C'est en 2001 que Lessig Lawrence a lancé les Creative Commons* avec une idée très simple : tout comme le logiciel libre est né de la volonté de reconstruire des libertés autrefois présumées acquises, il faut, sur le plan culturel, réagir au contrôle croissant effectué à travers la loi et la technologie en changeant le mélange de droits qui gouvernent aujourd'hui le champ de la création.

Lessig Lawrence : " Avec Creative Commons, le créateur peut choisir une licence qui permet n'importe quel usage, du moment que l'attribution est donnée. Il peut choisir une licence qui permet seulement l'usage non commercial. Il peut choisir une licence qui permet tout usage du moment que les mêmes libertés soient données aux autres usages. Ou n'importe quel usage du moment qu'aucun usage dérivé n'est fait. Ou n'importe quel usage dans les pays en voie de développement. Ou n'importe quel usage d'échantillonnage, du moment que des copies complètes ne soient pas faites. Ou enfin, n'importe quel usage éducatif. Creative Commons vise ainsi à cons-truire une couche de contenu, gouvernée par une couche de loi de copyright raisonnable, que d'autres peuvent réutiliser. Un choix volontaire d'individus et de créateurs rendra ce contenu disponible. Et ce contenu nous permettra en retour de reconstruire un domaine public. Le projet n'est pas en compétition avec le copyright, il le complète. " Dans les six premiers mois de l'existence de Creative Commons, plus d'un million de contenus furent placés sous ces licences de culture libre...

Plus de vente grâce au libre
Mais quel intérêt un créateur, et un éditeur, peut-il trouver à cet exercice ? " Certains participent à une meilleure diffusion de leur contenu. Cory Doctory, par exemple, est un auteur de science fiction. Sa première nouvelle, Down and Out in the Magic Kingdom, a été diffusée en ligne et gratuitement, sous une licence Creative Commons, le même jour que sa sortie en librairie. Pourquoi un éditeur donnerait-il son accord pour cela ? Voici quel pourrait être son raisonnement : il y a deux groupes de personnes : ceux qui vont acheter le livre de Cory qu'il soit ou pas sur Internet et ceux qui n'entendront jamais parler du livre de Cory, s'il n'est pas rendu disponible gratuitement sur Internet. Une certaine partie d'entre eux téléchargera le livre de Cory au lieu de l'acheter. Appelons-les les mauvais. Une autre le téléchargera, l'aimera et décidera de l'acheter. Appelons-les bons. S'il y a plus de bons que de mauvais, la stratégie de diffuser gratuitement en ligne le livre de Cory augmentera probablement les ventes du livre de Cory. En pratique, l'expérience de son éditeur abonde dans ce sens. Le premier tirage fut épuisé des mois avant la date prévue par l'éditeur. Son premier roman, comme auteur de science fiction, fut un succès total. "

Le livre à la carte
Il fallait l'oser : en donnant naissance à la maison d'édition en ligne In Libro Veritas, Mathieu Pasquini l'a fait. Sa formule : le livre à la carte. Sur son site, le visiteur peut créer son propre livre en piochant dans l'ensemble des textes publiés et en produisant son propre livre. Le principe d'In Libro Veritas : tous les textes sont en licence copy-left (on peut les consulter et les télécharger gratuitement) et, si on le souhaite, on peut le commander en format papier. Et l'on peut aussi publier son propre livre. Mathieu Pasquini : " L'impression numérique pour la technique et les licences copyleft pour la philosophie offrent la possibilité de mettre en parallèle des livres en ligne et sous format papier, ne fut-ce que pour un seul exemplaire. Des milliers de gens rêvent de publier un livre, mais s'abstiennent faute de moyens. In Libro Veritas est un moyen simple et pas cher de faire son livre numérique et pa-pier. " Et Mathieu Pasquini d'aller un pas plus loin en lançant deux services d'édition. Ilv-edition.com tout d'abord, un service d'édition des auteurs libres, où les auteurs -libres- peuvent aller à la rencontre des lecteurs bien sûr, mais aussi des auteurs qui, comme eux, ont choisi de s'auto-éditer tout en conservant leurs droits d'auteurs et de diffusion. Et framabook.org (en collaboration avec Framasoft), une maison d'édition en ligne de livres publiés sous licence copyleft. Mathieu Pasquini dans une interview réalisée par Lorenzo Soccavo et publiée sur nouvolibreactu : " L'objectif est de créer une collection de livres copyleft afin que chacun puisse se les approprier et les échanger, et à chaque mise à jour du logiciel (ou du sujet traité dans le livre copyleft) n'importe quel auteur pourra modifier et enrichir le livre tout en continuant à le partager avec la même licence de départ. Ouvrant ainsi toutes grandes les portes du savoir et de la culture démocratiquement, librement et universellement à tous, créant une sorte d'effet boule de neige culturelle. Nous n'avons comme expérience que le logiciel libre qui depuis plus de vingt ans fonctionne de cette façon. Et ça marche ! Linux ou Firefox par exemple en sont des exemples parfaits. Alors pourquoi pas le livre ? "

Libérer la musique
Et pourquoi pas la musique ? Internet a bouleversé le modèle économique de l'industrie musicale, tout comme il est en passe de bouleverser le modèle de l'industrie du film. Cà et là, on tente de légiférer, comme en France avec la fameuse loi Hadopi. Mais pour Lawrence, on pose mal le débat. " L'attrait de la musique par partage de fichiers a été la cocaïne de la croissance d'Internet. Elle a poussé la demande pour un accès Internet plus que toute autre application. Le but du copyright est de créer les incitations pour que la musique soit composée, exécutée et, de manière plus importante, diffusée. La loi donne un droit exclusif à un compositeur pour contrôler les exécutions publiques de son œuvre, et à un artiste interprète de contrôler les copies de son interprétation. Les réseaux d'échange de fichiers compliquent ce modèle en rendant possible la diffusion de contenu pour lequel l'interprète n'a pas payé. Mais en voulant légiférer à ce stade, les politiques se trompent. La manière dont nous accédons à Internet aujourd'hui est une technologie de transition. Les politiques doivent en avoir conscience. La question ne devrait pas être " comment la loi devrait réguler le partage de fichiers aujourd'hui " mais " que faire lorsque l'accès à l'information, et aux contenus culturels, sera devenu instantané ", ce qui sera le cas dans 10 ans. Le " problème " du partage des fichiers va de plus en plus disparaître dans la mesure où il sera plus facile de se connecter à des services de diffusion en direct et en temps réel que de télécharger des contenus. C'est une erreur extraordinaire des politiques que de vouloir résoudre ce problème à la lumière d'une technologie qui aura disparu demain, laissant la place à un réseau très haut débit. Encore une fois, la question ne devrait pas être comment réguler Internet pour éliminer le partage des fichiers car le Net fera disparaître ce problème en évoluant. La question devrait être plutôt comment assurer que les artistes soient payés, pendant cette transition entre les modèles commerciaux du vingtième et les technologies du vingt-et-unième siècle. Comment s'assurer que les artistes soient justement rémunérés, tout en protégeant l'espace pour l'innovation et la créativité qu'est Internet".

Donner une seconde vie
Lessig envisage deux cas de figure. Les artistes, tout d'abord, qui ne figurent plus sur les catalogues des maisons commerciales. Soit parce que le tirage est épuisé et que la demande n'est pas assez forte pour relancer une impression. Ou tout simplement parce l'auteur est tombé dans l'oubli. " Dans ce cas, on pourrait imaginer la création d'une licence assurant aux artistes un revenu pour la vente de leur travail. Par exemple, si le législateur fixait un prix forfaitaire modeste pour le partage commercial de contenu qui n'est plus mis en vente par un éditeur commercial, et si ces montants étaient automatiquement transférés à un fonds au bénéficie de l'artiste, alors des commerces pourraient se développer autour de l'idée du partage de ce contenu, et les artistes pourraient bénéficier de ce commerce. Ce système créerait également une incitation pour que les éditeurs continuent à mettre à disposition commerciale les œuvres. Des œuvres qui sont commercialement disponibles ne seraient pas soumises à cette licence. Ainsi, les éditeurs pourraient protéger le droit de faire payer ce qu'ils veulent pour du contenu s'ils continuent à mettre à disposition commerciale l'œuvre. Mais s'ils ne continuent pas, et si au lieu de cela, les disques durs des ordinateurs de fans du monde entier la gardent vivante, alors tout honoraire dû pour une telle copie devrait être moins élevé que le montant dû à un éditeur commercial. "

Filigrane numérique
L'autre cas de figure, ce sont les (jeunes) internautes qui ne veulent pas payer pour des CD et téléchargent allègrement des centaines de chansons sur le Net, ou tout simplement les personnes qui veulent écouter l'une ou l'autre chanson afin de savoir si oui ou non ils souhaitent acheter le disque. " Tout part du constat qu'Internet cause du mal à différentes industries, dont celle de la musique et du film et que, dès lors ces industries devraient obtenir compensation. Plutôt que de chercher à détruire Internet ou la technologie 2p2 qui causent actuellement du mal aux fournisseurs du contenu sur Internet, il faudrait trouver une manière relativement simple de donner une compensation à ceux qui en sont victimes. La solution pourrait être de marquer les œuvres avec un filigrane numérique. Une fois le contenu marqué, on pourrait connaître le nombre d'exemplaires de chaque contenu distribué et, sur base de ce nombre, compenser les artistes, via une taxe appropriée."

Culture Libre
Et si l'on laissait la conclusion à Fabrice Epelboin, qui propose une version française du livre Free Culture de Lawrence Lessig : 
" L'interaction entre la technologie et le droit, dans laquelle le politique joue un rôle majeur, est l'un des grands enjeux de notre époque. Ce n'est qu'au prix d'une révision des lois régulant la propriété sur les œuvres de l'esprit que nous pourrons pleinement entrer dans la culture du XXIe siècle, et cette bataille est loin d'être ga-gnée. Cette bataille a un nom, la Culture Libre, un environnement culturel qui était, il y a à peine quelques générations, la norme, et qui est à l'origine de la Culture dans laquelle nous vivons aujourd'hui. Mais notre Culture, suite à quelques habiles modifications des lois obtenues par les lobbys, et surtout à travers sa collision avec les technologies numériques, est devenue une culture féodale, où un petit groupe possède un contrôle total et despotique sur la façon dont elle doit s'exprimer et le chemin qu'elle doit prendre. "

 

Sources et ressources

Le livre " Culture libre " de Lessig traduit par Fabrice Epelboin
http://fr.readwriteweb.com/2009/02/05/a-la-une/culture-libre-free-culture-lawrence-lessig-ebook/

Le site d'In Libro Veritas
www.inlibroveritas.net

L'interview de Mathieu Pasquini fondateur d'In Libro Veritas
http://nouvolivractu.blogspot.com/2006/05/eterview-mathieu-pasquini-din-libro.html