Le " Crowdsourcing ", lisez approvisionnement par les foules ou foule-traitance, met sur la sellette pas mal de métiers qui, jusque là réservés à des professionnels dont c'est le (seul ?) gagne-pain, sont proposés à titre de hobby ou de défi à tout internaute intéressé, pour une somme souvent dérisoire.

Sur le site de Fotosearch, une image haute résolution coûte 299 €. Sur iStockphoto, elle revient à moins de 1 €. Il n'y a pas photo ! Le terme " Crowdsourcing " a été utilisé la première fois en 2006 par le magazine Wired. Tout est parti d'une " bonne affaire ", réalisée grâce au Web. 
Une employée du Musée National de la santé américain préparait une exposition photographe. Elle avait l'habitude de travailler avec un photographe professionnel, Mark Harmel en l'occurence, lorsqu'elle a découvert l'existence de iStockphoto. Celui-ci lui a ouvert la porte à des centaines de photos d'amateurs, pour un dollar pièce. La foule-traitance était née. Résultat : en 2000, Harmel expliquait avoir gagné 69.000 dollars avec une centaine de photos. 5 ans plus tard, il devait vendre 900 photos de plus pour gagner 10.000 dollars de moins...

Les métiers de l'image, de l'écriture et du graphisme sont directement menacés par ce " phénomène de foule ". C'est ce que déplore un graphiste désabusé sur Myspace fort amer sur l'initiative " Wilogo " : " Chaque jour, les métiers de l'art graphique sont malmenés, notre crédibilité et notre valeur marchande sont mises à rude épreuve. Que vous soyez freelances, salariés ou enseignants dans le milieu de la communication, vous êtes concernés par ce problème et amenés à stopper l'hémorragie. On connaissait l'abus de stagiaires ou d'appel d'offres non rémunérés, mais avec l'arrivée du dit " Web 2.0 " et de personnes sans scrupules c'est toute la profession qui est en danger par cette concurrence déloyale. Aujourd'hui il existe de plus en plus de sites abusant du crowdsourcing et bénéficiant d'une main- d' oeuvre gratuite.

Logo à l'oeil
Wilogo est le meilleur exemple de ces " poisons du Web ". Par le biais d'un portail très attractif et communautaire, ils mettent en concurrence perpétuelle des graphistes amateurs et professionnels. Au résultat une cinquantaine de personnes travaillent gratuitement sur la réalisation de logos, illustrations et packagings afin que Wilogo les revendent ensuite à leurs clients. " Nous sommes tous une communauté Web 2.0 et vous êtes de très bons graphistes ", voici derrière quel message tiré d'un conte de fée se cache Wilogo. Mais depuis quand les métiers artisanaux doivent-ils être soumis à concours avant de vendre leurs réalisations ? 
Ouvrons les yeux ! Pendant que vous courez les contrats et les clients, d'autres donnent leur savoir-faire. 
Je ne m'étonne plus de voir une PME rechigner devant un logo à 600€ quand pour le même prix il a avec Wilogo 50 personnes qui se penchent sur son brief ! "

40% de commission...
Tout commence par la création d'un site communautaire, à l'image tendance : "chaque membre, pour faire partie de la team, doit signer un contrat soigneusement rédigé par un avocat, les dépossédant de tout droit sur leur propre création. Vos créations ne vous appartiennent plus. " Wilogo a donc, une fois la création vendue, un droit total sur l'utilisation de celle ci. " Puis les réalisations sont déposées en ligne à la vue de tous et soumise au vote des autres participants. Le vote est là pour guider le client sur son choix final. Sur 100 logos proposés, le client de Wilogo en choisira un seul, qu'il appliquera ensuite, à son aise sur tous ses supports. Le gagnant perçoit 60% du prix final payé par le client (Wilogo en tant qu'apporteur d'affaire prend la commission astronomique de 40%). Une fois ses charges déduites le graphiste n'aura même pas gagné de quoi amortir son matériel ". Et, bien entendu, c'est Wilogo qui fait la bonne affaire. Et les entreprises ne restent pas insensibles à cette créativité " à la demande ", très souple et bon marché. Des géants comme Danone, Décathlon ou Seesmic font déjà appel à ce nouveau canal.

Nègres en ligne
Le couple gagnant, à l'évidence, est constitué par l'entreprise et la plate-forme de services qui pourra, en fonction de sa notoriété, mettre plus ou moins la pression sur ses membres. Le métier de l'écriture est aussi concerné que celui de l'image par cette nouvelle économie du peuple. Le site Citizenbay aux USA propose aux internautes d'envoyer leurs nouvelles qui seront publiées sur des sites régionaux (villes de plus de 1 million d'habitants, capitale d'un Etat ou d'une région). Tout rédacteur d'une news figurant dans le top 10 des plus consultées sera rémunéré (10$ si elle figure à la première ou deuxième place à la fin de la journée, 8$ en troisième ou quatrième position, 2$ pour les autres positions jusqu'à la dixième place). On peut aussi faire du copier/coller de news trouvées çà et là sur Internet. Prix : 1 dollar pièce si elle figure dans le top 10.

On s'en doute, les questions de déontologie, d'équité, de recul, d'indépendance n'effleurent pas une seconde les neurones des dirigeants de ce portail d'information citoyenne où, comme c'est l'usage, c'est la quantité et la consommation de masse qui sont reconnues et rétribuées. Ce qui est un peu nouveau, c'est que la rémunération est minimaliste, saupoudrée avec mépris et condescendance à l'intention de nègres en ligne à qui l'on demande purement et simplement de se mettre à poil devant le maître du jeu : " Vous reconnaissez, vous déclarez et vous garantissez automatiquement que vous avec le droit d'accorder à Citizenbay une licence internationale irrévocable, perpétuelle, non-exclusive, entièrement payée pour utiliser, copier, exécuter, afficher et distribuer le contenu mais aussi pour préparer des oeuvres dérivées ou intégrer ledit contenu dans d'autres travaux, et enfin d'accorder et d'autoriser des sous-licences (par l'intermédiaire de plusieurs tiers) dudit contenu." 
Le portail vise la mainmise sur ses vaches à lait, chaque éditeur intéressant devant obligatoirement passer par la commission due à la plate-forme "nous vous demandons d'indiquer l'article que vous voulez utiliser et le prix que vous êtes prêt à payer. Nous négocierons avec l'auteur. Les contacts directs sont interdis et entraîneront une suppression immédiate du compte du membre. Les entreprises jouent le jeu, intéressées par de la main-d'oeuvre bon marché. 
Danièle Coupal : "Aux USA, le site InnoCentive classifie toutes catégories de problèmes de recherche et de développement également appelés " défis ", qu'une entreprise n'a pu résoudre à l'interne. Par l'intermédiaire de ce site, les multinationales autant que les entreprises locales font alors appel aux internautes du monde entier afin de résoudre ces problèmes à leur place. Depuis son inauguration en 2001, InnoCentive a affiché plus de 400 défis en chimie, en mathématique, en ingénierie ou en biologie et certaines compagnies ont reçu des centaines de solutions à leur problème. En toute transparence, les entreprises peuvent ainsi profiter du temps des (apprentis) chercheurs sans avoir à les payers. Cerise sur le gâteau, ils peuvent faire la fine bouche ! "

La place de marché du pauvre
Il y a aussi Mechanical Turk d'Amazon, une " place de marché du pauvre ", conçue pour ceux qui n'ont aucun talent particulier (!). Cette plate-forme d'échange de petits boulots en ligne (traduire un texte, faire une recherche, répondre à une enquête, coder un programme,... propose ainsi des " HIT " (Human Intelligence Hit) pour des montants démarrant à 30 eurocents...

De la merde pas chère
Le magazine Wired résume en 5 points la foule-traitance : la foule est dispersée, elle a peu de temps à vous accorder, elle est pleine de spécialistes, elle produit la plupart du temps de la merde mais sait aussi trouver la matière la plus appropriée. Il lui reste, dans cette nouvelle économie virtuelle, à montrer qu'elle est constituée d'individus capables de ne pas se manquer de respect.

 

 

Sources & Infos
www.bloggingthenews.info/blogging_the_damien
http://guillaume.belfiore.fr, Webchroniques, réflexion sur le monde high tech
www.graphismedia.com
http://www.canoe.com/artdevivre/carrieres/article1/2007/08/22/4438021-jm.html