Plus que le libre, Lawrence Lessig, un proche d'Obama, défend la transparence des données publiques. Ce professeur de droit résume son propos en une sentence : la loi, c'est le code…

Chaque secteur a ses gourous. Et Lawrence Lessig en est bien un pour les défenseurs des logiciels libres, depuis qu'il a réussi à englober l'Open Source dans un mouvement plus large de reconquête. D'une reconquête qui doit permettre au domaine public de réinvestir la gestion des contenus. Il prône le retour de la liberté d'accès aux données, à l'information et à la Culture face au tsunami qu'est Internet. " Avant Internet, nous jouissions d'une vie privée bétonnée, simplement parce que nous surveiller revenait très cher. Puis est arrivé le Web, et le coût pour surveiller votre navigation est devenu assez minime. Si vous êtes un client d'Amazon, alors, tandis que vous consultez les pages, Amazon collecte les données sur ce que vous avez regardé. Vous le savez car, sur le côté de la page, il y a la liste des pages " récemment consultées ". Maintenant, à cause de l'Architecture du Net et de la fonction des cookies sur le Net, il est plus facile de collecter des données que par le passé. "

Surveillance électronique
Lessig : " Amazon bien sûr, n'est pas le problème. Mais nous pourrions commencer à nous inquiéter à propos des bibliothèques. Si vous êtes un de ces gauchistes fous qui pensent que les gens devraient avoir le " droit " de chercher dans une bibliothèque sans que le gouvernement sache quels livres vous regardez (je suis aussi un de ces gauchistes), alors ce changement dans la technologie de surveillance pourrait vous préoccuper. S'il devient plus simple de rassembler et de classer qui fait quoi dans les espaces électroniques, alors la vie privée d'hier disparaît. C'est cette réalité qui explique la campagne de nombreuses personnes pour définir la " vie privée " d'Internet. C'est pourquoi nous travaillons à sécuriser un type de li-berté qui était passivement fourni auparavant. Internet constitue un changement de technologie qui force maintenant ceux qui croient en la vie privée à agir affirmativement où, auparavant, la vie privée était donnée par défaut. "

Du logiciel libre aux Creative Commons
Et Lessig d'éclairer les raisons de la création du mouvement en faveur des logiciels libres, qui participe du même esprit. "Au début de la commercialisation des ordinateurs, le logiciel -à la fois le code source et les binaires- était libre. Vous ne pouviez pas faire tourner un programme écrit pour une machine Data General sur une machine IBM, donc Data General ne se préoccupait pas de contrôler son logiciel. C'était le monde dans lequel était né Richard Stallman. Alors qu'il était chercheur au MIT1, il s'est attaché à aimer la communauté qui s'est développée quand on était libre d'explorer et de bricoler le logiciel qui tournait sur les machines. Etant lui-même d'un genre malin, et un programmateur talentueux, Stallman s'était habitué à cette liberté d'ajouter et de modifier le travail d'autres personnes. Mais la logique économique a changé. Comme il était devenu possible de faire tourner des logiciels sur différents systèmes, les fournisseurs ont jugé bon de " cacher " le code des programmes. Ainsi Stallman, au début des années 80, s'est-il trouvé entouré de code propriétaire. Plus moyen d'améliorer un logiciel ou un pilote d'imprimante ! Le monde du logiciel libre avait été effacé par des fournisseurs informatiques à la recherche de plus de pro-fits. Et Stallman de considérer que ne pas réagir provoquerait un affaiblissement fondamental de la liberté de changer et de partager du logiciel. "

GNU

C'est pourquoi, en 1984, il entama le projet de construire un système d'exploitation libre, afin qu'au moins une couche de logiciel libre survive. C'était la naissance du projet GNU, dans lequel le noyau Linux de Linus Torvald a été ajouté pour produire le système d'exploitation GNU/Linux*. " La technique de Stallman était d'utili-ser la loi du copyright dans un monde de logiciel qui devait être gardé libre. Le logiciel contracté sous la GPL* de la Free Software Foundation ne peut pas être modifié et distribué à moins que le code source de ce logiciel soit également rendu disponible. Ainsi, quiconque réutilisant un logiciel sous GPL, doit rendre sa réutilisation libre également. Cela assurerait, croyait Stallman, qu'une écologie de code se développerait en restant libre pour que d'autres la réutilisent. Son but fondamental était la liberté, le code créatif innovateur était un effet secondaire. Stallman faisait ainsi pour le logiciel libre ce que les défenseurs de la vie privée font maintenant. Il cherchait un moyen de reconstruire une sorte de liberté prise pour acquise auparavant. "

La recette du Libre
Et la recette a bien pris. " Elle compte ", explique Pierre Willot de l'ASBL Self Reliance, " quatre ingrédients de base. Il y a tout d'abord le fait de pouvoir utiliser un programme sans aucune restriction. C'est la liberté d'exécution. On peut en identifier tous les ingrédients, c'est la liberté d'étude. On peut la copier et la diffuser à loisir, c'est la liberté de copie. On peut la modifier, l'améliorer, la transformer, c'est la liberté de modification et de redistribution. Il s'agit d'un modèle qui présente bien des intérêts : une plus grande diffusion, une garantie plus grande de pérennité, un partage de compétences, une incitation à l'innovation. " Mais plus largement, il s'agit d'un acte politique à la mesure de l'importance qu'ont aujourd'hui les nouvelles technologies de l'information et la communication. Nicolas Pettiaux, admi-nistrateur d'April et co-fondateur de l'ASBL " à l'ère libre " avec Pierre Willot et Isabelle Tasiaux : 
" Aujourd'hui, celui qui contrôle la plate-forme technologique contrôle la circulation de l'information et donc contrôle l'information. C'est ce que veut dire Lessig par "le code, c'est la loi". Lorsque l'on utilise un ordinateur ou un GSM, qu'on le veuille ou non, on traite d'aspects légaux, on touche à des questions de contrôle, de respect de la vie privée, d'accès à l'information. Il y a un aspect politique à l'utilisation des TIC. "

Payer pour le Libre
Que résume ainsi Michael Kirby, qui fut juge à la Cour Suprême Australienne de 1996 à 2009 "Nous arrivons à un moment dans l'histoire où de plus en plus, la loi sera explicitement exprimée non pas dans des décrets et dans des lois, mais dans la technologie elle-même. Ce que Lessig appelle le "Code". Inscrit dans le Code, et valable sur le plan international, effectif à travers les frontières, d'une façon dont on ne pouvait même pas rêver hier, la loi s'appliquera, appliquée par la technologie elle-même. C'est une évolution nouvelle et très importante. C'est une évolution qui n'a pas été initiée par des législateurs d'une façon démocratique. Il ne s'agira pas de régler des équilibres et d'ajuster la balance entre un droit à l'usage, la liberté d'expression et la protection du droit à la propriété intellectuelle. Cela ne se fera pas ainsi. Cela se fera dans les grandes entreprises, qui ne penseront qu'à protéger leurs intérêts". Souvent, hélas trop souvent, l'argument principal pour soutenir, et adopter les logiciels libres est la gratuité du logiciel et des licences, face à des fournisseurs de solutions propriétaires comme Microsoft. L'argument est caduc à un double niveau. Tout d'abord, les outils gratuits en ligne foisonnent et les copies pirates sont légions. Ensuite, le prix d'acquisition du logiciel dans une solution informatique est marginal dans le coût total d'une solution informatique. L'argument principal en faveur du libre, c'est qu'opter pour des solutions ouvertes est une manière de soutenir, voire de contribuer au maintien d'environnements informatiques publics dans un monde où le contrôle de l'information et le contrôle du média qui diffuse cette information est un jeu de pouvoir. Dans un monde où le savoir et la culture surfent de plus en plus sur le numérique, l'enjeu est fondamental. Il ne faudrait pas vouloir choisir les logiciels libres parce qu'ils sont gra-tuits. Il faudrait vouloir payer pour utili-ser les logiciels libres.

Sources et ressources

Le livre " Culture libre " de Lessig traduit par Fabrice Epelboin et 
dont les extraits des interventions de Lessig dans cet article provi-
ennent :
http://fr.readwriteweb.com/2009/02/05/a-la-une/culture-libre-free-culture-lawrence-lessig-ebook/

Le site de l'ASBL à l'ère libre : www.alerelibre.be

Le site de Lessig Lawrence : http://www.lessig.org/

La page facebook de Nicolas Pettiaux : http://www.facebook.com/npettiaux