampleur sans précédent. Voyez comme les buzz secouent le Web d'un hoquet permanent.

 

 

Sources et infos utiles :
Dominique Cardon. La démocratie Internet. Edition Le Seuil.16/09/2010
Dominique Cardon. Les vertus démocratiques de l'Internet. www.laviedesidées.fr
Henri Oberdoff. La démocratie à l'ère numérique. Presses universitaires de Grenoble
Daniel  Ichbiah. Comment Google mangera le monde – Editions Archipel. 2007
Malcom Gladwel. Small change. Why the revolution will not be tweeted - www.thenewyorker.com
Le site : Wikipedia. http://fr.wikipedia.org
Le site : Agoravox. www.agoravox.fr