Suite à l’appel à projet EPN de 2005, les Espaces Publics Numériques ont fleuri sur l’ensemble du territoire wallon. Au total, on en dénombre aujourd’hui plus de 60. Quelle est leur utilité sociale, comment s’intègreront-ils dans le tissu local ? Quelles sont les stratégies pouvant permettre « d’ancrer  son EPN dans la cité », à l’horizon 2008-2010 ? Tel était le sens du débat modéré par Jean-Luc Raymond, Consultant français en projets numériques citoyens lors des Rewics derniers

 

L’atelier a réuni Hervé Fournier, MJC Boby Lapointe de Villebon-sur-Yvette (France), Nathalie Caclard, CIDJ Paris (France), Emmanuel Vergès, ECM de la Friche de la Belle de Mai, Marseille (France), Fabien Lambert, CRIJ Picardie (France) et Philippe Rondas,  Verviers (Belgique). Que retenir de cette réunion ? Jean-Luc Raymond : « Un des premiers éléments importants soulignés par tous les intervenants, c’est l’importance du local. Il est crucial de travailler sur son territoire, d’apprendre à connaître et à communiquer avec l’éco- système local. Il faut rencontrer son ou plutôt ses publics en s’appuyant sur les dynamiques locales existantes : les ABSL, les CPAS, les pouvoirs locaux, les écoles, les chambres d’industrie et de commerce et les syndicats d’initiative,... »

 

Stratégies de développement
« Animateur d’EPN, en Belgique, c’est un nouveau métier. Qui connaît deux difficultés principales. L’isolement tout d’abord, d’où l’intérêt de la création du centre des ressources des espaces publics numériques de wallonie (www.epn-ressources.be). Et la difficulté à identifier, à approcher les publics précarisés, qui ne vont pas directement venir dans des lieux comme les bibliothèques ou les ASBL. Pour les sensibiliser, il faut déployer de gros efforts d’animation et de communication, aller sur le terrain, dans les quartiers mêmes avec parfois des dispositifs mobiles. »

Education aux médias
« Les participants ont également évoqué l’importance de l’éducation citoyenne et critique aux médias. Il s’agit d’avoir un recul critique par rapport à l’utilisation des technologies. Les EPN sont des lieux non marchands qui vont avoir un rôle de plus en plus important à jouer dans la capacité à apprendre aux utilisateurs à évaluer, à valider l’information délivrée via Internet. C’est une dimension spécifique que le secteur privé n’a peut être pas naturellement vocation à aborder ».

Réseaux d’échange de savoir
« Un troisième volet est ressorti du débat, qui concerne l’éducation tout au long de la vie. L’EPN est un lieu privilégié où se rencontrent différentes générations de citoyens : enfants, étudiants, adultes, seniors. C’est l’un des rares lieux sociaux où il va être possible de développer des initiatives de la transmission de savoir intergénérationnelle. Les EPN peuvent être des lieux où il s’échange véritablement du savoir, où des réseaux se créent de manière spontanée. Ce sont des lieux non marchands où des thématiques comme les logiciels libres se développent naturellement. »

Démocratie interactive
« J’ajouterai qu’il y a un travail tout à fait considérable à effectuer au niveau de l’administration en ligne pour favoriser l’appropriation par les publics des EPN de ces nouveaux services. Je songe bien sûr aux portails des communes, mais aussi pourquoi pas à des sites comme ceux des TEC ou de la SNCB. Ce sont de nouveaux services proposés à la population. Et puis il y a tout l’aspect de promotion de la culture et des savoirs locaux.  Certains participants ont insisté sur le début de l’existence d’une histoire et d’une culture de l’Internet et du multimédia. Il est possible par ce canal de mettre en exergue les valeurs patrimoniales, de créer une mémoire du patrimoine et des artistes locaux. On peut aussi réfléchir à la manière dont les élus locaux doivent prendre en compte les nouveaux modes d’expression citoyenne comme les blogues. C’est un nouveau type de relation, de communication entre le politique et le citoyen. »  C’est ce que souligne Philippe Rondas : « Le web 2.0 et son cortège de moyens collaboratifs émergents (wiki, forums, etc) pourront un jour permettre plus d’interactivité entre les politiques et les citoyens (pour autant qu’une réelle volonté politique d’utiliser ces moyens apparaisse). Les EPN pourraient alors devenir des lieux où s’exercerait une nouvelle forme de démocratie, plus interactive. Les citoyens seraient mieux informés, et les politiques pourraient prendre régulièrement le pouls de l’opinion publique. »

Emergent
Plus largement, il s’agit d’inscrire l’EPN dans ce qui est émergent : « Autrement dit développer des ateliers d'initiation au multimédia ou de repérage de ressources liés à la mobilité, au développement durable et préoccupations environnementales, ou encore à de nouveaux volets pédagogiques (comme les "serious games" ou jeux dits serieux qui sont des jeux en ligne d'apprentissage avant tout)... »

Légitimité ?
«  L’EPN se situe dans le secteur non marchand, d’utilité sociale où la composante d’ « intégration » aux nouvelles technologies doit être considérée comme un service public à part entière, reposant sur un projet territorial. C’est ainsi qu’il tire toute sa légitimité et qu’il se révèle utile à divers titres et concrètement pour les habitants." La légitimité de l’EPN est de donner accès à l’information numérique - et cela est déjà "immense" (tout comme une bibliothèque publique), car la démocratie ne peut avoir de réel sens sans l’accès gratuit pour tous à l’information  (rôle des bibliothèques) mais aussi sans avoir les "clés" pour y avoir accès. Les EPN doivent proposer les services de véritables animateurs qui réalisent un travail de médiation, mais aussi d’animation, de pédagogie et de formation. En effet, il ne suffit pas de "mettre à disposition" l’information avec des ordinateurs connectés. Il est nécessaire de réaliser que la médiation est essentielle, tout comme le professeur est essentiel à l’apprentissage de la lecture. Il y a là un métier de pédagogue (et son corollaire la formation) des TIC à reconnaître, à valider de la part des pouvoirs publics. Sinon, il ya un risque de voir les moteurs de recherche prendre le relai des médiateurs (animateurs multimédias ou bibliothécaires).
Au delà de l’accès à l’information, les EPN offrent aussi l’accès aux services d’Internet et permettent de s’y initier : messageries, webmails, e-administration, création de sites, de blogs, de wiki,etc... ensuite, il y aura d’autres usages nouveaux dont il faudra également assurer l’initiation... Ce nouvel apprentissage permanent est en fait le nouvel alphabet d’aujourd’hui. Sans médiateurs, l’accès à la connaissance (dont fait partie les services de communication d’Internet) pour tous ne sera pas réalisé...
Un EPN est la bibliothèque de demain (et déjà d’aujourd’hui). Il s'agit donc, au même titre que l’école ou la bibliothèque, d'un service public de base, qui tire de l’école son aspect "pédagogie" et de la bibliothèque son aspect "mise à disposition" avec un nouveau savoir-faire essentiel d’animation.


Pistes d’évolution

En France, le cabinet Marsouin a diffusé un rapport concernant un des plus anciens réseaux d’espaces numériques publics, celui des Cybercommunes de Bretagne. Leurs recommandations concentrent tout le champ des “bonnes pratiques” à mettre en œuvre pour faire durer ces lieux d’expérimentation sociale que sont les EPN en réseau.  Michel Lisowski : «Le premier intérêt de ces propositions est de donner de la valeur aux initiatives collectives, contrairement à la plupart des nombreuses publications qui renvoient la personne utilisatrice de l’EPN à un isolement face au savoir et à l’acquisition de nouvelles compétences. Les préconisations faites au réseau breton des Cybercommunes se déclinent dans trois catégories. »


Les services aux publics
Michel Lisowski  « Il s’agit de concevoir l’EPN comme lieu de services et de technologies avancées et en constante évolution, de proposer des équipements sophistiqués, des débits suffisants (au minimum un accès permanent) et des applications récentes. Des bourses d’ordinateurs (occasion) doivent être organisées pour faciliter le renouvellement de l’équipement vieillissant. Les prestations et services doivent évoluer pour apporter une plus value à la pratique actuelle des citoyens. Il faut à la fois pouvoir attirer les primo-usagers et continuer à satisfaire les habitués. Il est nécessaire d’élargir le public et ouvrir les EPN aux associations, aux écoles, aux foyers des jeunes, etc. Certains créneaux horaires pourraient être réservés à un public particulier, sans chercher systématiquement le mixage des publics qui peut être un frein dans certaines situations. Il serait intéressant aussi d’identifier les non-usagers des EPN, les raisons de ce non usage et d’examiner dans quelle mesure on peut répondre à leurs besoins. »


L’animation et la coopération
Michel Lisowski : « Deuxièmement, il faut faire évoluer la fonction des animateurs comme “acteurs des usages” et leur donner les moyens et une formation adaptée ; ainsi qu’une motivation les incitant à faire connaître d’autres usages que ceux connus des utilisateurs. Les statuts des animateurs devraient être homogénéisés grâce à une reconnaissance régionale. Un coordonnateur par pays chargé de mettre en relation les animateurs serait chargé de faire vivre les forums et autres moyens de diffusion de l’information. Pour que la spécialité de chaque animateur profite à l’ensemble des espaces, des échanges de compétences doivent être organisés. »


Les moyens et le financement
Enfin, il faut concevoir un modèle économique réaliste avec une réflexion à long terme sur la gestion et des prévisions à plus de cinq ans. Les collaborations avec d’autres organismes financeurs (Commission européenne, ...) gagneraient à se développer. Les EPN qui “vivotent” pourraient être regroupés vers un site centralisateur (moins de 15 km de rayon) géré par une communauté de communes.