Rien de plus facile que de se faire des amis sur Facebook. Mais peut-on vraiment s'appuyer sur ces cercles virtuels pour faire avancer des projets ? Ne sont-ils pas le miroir narcissique d'une volonté forcenée de se mettre en vitrine, de parler publiquement de choses privées, de saisir au gré des réactions des opportunités d'échanges qui resteront lâches ? A contrario, la fulgurance de la diffusion des informations, l'effet boule de neige ne constituent-il pas un inépuisable réservoir de forces d'engagements disponibles en ligne ?  Pour Dominique Cardon, on se situe à mi chemin entre ces deux pôles : les réseaux sociaux sont le théâtre de logiques individualistes qui peuvent déboucher sur des projets d'intérêt collectif.
C'est en 1997 que le sociologue Mark Granovetter donne naissance à la thèse de la force des liens faibles, sur laquelle rebondit Dominique Cardon dans sa lecture des topologies des réseaux sociaux. Le postulat de Granovetter est que les liaisons fortes, celles qui existent entre amis et proches de la famille, font surtout circuler des informations redondantes et consensuelles, tandis que les liens faibles, occasionnels avec des personnes que l'on connaît peu, sont susceptibles d'insuffler des dynamiques nouvelles. En matière de recherche d'emploi par exemple, on aurait selon Granovetter plus de chances d'aboutir mieux et rapidement via des personnes éloignées de nos cercles premiers de connaissance.


Mise en réseau
D'où sans doute la fascination pour des systèmes de mise en relation en ligne comme Facebook qui permettent d'élargir à l'infini le cercle de nos amis tout en, cerise sur le gâteau, effleurant de la souris les amis de ces amis. Dominique Cardon : «Le développement des usages du web 2.0 tient au fait que les utilisateurs ont tendance à élargir leur cercle relationnel bien au-delà de ce qu’il était possible d’extrapoler de leurs pratiques de sociabilité dans la vie ordinaire. Les fonctionnalités de commentaires, de blogrolls, de désignation d’amis et, plus largement, de mise en réseau constituent l’essence même des services du web 2.0. Alors que les blogs ou les premiers médias sociaux comme Friendster faisaient apparaître de courtes listes d’amis ou de liens référencés dans le blogroll avec une dizaine ou une vingtaine de membres, les usagers de MySpace ou de Flickr ont considérablement élargi le cercle des contacts, certains participants affichant des listes de plusieurs milliers d’« amis ».


Vraiment des amis ?
Mais sont-ils vraiment des amis ? « Parmi les différents signes identitaires qu'affichent les participants sur les sites sur les sites du Web 2.0, la liste de leurs relations (contacts, amis)  constitue l’un des principaux vecteurs du développement viral des usages. Cependant, le carnet de contacts affiché sur ces sites est extrêmement divers, multiple et proliférant. Tous les “amis” ne sont pas des amis et il importe pour comprendre les différents usages de ces plates-formes d’être attentif à la diversité des formes de capital relationnel qu’accumulent les individus. Par exemple, sur Skyblogs ou Facebook, les participants affichent de petits réseaux de contacts qui sont principalement constitués de personnes connues dans la vie réelle, alors que sur MySpace ou Flickr, les participants exhibent parfois des listes extrêmement longues de contacts qui, la plupart du temps, ne sont que des “connaissances numériques”.


De soi à soi
Ce sont les fameuses coopérations faibles, qui partant d'une logique d'intérêt personnel, peuvent favoriser des logiques de projets communs. «  A l’origine de leur engagement sur une plate-forme relationnelle, les personnes sont d’abord motivées par une raison personnelle : parler d’elles, montrer leurs photos, leurs goûts ou leurs connaissances. Le web 2.0 prend appui sur le développement croissant d’un individualisme démonstratif qui prescrit à chacun de se singulariser des autres en affichant ses petites différences. Aussi paradoxal soit-il, c’est donc l’exacerbation de l’individualisme dans un contexte qui valorise la reconnaissance symbolique des singularités de chacun qui est au principe de la coopération numérique.  Alors que les “communautés fortes” de la vie réelle supportent mal la diversité des pratiques et la distribution inégale des engagements, les collectifs du web 2.0 se caractérisent par une très grande hétérogénéité des formes de participation. Les usages y sont d’abord extraordinairement diversifiés, multiples, contradictoires et foisonnants. »


La politique des petits pas
« L’intensité de l’engagement dans les plates-formes se répartit ensuite systématiquement selon une loi de puissance (parfois appelé 1/10/100) qui voit une minorité de participants être très actifs, une portion non négligeable participer régulièrement et une grande masse de personnes avoir des usages extrêmement réduits ou quasi nuls. Les collectifs en ligne ont comme caractéristique d’être très tolérants à l’égard des personnes inactives ou peu engagées. » Les petits seraient ainsi nécessaires aux grands. Et Dominique Cardon d'évoquer l'exemple de Wikipédia où «Les petits engagements, comme la correction de fautes d’orthographe sont indispensables au travail collectif de mise en relation, de catégorisation et de production de savoir des plus actifs. De même, le dépôt de quelques photos de vacances sur Flickr, lorsque celles-ci seront taguées et identifiées dans des groupes par d’autres, permettra d’enrichir le bien collectif constitué par l’ensemble de la plate-forme. »

 

Un fameux paquet de noeuds
Il ne faudrait donc pas parler de communauté mais de réseaux solidifiés. « Il est souvent abusif de parler de “communautés” dans l’univers du web 2.0. De fait, la toile des réseaux de contacts et d’échanges qui lient les personnes les unes aux autres se densifie parfois autour de pratiques, de goûts ou d’activités partagés. Lorsque se forme un “paquet” de nœuds fortement liés entre eux, les participants s’identifient, s’organisent et se structurent en un groupe qui peut prendre une forme communautaire. Mais il existe une très grande variété de formes collectives sur les plates-formes du web 2.0 qui ont des architectures, des modes de gouvernance et des trajectoires très différentes. En deçà de la forme “forte” de la communauté, ce sont souvent des “coopérations faibles” organisées en collectif provisoire, imparfait et labile qui, par leur souplesse, leur multiplicité et leur sens du mouvement, sont à l’origine des usages les plus innovants du web 2.0.5. «


Méritocratie
« Le monde des plates-formes relationnelles n’est pas organisé par des hiérarchies préétablies fondées sur le statut social des personnes, leur qualification, leur prestige ou leur diplôme. Il s’agit d’un monde profondément méritocratique qui récompense ceux des participants qui sont parvenus à intéresser les autres. C’est donc par leurs activités, par la mise en œuvre de leur compétence, par la visibilité qu’ils ont su donner à leurs actions que se dessinent des hiérarchies entre utilisateurs. Les collectifs du web 2.0 ne sont cependant pas des démocraties plates, auto-organisées et rigoureusement égalitaires. Elles font même apparaître des hiérarchies très fortes, des comportements stratégiques et des appariements sélectifs, mais ces hiérarchies, souvent changeantes et mobiles, sont le produit collectif du comportement individuel des autres. »

 

Motivations hybrides
« Le succès du Web 2.0 révèle », note le pool de l'Ecole Supérieure de Journalisme de Lille sur son blog,  « des motivations hybrides de la part des individus en interaction. Certes, un utilisateur de services 2.0 est d’abord préoccupé par la satisfaction de ses intérêts propres et mu par des motivations individualistes (désir de s’exprimer, de publier ses propres infos et images, recherche de visibilité et de notoriété, etc.). Mais, dans la pratique, ses buts ne sont jamais aussi clairement définis. Flexibles et pragmatique, ils changent en fonction de l’évolution de ses pratiques. Sur Internet, les intentions individualistes rencontrent des opportunités de partage d’information. Un exemple parlant : la plupart des logiciels et services du Web 2.0 sont produits par des individus (des geeks) en demande d’outils qui pourraient leur être utiles. C’est pour répondre à leurs propres besoins qu’ils y travaillent. En développant et en diffusant ces outils, ils permettent à d’autres d’en profiter et de les adapter à leurs propres besoins. Ainsi, sur Internet, les occasions d’aider d’autres individus se multiplient notamment à travers les forums et les réseaux d’échange pair-à-pair. »

 

Les coopérations faibles
Pour Dominique Cardon, cela débouche sur des modes de collaboration inédits entre utilisateurs. « En écho au célèbre article de Mark Granovetter sur la force des liens faibles, on propose de qualifier ce modèle de coopérations faibles. A la différence des coopérations «fortes » qui se fondent sur une communauté préexistante de valeurs et d'intentions, les coopérations faibles se caractérisent par la formation « opportuniste » de liens et de collectifs qui ne présupposent pas, préalablement, d'intentionnalité collective ou d'appartenance « communautaire ». En invitant à rendre publiques informations et productions personnelles et en développant des fonctionnalités de communication et de mise en partage, ces plates-formes proposent une articulation originale entre individualisme et solidarité. Elles favorisent une dynamique de bien commun à partir de logiques d'intérêt personnel. Et le sociologue de citer comme exemple emblématique de cette force des faibles, l'encyclopédie Wikipédia...

 

 

Sources et infos
Le design de la visibilité : un essai de typologie du Web 2.0, Dominique Cardon. Laboratoire SENSE, Orange Labs
Le design de la visibilité. Un essai de cartographie du Web 2.0. Réseaux, N°152, 2008, p.93-137

La force des liens faibles : sur les valeurs du Web 2.0. Blog numérique de l'école supérieure de journalisme de Lille