C'est en 1997 que Fabien Granjon a commencé à travailler sur la thématique de l'Internet militant avec un constat : certains mouvements politiques et sociaux semblaient s'approprier le Web nettement plus vite que les partis politiques ou les syndicats. « J'ai donc, explique-t-il dans un entretien publié dans la revue « Matériaux pour l'histoire de notre temps »,  « souhaité réfléchir aux liens entre ces usages, parfois intensifs, des nouveaux outils et l'évolution contemporaine des formes d'engagement militant. J'ai ainsi constaté qu'Internet, fondé sur la notion de réseau et d'horizontalité, correspondait pleinement aux formes d'engagement matériel ou personnel des militants de ces nouveaux mouvements organisés en réseaux, faisant preuve d'une grande défiance vis-à-vis des procédure de délégation et défendant une prise de parole aussi horizontale que possible. » Pour Fabien Granjon, la structure du Web correspondrait ainsi parfaitement aux besoins de leur mode d'organisation à communication horizontale. Internet permet des formes d'auto-organisation comme celles mises en place par ces dockers britanniques et asiatiques qui ont utilisé le Net pour coordonner leurs mouvements d'arrêts, sans passer par les syndicats centraux. Voilà encore un lien entre les nouvelles formes de militantisme qui valorisent l'individu et les compétences particulières, la prise de parole en nom propre, le refus de délégation »

 

Militantisme cooopératif
Internet est ainsi le creuset d'un nouveau militantisme coopératif notamment parce qu'il constitue de facto un dispositif de mutualisation de données directement disponibles qui pourront être exploitées par tout un chacun. Du coup naissent des structures constituées par de petites équipes de bénévoles, avec un cercle premier très restreint et très stable, fonctionnant de manière décloisonnée et décentralisée, s’intéressant à des questions locales comme celle des sans-papiers, des sujets délaissés par les luttes ouvrières classiques et les structures politiques et syndicales traditionnelles.  Ces nouvelles formes d'engagement sont, selon Granjon, marquées par un double phénomène. « D'une part, il existe au sein des nouveaux mouvements politiques et sociaux un fort turn-over militant. Pour désigner ces nouvelles attitudes, Jacques Ion avait employé l'expression de militantisme post-it, qu'il opposait au militantisme de la carte ou du timbre. Cette formule, qui lui a valu beaucoup de critiques, m'avait paru pertinente car l'usage du net peut évidemment jouer un rôle majeur dans cette évolution, en offrant aux militants engagés dans une organisation très présente en ligne la possibilité de se retirer momentanément de l'action tout en restant informés de ce qui se passe, et donc de pouvoir se réengager sans difficultés quand ils le désirent de nouveau. D'autre part, de plus en plus, les « nouveaux militants » sont « multi-positionnés ». En fonction de leurs intérêts personnels, ils semblent ne plus hésiter à se lancer simultanément dans plusieurs combats, quitte à ce que leurs engagements restent provisoires. Et lorsque se pose pour eux la question de la gestion de leur temps militant, Internet, de manière très concrète, peut bien sûr les aider à mieux organiser leurs activités. »

 

Médias alternatifs
Ces nouveaux militants ont d'autres caractéristiques. Ils développent parfois des compétences très pointues, sur le plan juridique par exemple pour obtenir de nouveaux droits dans le cas des mouvements des sans-papiers. Ils s'investissent «naturellement » dans les médias alternatifs qui leur permettent d'entrer dans une logique de citoyen rédacteur.  En parallèle de leur intérêt pour les actions locales, la technologie leur ouvre les portes sur des actions internationales concrétisées par des mouvements comme les Centres de Médias Indépendants et les Indignés.

 

Médiactivistes
C'est encore dans les années 90 qu'Olivier Blondeau et Laurence Allard se penchent sur les usages politiques et militants du réseau. Ils publieront une histoire de l'activisme en ligne en 2007 intitulée « Devenir Médias ». Ils constatent eux aussi que les mouvements sociaux «traditionnels » se trouvent en panne d'idéologies. Quoi de commun, expliquent-ils dans un entretien avec David Dufresne,  entre un piqueteros argentin, un gréviste sud-coréen, un zapatiste du Mexique ou un black bloc du Sommet des Amériques ? A travers un travail sur quelques milliers de vidéos collectées qui composent ce paysage médiatique que nous appelons « médiascape », nous montrons la manière dont s'élabore un imaginaire politique globalisé. Il conduit à construire ses propres représentations à travers un récit, des images, une dramaturgie communes. De Seattle, en 1999, aux émeutes dans les cités françaises en 2005, en passant par les événements de Gênes lors du G8 de 2001, les mêmes images ont été réutilisées, remixées, à chaque fois pour inscrire la lutte dans un mouvement plus global

 

Des affiliations temporaires
Et ils pointent eux aussi le côté ponctuel du soutien : «Pour les orphelins de la politique, ceux qui sont hors partis ou syndicats, la politique ne ressemble pas forcément à sea forme traditionnelle. Une logique d'affiliation temporaire à des causes, supposant leurs propres mises en scène publiques, remplace l'encartement à vie. Ce sont les causes qui font se mobiliser des individus, qui les font s'agréger en un public qui peut, tout d'un coup, débarquer dans les rues : « Nous avons pu établir l'existence d'une véritable « stratégie cartographique » qui utilise les technologies de la géolocalisation pour produire des ressources communes aux activistes et leur permettre de monter en visibilité. La cartographie résistante de Rome illustre ce changement d'échelle des formes d'action politiques expérimentées avec et par Internet. Toutes les actions (logements, sans-papiers, féministes, télévisions pirates) sont géolocalisées sur la carte de la ville et tout ce qui a pu s'organiser à travers le réseau ponctuellement, ici ou là, sort au grand jour à la vue de toutes et tous. Le téléphone mobile est l'objet idéal, pour le pire et le meilleur, pour cette entrée dans le territoire de l'activisme électronique. Utilisé depuis Seattle, il tend de plus en plus à aménager ce passage entre les entrailles du réseau et le théâtre de la rue. Et avec trois milliards d'abonnés mobiles dans le monde contre un milliard pour internet. C'est une petite «machine de guerre » qu'il ne faut plus négliger. »