C'est le 20 novembre 2008 que le portail de la bibliothèque numérique Europeana a été officiellement ouvert, pour être aussitôt fermé quelques heures plus tard, faute de son succès. Le site a explosé face aux 20 millions de « clics » par heure. Riche de 2 millions de références, la bibliothèque devrait compter six millions de titres d'ici 2010. Elle se présente comme une alternative à projet mondial de numérisation de Google, qui veut rafler la mise sur le juteux marché publicitaire des livres électroniques

21 novembre 2008. Le quotidien La libre Belgique reprend un communiqué de l'AFP : « La bibliothèque européenne en ligne Europeana, submergée de demandes des internautes, a été fermée moins de 24 heures après son lancement, et probablement jusque "mi-décembre".  Un message sur le site www.europeana.eu indiquait vendredi que celui-ci était "temporairement inaccessible en raison d'un intérêt débordant". "Nous faisons notre maximum pour rouvrir Europeana dans une version plus robuste le plus vite possible", ajoutait-il, en promettant de revenir "d'ici mi-décembre". "On a dû prendre cette triste décision hier soir - quand on s'est approché des 20 millions de clics par heure - de réduire la pression sur le site en le fermant provisoirement", a précisé un porte-parole de la Commission européenne.  La demande était "trop massive", a-t-il reconnu, "Europeana n'y était pas préparée". Les concepteurs d'Europeana avaient tablé sur 5 millions de visiteurs par heure.  Cette prévision avait été dépassée dès la mise en ligne jeudi, avec 10 millions de visiteurs, contraignant le site à fermer quelques heures à la mi-journée.  Le nombre de serveurs avait alors été doublé, passant de 3 à 6, afin d'augmenter la capacité. Le site avait de nouveau fonctionné dans l'après-midi, mais avec des débits ralentis. »

 

Pharaonesque
Europeana est considéré par beaucoup comme la réponse européenne au pharaonesque projet de Google, qui a annoncé vouloir, en 2004, « Digitaliser l'ensemble du savoir du monde, et le rendre accessible en ligne'. L’objectif est à l’époque de numériser en quelques années 15 millions d’ouvrages afin de les rendre accessibles en ligne. Librement pour tous ceux qui sont tombés dans le domaine public, en extraits alléchants pour les autres qui sont encore sous droits, en attendant que le temps passe. L’objectif est faramineux : numériser 4.5 milliards de pages, avec le crédo que tous les savoirs de la planète puissent être mondialement accessibles gratuitement. Mais Google est tout sauf une société philantrope. Derrière le prétexte de l'accès libre à la culture, il y a la volonté de devenir incontournable sur le marché publicitaire de livres électroniques, qu'on s'attend à voir exploser dans les prochaines années. Petit à petit, le numéro 1 de la recherche tisse sa toile. Sur le  vieux continent, Google a signé un accord  avec six bibliothèques européennes.  Dès le départ, des voix se sont élevées alors contre la mainmise d'une société privée américaine sur la culture (européenne). En France, Jean-Noel Jeanneney, l'ancien président de la Bibliothèque nationale de France, dans une tribune intitulée Quand Google défie l’Europe publiée dans le  Monde du 22 janvier 2005 avait mis en garde les États européens face à « une domination écrasante de l’Amérique dans la définition de l’idée que les prochaines générations se feront du monde ».

 

Bibliothèque numérique européenne
Très vite, un projet de bibliothèque numérique européenne est né. Ses orientations éditoriales, scientifiques et techniques ont été présentées par le ministre de la Culture et de la Communication français aux Conseil des Ministres du 8 février 2006. A l'époque, Jacques Chirac avait placé parmi les priorités de son gouvernement ce projet numérique, avec pour objectif de mettre en place un outil spécifiquement européen. Il remettra un Livre blanc et un rapport de synthèse pour faire entrer le projet dans sa phase opérationnelle avec à la clé un modèle de bibliothèque des savoirs ouverte au grand public, basée sur un portail unique. La France en sera le principal pourvoyeur, avec l'apport de 400.000 documents et la conversion en mode texte de près de 80% de la bibliothèque numérique Gallica. Les principales options techniques retenues seront le mode texte et image combinés et l'affichage en surbrillance des résultats des recherches, Le 27 septembre 2007, le Parlement européen a adopté le rapport de Marie-Hélène Descamps (PPE-DE),  confirmant sa volonté de créer une bibliothèque numérique européenne.

 

Accès au patrimoine culturel européen
Pour la députée européenne, « En adoptant ce rapport à l'unanimité, la commission de la culture et de l'éducation s'est clairement prononcée en faveur de la mise en place d'une bibliothèque numérique européenne qui permettra l'accès de tous à la diversité et à la richesse du patrimoine culturel de l'Europe.  Tenant compte des aspirations de tous les acteurs concernés, le rapport préconise une démarche par étape visant à privilégier, dans un premier temps, au travers d'un point d'accès unique, direct et multilingue, le potentiel offert par le matériel textuel libre de droits. Dans un second temps, pour répondre aux attentes des futurs utilisateurs, cette bibliothèque devra permettre de rechercher aux côtés des documents relevant du domaine public, des œuvres sous droits, sur la base d’une concertation approfondie avec les titulaires de droits et dans le strict respect des législations nationales, communautaires et internationales relatives à la propriété intellectuelle.  A partir d’une même interface d’interrogation, l'internaute pourrait ainsi localiser les documents numérisés quelle que soit leur nature, puis consulter librement et intégralement les œuvres libres de droits. En revanche, pour les œuvres protégées, l'utilisateur pourrait avoir la possibilité de consulter de courts extraits ou encore, par le biais de sites spécialisés, de feuilleter virtuellement et gratuitement l'ouvrage.  Au delà, pour avoir accès à l’intégralité d'un document sous droits, l'internaute serait redirigé vers des opérateurs privés où plusieurs options lui seraient offertes moyennant, en contrepartie, une juste rémunération des ayants droits.  Pour sa mise en place, la bibliothèque numérique européenne devra s’appuyer sur des plateformes existantes. La TEL (La bibliothèque européenne), constitue à cet égard une bonne base organisationnelle. Peu connue des internautes, elle offre cependant l'avantage d'une expérience de projet commun à plusieurs bibliothèques européennes.  Un comité directeur devrait en outre être constitué au sein duquel les institutions culturelles joueraient un rôle majeur. Il délimiterait les priorités et les orientations à donner à la bibliothèque numérique européenne, tout en assurant la coordination, la gestion et le suivi de ses activités.  Aussi, pour favoriser une véritable synergie au niveau européen, il est nécessaire d'encourager la coordination et la coopération des différents groupes mis en place par la Commission, notamment, le groupe d'experts des Etats membres sur la numérisation et la conservation numérique ainsi que le groupe d'experts de haut niveau."

Fondation bibliothèque numérique européenne

Pour mener à bien ce projet, la « Fondation bibliothèque numérique européenne » a été créée en décembre 2007. Parmi les membres de la Fondation se trouvent les associations majeures du domaine du patrimoine et de l'information en Europe. Ils ont pour rôle le soutien de la mise en place « d'un portail commun aux différents secteurs du patrimoine pour l'accès au patrimoine culturel et scientifique, le développement et l'exploitation du portail commun, les initiatives visant à rassembler les contenus numériques existants et la numérisation du patrimoine culturel et scientifique en Europe. »

 

Culture européenne ?
Deux ans plus tard, le 20 novembre 2008 exactement,  Europeana voyait le jour, comme alternative à Google Books, aujourd'hui riche de quelque 7 millions d'ouvrages, principalement issus des bibliothèques américaines. Sans surprise, la France est le plus gros contributeur du projet, à concurrence de 52%, grâce à la BNF (400.000 documents on l'a dit dont 83.000 livres), à l'INA (80.000 enregistrements) ou à l'Ircam. Viennent ensuite les Pays-Bas et le Royaume-Uni (10%) et la Suède (7%).  Viviane Reding, la commissaire européenne à l'information et aux médias, espère atteindre en 2010 les 10 millions de documents. Le portail reprend une partie des ressources de près de 1000 institutions de l'Europe entière : archives et bibliothèques nationales, musées et collections audiovisuelles. Cela va des Fleurs du mal à la Divine Comédie, en passant par les tableaux de Vermeer ou les fils des batailles de la guerre 14-18. Une interface en 21 langues et un archivage hiérarchisé complètent l'outil, sachant que les documents seront lus dans leur langue originale. Viviane Reding : « La bibliothèque numérique européenne permettra à tous d'accéder facilement et rapidement depuis leur pays d'origine ou depuis l'étranger, aux oeuvres artistiques et littéraires européennes. Ainsi un étudiant tchèque pourra consulter les ouvrages de la British Library sans aller à Londres, tout comme un amateur d'art irlandais pourra admirer la Joconde sans subir les files d'attente au Louvre ». L'ensemble est consultable et téléchargeable gratuitement par tous les citoyens européens : « Si vous faites une recherche dans Google sur Chopin, vous obtenez plusieurs centaines de pages, dans le plus total chaos. On ignore ce qui est juste et ce qui ne l'est pas. » Un Google qui de son côté, a signé des partenariats avec différentes bibliothèques publiques (New York, Lyon, Bavière) et des universités comme Oxford, Columbia, Lausanne, Keio, Madrid ou...Gand.  Pour les textes sous droit, quelque 1800 titres (en français), sortis en 2007 et 2008, sont libres d'accès. Mais bon, il s'agit principalement des publications de l'OCDE, des guides de voyage du petit futé et de l'oeuvre complète de Victor Hugo !

 

Présence dominante
Faut-il craindre un projet trop franco-français ?  L'initiative du projet revient indéniablement à la BnF. Et la France fournit grosso modo quelque 50% des contenus. Mais, à terme, tout cela devrait se « lisser » selon Viviane Reding : «Cette domination de la culture française n'est qu'un hasard du calendrier et des efforts de numérisation. Nous ne nous attendons pas à ce que nous le pourcentage de culture française soit de 50%, et ce n'est pas non plus ce que nous voulons d'ailleurs. Commentaire de Stephen Bury, de la British Library : « Quand on disposera de plus de 10 millions d'éléments accessibles, les différences seront lissées «

 

1%
Le travail qui reste à accomplir est considérable : seul 1% du contenu des bibliothèques nationales de l'Europe est numérisé. Ce chiffre devrait passer à 4% d'ici 2012. Le budget d'Europeana est de 2,5 millions € par an. Europeana, qui compte 14 personnes, recevra aussi de la Commission 120 millions € pour la recherche et le développement, plus 40 millions € par an pour les outils du multilinguisme, comme la traduction automatique.  Car ce qui fonde la richesse d'Europeana -sa diversité linguistique- est aussi sa principale faiblesse.