Ou comment se faire plumer en ligne. 
Attention, il y a du sang : ames sensibles, s'abstenir !

Ne voilà-t-il pas que, le 28 août dernier, je reçois un courriel de Madame Keita, domiciliée 16, Rue des jardins Cocody sur les Deux-Plateaux à Abidjan, Côte d'Ivoire. Mamie Keita a reçu mon adresse de courrier électronique via la Chambre de Commerce et d'Industrie internationale de la Côte d'Ivoire, Chambre que je ne me souviens pourtant pas avoir fréquentée. Mais bon, les adresses e-mail, cela vient, cela va.

 

PAPA ET MAMAN MORTS

Cette jeune fille a vu sa maman décéder d'un arrêt cardiaque 4 ans avant que les Escadrons de la mort n'assassinent son père ! Le malheureux avait réussi, par un dur labeur en tant que Ministre de l'éducation nationale du gouvernement de Felix Houphouet Boigny, à économiser 18 millions de dollars, déposés dans une malle. En fichier joint, je contemple rêveusement ladite malle débordant de billets. Bien sûr, le dollar est aujourd'hui beaucoup plus faible que l'euro mais tout de même, 18 millions... Le courrier m'apprend que la malle a été confiée à une société de sécurité qui n'est pas au courant de son contenu. On a dit aux responsables qu'elle contenait des effets familiaux et eux, naïvement, ils l'ont cru.

 

MENACÉS DE MORT

Aujourd'hui, Mamie Keita, âgée de 25 ans, et son petit frère, sont traqués par des sbires du président Gbagbo. Ils veulent fuir pour sauver leur vie. Mais avant tout, il faut récupérer la malle : « Je compte sur vous pour m'aider dans cette tâche qui du reste est dénuée de tout risque. Je peux ainsi vous rassurer qu'à la fin de l'opération, je vous consentirai 15% du montant global doublé d'une part sur tous les revenus des investissements auxquels cet argent pourra servir et que vous allez m'aider à gérer. Je vous rembourserai jusqu'au dernier centime tout ce que vous aurez à investir dans l'opération. Dès que vous manifesterez le désir de m'aider, je vous délivrerai une attestation sur l'honneur pour garantir ma parole et mes engagements à votre égard. »

 

BONNES FORTUNES

2,7 millions de dollars à gagner, plus une prime à l'investissement : c'est tout de même tentant. En plus, c'est sans doute mon année de chance, les bonnes affaires se multiplient : Paul Burtley m'a contacté début août, toujours par missive électronique, pour la récupération d'une boîte contenant elle 9 millions de dollars, après que son papa et son oncle aient été lâchement tués par les forces rebelles au président Ahmed Tejan Kabbah et que sa maman soit morte de chagrin (et d'un arrêt cardiaque). Commission proposée : 20%. Durant ce même mois d'août, Annik gboko m'a également proposé 20% de 12.500.000 dollars tandis que Lato évoquait une rétribution de 35% des 7.000.000 de dollars dont il était le détenteur. Ange Essom, plus prudente, me demandait elle « Quel pourcentage du montant total de 7.500.000 dollars serait « bon » pour moi » ?

 

FRAUDE 419

Je me suis demandé quand même si tant de bonnes affaires, si ce n'était pas un peu louche ? Et effectivement, après une courte recherche sur Google (tapez « millions dollars courrier électronique. Notez que « arnaques Internet », cela marche aussi), je débarque résolument sur un site helvétique propre comme un sou neuf, E-prévention qu'il s'appelle. Il est patronné par Accueil Innocence, une ONG active depuis 2003 en Belgique qui veut contribuer à « Préserver la dignité et l'intégrité des enfants sur Internet ». Je parcours quelques pages d'air pur et tombe sur la fiche « Courrier électronique proposant le transfert d'une forte somme d'argent ». Tout à fait mon cas. Et c'est ainsi que je découvre « qu'il s'agit probablement d'envois émanant de bandes d'escrocs nigérians et expédiés à des milliers d'exemplaires dans le monde entier, par fax ou e-mail. »

 

SERVICES SECRETS US

Les conseils donnés par le site sont assez savoureux. En substance, il y est indiqué qu'on peut porter plainte pour tentative d'escroquerie mais que « dans l'état actuel des choses, la plupart des autorités de poursuite pénale estiment que face à une escroquerie classique dite nigériane, il n'y a pas tromperie en raison de la notoriété du phénomène et des mises en garde qu'il est aisé de trouver à ce propos. » Et c'est encore tout en finesse que Prévention point CH, dont la neutralité ne fait décidément plus aucun doute, signale nonchalamment que « ses services secrets américains (USSS) sont preneurs de tous les courriers électroniques de ce genre. » Gloups, j'imagine avec quelques frissons qu'un malveillant se serve de mon adresse e-mail pour me dénoncer aux services secrets susdits. Finalement, je trouve le conseil pertinent que je cherchais : « Jetez le courrier électronique suspect à la poubelle ». Dont acte.

 

LA MALLE OU LA VIE

Intrigué, je cherche, toujours sur Google, à en savoir plus. Et j'atterris sur le très beau site d'Afrik.com, ou Ali Attar, qui publie sur le site un article intitulé « l'Arnaque par mail » (1) qui m'éclaire définitivement sur ces courriers électroniques de bonne fortune : « D'abord spécialité de l'Afrique anglophone, principalement du Nigéria, les mails d'escroquerie provenant d'Afrique, dénommés SCAM (arnaque en anglais) ou aussi appelés fraude 419 du nom de l'article du Code pénal nigérian qui les condamne, se développent de plus en plus en provenance de la Côte d'Ivoire. Le principe est simple et presque toujours assez similaire. Celui ou celle qui vous écrit est le fils ou la fille d'une personnalité africaine importante, mais décédée. Juste avant sa mort, cette personnalité a réussi à cacher une importante somme d'argent, mais pour la récupérer ou, selon les cas, la blanchir, votre aide est sollicitée moyennant une commission de 10 à 20% du montant total. Ce type d'arnaque existait déjà dans les années 80, à partir de fax ou de courriers, mais le mail permet d'en réduire le coût et de multiplier les prospects. Malheur à l'internaute qui met le doigt dans l'engrenage. On commence par lui demander d'ouvrir un compte dans une banque africaine où il doit mettre quelques centaines d'euros pour des frais divers, ou de payer des taxes de douane pour rapatrier la caisse de diamants, puis les sommes augmentent petit à petit pour régler des détails administratifs, jusqu'à ce que l'internaute s'aperçoive qu'il file un mauvais coton.
Plusieurs milliers de crédules y ont laissé, au mieux un peu d'argent, au pire la vie. Il peut, en effet, arriver que l'on vous demande de venir dans le pays pour récupérer directement l'argent, certains Américains se sont laissés piéger, les plus chanceux sont repartis contre une rançon, mais d'autres auraient été assassinés et dépouillés à leur arrivée au Nigéria. Et selon le Département d'Etat américain, 25 meurtres ou disparitions d'Américains à l'étranger sont à lier avec la fraude 419.

 

QUAND UN CLIC PEUT SAUVER LA VIE

Eh bien dis donc, je l'ai échappé belle ! Intrigué par ces malversations électroniques, je fouille ma boîte de courriers électroniques. Horreur ! Je n'ai pas répondu à la demande du père de Rachel qui ne me demandait pourtant qu'un simple clic pour sauver une vie : « Salut!!! Je m'appelle George Arlington. Je suis un père de 29 ans. Mon épouse et moi avions une vie merveilleuse ensemble. Dieu nous a aussi beaucoup bénis en nous faisant don d'une fille. Cette petite fille est maintenant âgée de 10 ans... Elle s'appelle Rachel. Il n'y a pas longtemps, les médecins ont découvert dans son petit corps un cancer cérébral... Il n'existe qu'un seul moyen de la sauver, mais, hélas, nous n'avons pas assez d'argent pour payer cela. Ainsi, AOL et ZDNET ont bien voulu répondre à notre appel pour pouvoir nous aider. Et, la seule façon qui vous permettrait de nous aider est ceci: Nous vous avons envoyé ce mail et, vous, vous l'envoyez à d'autres. Chaque fois que quelqu'un envoie ce message à au moins trois personnes, AOL et ZDNET nous paieront 32 centavos. S'il vous plaît, aidez-nous, sinon, c'est que vous n'avez vraiment pas de cœur ». Et j'ai aussi négligé de renvoyer cet e-mail qui aurait pourtant permis à un généreux donateur de verser 3 eurocents pour payer l'opération d'Olenka Kuczma, une jeune polonaise grièvement brûlée dans l'incendie de sa maison.

 

HOAX

Ouf, après quelques recherches, j'apprends qu'ici, il s'agit de canulars, des Hoax, en anglais. Le site Hoaxbuster.com s'est donné pour mission d'en recenser un maximum. Cela va de la dernière photo prise sur la terrasse du World Trade Center (à l'arrière-plan, on voit un avion qui vole à altitude de gratte-ciel) à l'offre d'un GSM gratuit contre l'envoi de messages à Ericsson en passant par les bébés brûlés au micro-onde, le coca utilisé comme détergent, la présence de virus dans les pseudos hotmail ou l'obligation de porter des gilets fluorescents en conduisant sa voiture. J'en ai trouvé un belge : il concerne le rapt d'un enfant chez Ikea. La chaîne de magasins s'en est d'ailleurs émue.

Anne-Françoise d'Aoust Responsable RP IKEA Belgium. Depuis plusieurs semaines, un e-mail circule en Belgique sur une prétendue histoire de tentative de rapt d'un enfant dans un des magasins IKEA. Cette histoire ne dispose d'aucun fondement et est vraisemblablement à l'origine d'un mauvais plaisant ou d'une personne mal intentionnée. Il s'agit d'une fausse rumeur, comme il en existe tant, propagée cette fois par Internet et par e-mails avec la vitesse et l'efficacité que l'on connaît. Cette tentative de rapt n'a jamais eu lieu et contrairement à ce qui est énoncé dans le mail, ni le gérant du magasin, ni le personnel, ni même la police locale n'ont été informés d'un acte de malveillance de ce type. Si cela avait été le cas, la Direction de IKEA et les autorités n'auraient certainement pas occulté une telle situation. Comme cette histoire ne s'est jamais déroulée, il n'y a évidemment pas de parents et d'enfant concernés. Personne ne s'est jamais manifesté auprès du personnel de IKEA ni de la police. Sans connaître la motivation de l'auteur de cette fausse rumeur, la Direction de IKEA se désole de voir qu'une telle histoire puisse prendre une telle ampleur dans la population belge dans le but de ternir son image de marque auprès des familles et des enfants."

 

CHEVAL DE TROIE

Menteries donc, menteries et encore menteries. Et voilà, pour couronner le tout, que j'apprends qu'on piège aussi les ordinateurs dans son propre chez soi. Que le logiciel Spyware assassin, vendu pour un peu moins de 30 dollars par l'éditeur américain MaxTheater était en fait un cheval de Troie? Que ce logiciel censé nettoyer mon PC des détestables logiciels espions en détectait essentiellement des faux tout en laissant de nombreux vrais s'installer sur ma machine. Que non content de cette perversité, il installait quantités de publicités automatiques et autres flash de jeux de casinos et m'abrutissait de « Votre PC est infecté par des spywares ».

 

Depuis lors, je ne regarde plus mon ordinateur tout à fait comme avant.

 

 

PLUS D'INFOS ?
www.afrika.com
www.hoaxbuster.com
www.econsumer.gov/
www.saferinternet.be/
www.e-prevention.ch
www.actioninnocence.org/
www.mbolo.com/arnaque.asp

 

PETIT LEXIQUE

Courriel 
Voir E-mail

 

Hoax
Un hoax n'est pas un virus mais une fausse information que l'on tente de vous faire croire afin que vous la propagiez vous-même. A vous de voir si vous êtes pigeon en vous rendant sur hoaxbuster.com ou sur un site similaire.

 

SCAM
Arnaque en anglais. Courrier électronique vous promettant une commission sur des transferts d'argent. Evitez d'y répondre, cela pourrait nuire à votre porte-feuille, voire à votre santé.

 

E-mail
Ou mail, courriel, courrier électronique, message électronique. En France, La Délégation générale à la langue française recommande désormais le terme courriel, comme principale dénomination du courrier électronique dans la langue française. Les autres synonymes officiels sont courrier électronique et message électronique. L'Office de la Langue française du Québec a lui aussi adopté l'appellation courriel. La plupart des sites francophones utilisent l'ensemble des termes, plus pour éviter des redondances que par souci de défense de la langue française. La dernière étant, on le sait, un magnifique exemple d'intégration de termes étrangers. Et pourquoi pas e-mail ? Comme d'habitude et comme se plaisait à le répéter Maurice Grévisse, c'est l'usage et la langue populaires qui décideront. Les académiciens suivront. Et c'est bien comme cela.

 

(1) http://www.afrik.com/article7550.html#dossier