Comme en écho à Gladwell, au moment où la révolution arabe fleure bon le tweet, Evgeny Morozov lance un pavé dans la mare avec la publication de « L'illusion du net » où il exprime lui aussi son scepticisme quant à la capacité du Web à changer le monde. « Je viens de l'ancienne république soviétique de Bellarus » explique-t-il lors d'une conférence mise en ligne sur Daily Motion,  « qui comme certains d'entre vous le savent, n'est pas exactement une oasis de démocratie libérale.  C'est pour cela que j'ai toujours été fasciné par la façon dont la technologie pouvait effectivement remodeler et ouvrir des sociétés autoritaires comme la nôtre. Donc j'ai obtenu un diplôme universitaire et me sentant très idéaliste, j'ai décidé de m'engager dans une ONG qui utilisait les nouveaux médias  pour promouvoir la démocratie et les nouveaux médias dans une grande partie de l'ancienne union soviétique. Toutefois, j'ai été étonné de découvrir que les dictatures ne s'effondrent pas si facilement. En fait, certaines d'entre elles ont survécu et certaines sont mêmes devenus plus répressives.  Et c'est là que mon idéalisme a disparu et que j'ai décidé de quitter mon emploi dans cette ONG et de vraiment étudier les freins qu'Internet pouvaient apporter aux tentatives de démocratisation.  Je dois avouer que cet argument n'a jamais été très populaire et il ne l'est probablement toujours pas auprès de vous. Il n'a jamais été populaire auprès de nombreux dirigeants politiques en particulier auprès  aux Etats-Unis qui d'une certain façon pensaient que les nouveaux médias pourraient faire ce que les missiles ne faisaient pas, c'est à dire promouvoir la démocratie dans des endroits difficiles. Où on avait tout essayé sans succès. »

 

 

 

Libéralisme iPod
Les cuber-utopistes disent que comme les fax et les photocopieurs des années 80, les blogs et les réseaux sociaux ont radicalement changé l'économie de la contestation : inévitablement, les gens allaient se rebeller ! Pour simplifier, on présumait jusqu'à présent que si on donnait assez de connectivité aux gens, si on leur donnait assez d'appareils, la démocratie suivrait inévitablement. C'est ce que j'appelle le libéralisme iPod. Nous supposons que chaque iranien ou chinois qui possède et aime son iPod aimera aussi la démocratie libérale.  Je pense que c'est faux. En permettant aux citoyens de s’organiser et de se mobiliser, les événements qui ont touché la Tunisie ont démontré le pouvoir des médias sociaux. Il est cependant important de ne pas oublier que c’est le chômage et la situation économique et sociale du pays qui ont poussé tant de gens à descendre dans le rue et non pas le fait qu’ils aient accès aux téléphones portables ou à Facebook. Ces outils ont joué un rôle important, mais il ne faut pas généraliser cette situation à d’autres pays simplement parce qu’une part significative de la population est en ligne et utilise Facebook. Que se serait-il passé si Ben Ali était resté au pouvoir ? Il se serait très probablement engagé dans une vague de répression, en arrêtant tous les opposants. Les médias sociaux lui auraient alors permis de recueillir toutes les preuves nécessaires, sur Twitter, sur Facebook ou sur des blogs. C’est ce qui a notamment été fait par le gouvernement iranien à l’issue des protestations de 2009."

 


L'intoxNet

« Je pense que le plus gros problème ici est la logique selon laquelle on devrait lâcher des iPods plutôt que des bombes. Ceux d'entre vous, explique encore Morozov,  « qui pensent que les nouveaux médias internet pourraient d'une façon ou d'une autre éviter un génocide ne devrait pas chercher plus loin que le Rwanda où dans les années 90, c'est en fait 2 stations de radio qui ont en premier lieu attisé une bonne partie de la haine ethnique.  Selon le chercheur, certains gouvernements sont passés maîtres dans l'utilisation du cyber-espace à des fins de propagande. C'est ce que Morozov appelle « L'intoxnet », une combinaison d'intox et d'Internet. Ainsi constate-t-il, les gouvernements russes, chinois et iraniens forment des bloggeurs qui vont poster des publications et commenter des questions politiques sensibles afin d'influencer l'opinion. Rien de plus facile dorénavant de repérer les dissidents : «Auparavant, le KGB -notamment- utilisait la torture pour recueillir des informations sur les activistes. Aujourd'hui, leurs données sont tout simplement disponibles en ligne sur Facebook. »

 


L'opium du peuple
Et si, d'un autre côté, Internet n'était pas le ferment révolutionnaire tant décrit, mais bien l'opium du peuple ? Evgeny Morozov : « Internet n'est peut être pas la technologie qui va pousser les gens dans la rue, mais celle qui rend les gens passifs, qui les cantonnent dans leur chambre à télécharger de la pornographie. Devenir fan, partager, double-cliquer sur  "J'aime", "Twitter" et "Retwitter " des informations n'aide pas à faire la révolution. » Au contraire, constate amèrement Morozov, la facilité avec laquelle on peut " soutenir " une cause sur les réseaux sociaux a comme résultat inverse de donner bonne conscience à des internautes toujours aussi frileux. Le Web aide à dépolitiser les masses et il est tout sauf certain selon le chercheur qu'ouvrir l'accès au Net provoque chez les internautes une ruée vers les sites d'Amnesty International ou de Human Rights Watch. " Les outils anticensure que Washington veut promouvoir serviront aussi à pirater des films d'Holywood ".