Sophie Gautier est co-responsable du projet OpenOffice.org francophone. 
Elle a découvert le monde du logiciel libre à l'occasion de formations données en Afrique de l'Ouest. Depuis, elle ne l'a plus quitté.

Sophie Gautier : J'ai été formatrice en Afrique de l'Ouest durant une dizaine d'années. Il y avait en effet une forte demande de formations en bureautique soit dans les organismes, chez les particuliers, les ONG, etc. Je me suis spécialisée dans cette activité. Et puis je me suis aperçue que dans ces organismes, il y avait beaucoup de logiciels piratés. Ce qui était très dommageable parce que ça mettait les entreprises en difficultés s'il y avait des contrôles. Aussi, je travaillais pour des syndicats ouvriers pour qui ces contrôles étaient une façon de les censurer. Donc j'ai recherché des logiciels qui soient légaux et pas chers. J'avais un CD d'une version de l'OS RehHat, je l'ai installé et j'ai découvert petit à petit Linux. J'ai par la suite recherché un logiciel de bureautique qui soit gratuit pour les associations ou les particuliers pour lesquels j'intervenais. Je suis tombée sur StarOffice 5.2 qui était gratuit sans être open source. Lorsqu'il est devenu open source, j'ai suivi la communauté. J'ai donné des formations sur StarOffice et quand Sun a décidé d'ouvrir les sources, je suis passée à OpenOffice, sous linux. À mon retour en France, j'ai monté une société de formation à distance. Ensuite, j'ai été engagée en Belgique par Linagora qui me permet de contribuer deux jours par semaine au projet OpenOffice.org. Explication : Linagora est une société de service qui ne fait du chiffre qu'avec du libre. C'est une façon pour elle de reverser aux communautés. C'est une forme de participation.

LVR : Que signifie le .org dans l'intitulé de ce projet ?
SG : Nous tenons à ce " .org " qui représente notre communauté et le partage. Ce n'est pas un " .com ". Notre projet est un grand projet international qui a pour but de développer le projet éponyme implémentant le format de fichier ODF.

LVR : Que faites-vous exactement dans ce projet ?
SG : Je fais la traduction du produit et de son aide en français ainsi que des sites satellites de OO.org. OpenOffice existe dans 70 langues au niveau de la surface et de l'aide, et il y a 120 langues en tout qui participent au projet. La localisation c'est important car ça permet à des minorités d'avoir un outil dans leur langue. Cela permet aussi à des langues qui ont tendance à disparaître de pouvoir se fixer parce qu'on les fait revivre. On crée des mots, on la fait adhérer aux termes qui sont utilisés aujourd'hui. Je pense par exemple au breton, à l'occitan. Pour les langues africaines c'est aussi très important. Il y a des tas de concepts à inventer. Je participe aussi à l'assurance qualité. Il s'agit d'un gros travail de tri des dysfonctionnements que les gens nous communiquent. Je teste également des versions et des nouvelles fonctionnalités. Je participe au conseil de la communauté (et représente à ce titre les projets en langue native) et je suis co-lead du projet francophone, j'aide à sa gestion. Nous fonctionnons par langue pas par pays. 
Le concept de langue native était nouveau dans les projets opensource. Avant, tout partait toujours de l'anglais. Aujourd'hui, il y a un peu plus de 50 projets en langues natives. Les gens peuvent échanger et ça construit des communautés assez importantes.

LVR : Qui fait partie de ce projet ?
SG : Il y a trois niveaux. Au niveau des développeurs, responsables du développement du coeur du produit, ils sont principalement financés par des éditeurs, tels que Sun qui est le premier contributeur du projet, IBM, RedHat, RedFlag China, Novel. Sun est notre sponsor principal. C'est lui qui nous fournit l'ensemble de notre infrastructure de fonctionnement (serveurs, espace web, listes et protection juridique). Au niveau assurance qualité, il y a une moitié d'éditeurs et une moitié de contributeurs bénévoles. Et pour la traduction du produit, qui est le troisième niveau, elle est prise en charge uniquement par des bénévoles. Parfois, il y a un soutien du gouvernement, comme ça a été le cas en Inde, mais la plupart du temps c'est du bénévolat. Dans mon cas, c'est davantage à titre privé que j'y travaille car même si les deux jours qu'offre Linagora soulagent, je participe bien plus que deux jours par semaine.

LVR : Quels sont les modes de communication au sein des membres du projet ?
SG : Chaque projet (Writer, Calc,...) a la même structure. On travaille essentiellement par listes de discussion (mailing list) : liste de développement, de discussion, d'aide à l'utilisation. Chaque projet a aussi son canal de messagerie instantanée qui permet la convivialité. 
Tous les participants au projet sont partout dans le monde. Ça tourne donc 24h/24. Par exemple, la personne qui relit mes traductions est au Japon. C'est très international et la langue de communication est l'anglais. Ça peut être une barrière, mais il faut qu'on ait une langue commune. C'est aussi pour ça qu'on a les projets en langue native.

LVR : Quels sont les avantages et les inconvénients de ce type de fonctionnement? Pensez-vous que ces méthodes sont transférables ?
SG : Tout est communiqué par écrit. L'avantage c'est la traçabilité, tous les messages sont archivés, tous les messages peuvent donc être consultés par tous et restent dans les archives. C'est très pratique. L'histoire du projet se crée au quotidien à travers ces 
listes. L'inconvénient, c'est la distance, toute communication est faite par écrit et cela enlève un peu de personnalité et donc de fait social. L'écrit est aussi toujours plus abrupt que l'oral. Il y a aussi un côté culturel qui est gommé. IRC apporte la rapidité de l'échange mais aussi un peu de vie dans le dialogue. C'est spontané et du coup on récupère encore un peu de la culture, mais c'est encore de l'écrit. On utilise très peu la vidéo car nous sommes tous égaux devant la bande passante et on ne veut pas non plus discriminer par la technique. On essaie de rester avec une technologie accessible à tous. Déjà, Internet n'est pas évident pour tout le monde. En Afrique, c'est cher de participer. Ces méthodes sont tout à fait transférables, d'ailleurs les entreprises commencent à s'approprier la messagerie instantanée pour désengorger les communications par mail.

LVR : Est-ce qu'un minimum de rencontres est toutefois prévu ?
SG : On se rencontre une fois par an. On fait une conférence internationale dans un pays différent chaque année. On fait ce choix pour que chacun puisse venir y assister. Ça nous permet d'avoir une chance de nous rencontrer, d'échanger.

LVR : Vous parliez de l'aspect culturel dans les échanges. Travailler au niveau international vous permet de rencontrer différentes cultures, est-ce une difficulté dans le projet ?
SG : Il y a des cultures difficiles à joindre. Notamment l'Afrique francophone où les gens ont des difficultés à s’exprimer sur 
les listes. Ce sont des cultures qui sont essentiellement orales et qui ont donc plus de mal avec l'écrit. Et puis, il y a l'histoire aussi par rapport au français. Au niveau international, les relations sont parfois difficiles. Par exemple la notion de hiérarchie qui est très présente au Japon et qui n'existe pas dans nos communautés. Chacun peut s'exprimer au même niveau qu'un autre. On voit aujourd'hui une évolution par rapport à ça, et puis on apprend les faits culturels à respecter, on apprend à communiquer. C'est comme dans toute entreprise internationale.

LVR : Justement, le projet OpenOffice.org est-il une entreprise, génère-t-il des bénéfices ?
SG : Non, il n'a pas non plus le statut d'ASBL. C'est rien du tout, c'est une association de fait. Il n'y a aucune structure juridique. Le nom et le logo sont déposés mais la communauté n'e-xiste que sur Internet. 
Financièrement, il y a des dons qui sont faits. Il y aussi des projets en langues natives qui ont monté des associations locales qui peuvent organiser des récoltes de fonds pour toutes les actions marke-ting, les déplacements, etc. En ce qui concerne les bénéfices, il n'y en a pas. On ne vend rien. Tout l'argent vient des dons d'utilisateurs et de sociétés comme Linagora qui finance du temps à des contributeurs. Le genre de contrat comme celui que j'ai est très rare encore.

Et pourtant, c'est un contrat très confortable pour un contributeur et puis c'est aussi gagnant pour l'entreprise parce que ça lui donne une visibilité et ça permet à son employé d'améliorer son expertise. On y pense un peu pour les développeurs, mais dès qu'il s'agit de professions moins techniques, l'employeur n'y pense pas du tout. 
Au sein d'Open-Office.org, il y a environ 90 projets. Chaque projet a un responsable et parfois un co-responsable qui sont élus par les membres de ce projet. Ces responsables de projets sont ensuite élus pour être représentants au sein du Conseil de la communauté. Il y a une certaine hiérarchie même si toutes les décisions sont prises ouvertement et que chacun peut discuter, argumenter. Mais au final, il y a quelqu'un qui prend la décision.

LVR : Pouvez-vous préciser ? Comment les décisions se prennent-elles au sein du projet ?
SG : Tout dépend des décisions. Les éditeurs qui financent des développeurs prendront des décisions de développement qui ne sont pas forcément celles que prendrait la communauté dans son ensemble, mais c'est normal qu'ils aient ce pouvoir de décision. Pour le reste, soit il y a consensus global, ou vote en cas de difficulté à dégager ce consensus. 
La structure du projet qui est représentée par les responsables de projet permet de gérer la bonne marche du projet au quotidien et que les décisions se prennent de façon harmonieuse avec ses membres. Le conseil de la communauté prend les décisions qui concernent la gestion du budget, des trademarks, etc. Il est composé de 9 membres qui représentent l'ensemble de la communauté : les représentants des développeurs, les projets en langues natives, la communauté des utilisateurs. Il y a aussi un représentant permanent de Sun.

LVR : Pensez-vous qu'il s'agit là d'une nouvelle forme de démocratie ?
SG : Non, les projets open source ne sont pas démocratiques. On ne peut pas arriver dans le projet et se faire élire si on n'y a rien fait. C'est ce que l'on appelle en anglais une " docratie ", c'est à dire une société où celui qui fait a un droit de décision parce qu'il sait d'où il parle. Ce à quoi il faut faire attention, c'est à ce que le travail de chacun soit reconnu et valorisé et donc se doter d'outils qui permettent de tracer ces contributions. 
Cela existe pour le code, beaucoup moins pour les autres contributions. Les décideurs sont donc des gens qui participent depuis longtemps au projet, activement, et qui sont connus par leurs participations. Tout le monde peut participer aux discussions, mais vous ne serez élu que si vous êtes connu et reconnu.

LVR : Est-ce un autre terme pour ne pas dire " méritocratie ? "
SG : Oui, en quelque sorte. Mais le terme me dérange. Ce n'est pas parce qu'on contribue beaucoup qu'on mérite plus. Il faut avoir fait, mais pas plus que les autres. Pour être élu, il faut aussi être intéressé par la politique. Et on sait que souvent la politique n'intéresse pas les développeurs.

LVR : Estimez-vous que le projet OpenOffice est un projet collaboratif ?
SG : Oui, tout développement doit être fait sur un mode collaboratif, un développeur doit collaborer avec celui qui fera l'assurance qualité de son code, avec le projet User Experience si c'est une nouvelle fonctionnalité, avec les contributeurs qui feront la loca-lisation et avec ceux qui feront la documentation. Chaque membre est appelé à discuter avec un autre, même s'ils ne font pas la même chose au sein du projet. C'est vraiment un projet qui existe par et pour ses utilisateurs.

LVR : Utiliser OpenOffice, est-ce un engagement social ?
SG : Cela peut en être un. Ça reste un choix. Cela peut permettre de ne plus être un consommateur passif, mais un acteur pour le respect des normes ouvertes et documentées, un acteur d'une société qui s'appelle OpenOffice.org. L'utilisateur peut être
aussi responsable du produit que l'on utilise afin qu'il s'améliore et qu'il réponde au mieux à son usage. OpenOffice, c'est un outil qui existe grâce aux utilisateurs, il existe par eux et pour eux.

LVR : Le mot de la fin ?
SG : Merci pour cet article que vous allez publier. Les communautés de logiciels libres sont un merveilleux terrain d'apprentissage, on y apprend beaucoup, tant au niveau technique, par le partage du savoir, ce que chacun apporte, qu'au niveau social, parce qu'il faut apprendre à communiquer et à partager avec des tas de gens. C'est très riche et je suis très fière d'apporter ma petite contribution à ce beau produit qu'est OpenOffice.org "

 

Propos recueillis par Laure VAN RANST
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