Pas seulement à quelques sociétés, aux constructeurs ou aux Etats. L'une des forces de l'art numérique, c'est de faire passer ce message là en inventant ses propres outils, en détournant les règles de fonctionnement classiques de ces sacro-saintes " TIC " (Techologies de l'Information et de la Communication). Une respiration et un miroir libérés d'un monde de plus en plus " uniformatisé ". 
Rencontre avec Yves Bernard, papa pionnier des pratiques numériques, dans l'art, à Bruxelles.

" L'artiste d'aujourd'hui est plus que jamais technologique. Comme tout artiste depuis toujours, mais encore plus que lui, la question des outils est primordiale : il lui faut la capacité d'inventer ses propres outils (par exemple des logiciels), de détourner les procédures et usages existants ou imposés, de se les réapproprier pour en proposer d'autres que ceux prévus par les éditeurs de logiciels et de contenus, par l'industrie ou le pouvoir en place. Ces capacités d'inventions formelles et sociales, ces capacités critiques demandent une connaissance des techniques et des sciences d'aujourd'hui. 
En ce sens, l'atelier d'artiste, lieu créatif de recherche et d'expérimentation n'est pas si éloigné du laboratoire scientifique. Et inversément, les sciences et techniques, plus particulièrement celles de l'information et des communications, sont à la croisée de questions sociologiques et culturelles tellement importantes pour imaginer les nouveaux usages des technologies et des contenus et expériences qu'elles véhiculent que, de plus en plus, la collaboration avec des artistes est un élément catalyseur bienvenu. "

L'essentiel de la technologie
"Quelle est la définition des arts numériques ? " Il y a beaucoup de confusion. Selon moi, les Arts Numériques utilisent les aspects essentiels des technologies de l'information et de la communication, c'est-à-dire l'ordinateur et le réseau, les processus programmés, les interactions entre les gens à travers les machines, les systèmes de collaboration et d'échange. A contrario, le travail d'une image en Photoshop ou le montage d'une vidéo sur ordinateur ne relève pas pour moi du champ de l'art numérique. Ce sont tout simplement des utilisations d'outils de production qui sont, aujourd'hui, tous numériques. Ces outils ne font qu'imiter les outils traditionnels et ne se concentrent pas sur les spécificité du médium numérique. Celui-ci est, par essence, programmable. Il rend possible la définition de processus qui vont s'exécuter et faire vivre l'œuvre. Ces processus sont définis par du code. Quelque part, l'artiste est quelqu'un qui va utiliser du code comme matière première pour donner naissance à l'essence même de ce que le médium permet : l'interaction de processus. L'autre dimension, c'est l'interactivité. On crée des dispositifs qui réagissent par rapport aux visiteurs. Ceux-ci mettent en œuvre de l'interactivité entre des hommes et des machines, et entre des hommes au travers de machines. Cela peut déboucher sur des œuvres génératives, du visuel généré par un processus en continu. "

Œuvres d'un nouveau type
" L'art numérique est une approche transversale de tout ce que les technologies permettent. On va voir des artistes vidéo qui vont pouvoir écrire du code qui va générer de la vidéo et la monter. D'autres vont acquérir cette vidéo par des dispositifs programmés, mécaniques. On trouve pas mal d'artistes qui reprennent des images de caméras de vidéo-surveillance ou de caméras contrôlées par des ordinateurs. Mais si l'approche numérique est transversale à toutes les disciplines artistiques, on trouve avec l'art numérique des œuvres d'un nouveau type. Ce sont des œuvres en réseau, de l'art génératif, par exemple des visuels qui se construisent en permanence dans une sorte de processus en continu et dont on a des traces visuelles et auditives. Certains artistes vont plus spécialement s'attacher aux aspects esthétiques que la technologie permet d'explorer, d'autres aux relations sociales via les plates-formes collaboratives, d'autres aux aspects politiques "

Tombés dedans petits
Il a ainsi plusieurs " profils " d'artistes. Des gens d'un nouveau type, des jeunes quasiment nés dans le numérique. On trouve aussi des profils de type ingénieurs ou programmeurs qui vont faire une carrière artistique. Et puis il y a les artistes traditionnels qui vont investir ce domaine là, même s’ils ne sont pas les plus nombreux. 
Du côté francophone, je ne vois pas d'artistes qui vivent de leur art numérique. Les artistes ont une attitude décomplexée par rapport aux technologies. Si on veut se les approprier, il faut avoir toutes les informations, toute la documentation, ce qu'on appelle le code source en programmation. On ne peut plus rester dans un univers où l'on cache l'information. On entre dans une société qui est beaucoup plus une société de transmission, de partage de l'information. On voit bien l'évolution du mouvement open source, la mise en question des droits d'auteur, etc. Ce sont des choses énormes. Des artistes numérique s'intéressent beaucoup au phénomène de la propriété intellectuelle, des droits d'auteur, mais aussi aux problématiques de la surveillance, du contrôle. Les artistes démontent les mécanismes qui sont mis en place pour nous tracer, c'est en cela qu'ils ont un rôle social et politique très important. A l'environnement aussi, via des dispositifs autonomes alimentés par des systèmes d'énergie alternative. A Arts Electronica, le prix était Nuage Vert, un dispositif de traçage par laser d'un nuage de pollution sorti d'une cheminée d'usine. "

Sortir des galeries
" L'Art Numérique existe depuis 40/50 ans. Il a été pendant très très longtemps cantonné dans des milieux extrêmement spécialisés et est en train, tout doucement, d'entrer dans l'art et la culture d'aujourd'hui. Les dernières expositions que nous avons réalisées ont drainé un public pas spécialement spécialisé. On constate un intérêt, une curiosité pour d'autres utilisations des technologies.
L'Art Numérique permet de sortir des milieux spécifiques de l'Art Contemporain, de la galerie et du musée, pour s'introduire à la fois dans l'espace public et dans le réseau. On constate aussi son apparition dans les objets quotidiens comme le téléphone mobile. On voit se développer des médias locatifs, liés à une position dans l'environnement. Cela se passe complètement en dehors des lieux d'Arts traditionnels. En ce sens, il permet à mon avis d'atteindre un plus grand public. Beaucoup d'expériences publiques ont eu lieu dans la ville d'Amsterdam. Avec un téléphone, on peut participer à des narrations collectives. L'association culturelle Waag propose une plate-forme de média locative qui peut être utilisée pour des jeux en réseau par téléphone ou pour des narrations collectives dans la ville d'Amsterdam. "

Couple arts et sciences
" On voit très bien qu'on ne peut plus séparer les développements technologiques des dimensions sociales et culturelles. Quelque part, les artistes sont des explorateurs de ce qu'on peut faire avec les TIC dans le monde d'aujourd'hui. On voit pas mal de projets liant artistes, scientifiques, ingénieurs et industriels. C'est toute la dimension Art, Sciences et Innovation qui pose la question de ce que l'on fait de la technologie, et de comment on l'intègre dans les sociétés. Arts Electronics s'est investi dans les années 80 totalement dans le numérique en créant un festival, un laboratoire, Futurlab et un musée et un ensemble d'universités et d'industries nouvelles. Autre exemple récent. En Espagne, vient de se créer Laboral, un lieu d'Art et de création industrielle dans l'Assurie. 12.000 m², 3,5 millions €. Société des Arts Technologiques à Montréal. En Belgique, cela reste relativement limité, mais des projets associant artistique et scientifique commencent à voir le jour. "

Démonter, c'est créer
" Le politique est un domaine extrêmement important. L'Art Numérique permet une appropriation des technologies dont on s'aperçoit qu'elles n'appartiennent pas qu'aux grandes multinationales ou aux Etats. L'Art Numérique permet de les démonter, de les recycler, de les dénuder. Il y a toute une dimension d'appropriation politique et critique dans une société de plus en plus technologique et consumériste de biens numériques : TV digitale, appareil photo numérique, GSM, Internet. Il est absolument nécessaire de développer une critique et une appropriation plus active de tous ces outils. L'art numérique pose des questions extrêmement critiques par rapport à la technologie dans la société d'aujourd'hui. C'est une réponse nécessaire à l'ensemble des problématiques des TIC, que ce soit sur le respect de la vie privée, de la liberté d'expression, du partage d'informations, de la propriété intellectuelle, des droits d'auteurs,… L'art numérique permet d'explorer la formalisation à l'extrême, par et à travers le code d'une machine, de modes créatifs et de processus de pensées. C'est extrêmement intéressant et nouveau. Il faut apprendre aux gens à ne pas seulement utiliser les outils qu'on leur propose mais à créer du contenu, développer leur propre projet, apporter du contenu. Même chose pour le GSM : qui sait le programmer pour développer une application mobile. C'est cela aussi, l'appropriation. En ce sens, les artistes numériques jouent un rôle très important dans la société. "

 

Infos
www.imal.org