Le direct a dilué la fonction du journaliste en l 'amputant de ses fa-cultés d'analyse, le rangeant au rang de simple commentateur. Le numérique lui ôte une autre de ses prérogatives : la primauté de la diffusion de l'information. Après les médias soleil, voici l'ère, constate Ignacio Ramonet, des médias poussières.

Le 14 juin dernier, Ignacio Ramonet, Directeur du Monde Diplomatique édition espagnole et ancien directeur de l'édition française de 1990 à 2008, revenait sur son livre « L'Explosion du journalisme ». des médias de masse à la masse des médias. » à l'occasion du colloque « Les médias, nouveaux jouets de la pensée unique », organisé par le CePag à l'Espace Solidarité de Namur.

Après l'apparition de la parole arti-culée et, voici 5000 ans à l'embouchure du Tigre et de l'Euphrate, de l'écriture, l'invention de l'imprimerie est le plus grand bouleversement de la communication avant Internet. Ignacio Ramonet : « Avant Gutenberg, l'écriture était réservée à un corps professionnel, essentiellement des moines, qui avaient le monopole de la lecture de la bible. On n'étudiait qu'une « science », la théologie. L'invention de l'imprimerie va provoquer une révolution culturelle du savoir et de la connaissance en en démocratisant sa diffusion. Toute transformation du système de communication provoque une transformation de la société. Si l'imprimerie a ouvert les portes de l'humanisme et de la re-naissance, on est très loin d'avoir pris la mesure des bouleversements qu'induit le numérique.
L'informatique est devenue la base même de la communication en même temps que le Web n'en n'est qu'à ses balbutiements »

 

De la contestation sociale ponctuelle
Ignacio Ramonet : « Internet n'existe dans le grand public que depuis 25 ans. Voyez les mutations majeures qu'il a déjà provoquées sur les champs de la communication et de la vie en société. Nous sommes à l'an 1 d'Internet. Voici 5 ans, les réseaux sociaux n'existaient pas. Dans 5 ans, ils n'existeront plus, ils seront remplacés par autre chose dont on ne connaît pas encore les conséquences. Une seule chose est certaine : le Web bouleverse en profondeur le fonctionnement des sociétés. Ces outils nouveaux permettent des organisations qui accélèrent les mouvements sociaux. Là où on disait que les syndicats n'existaient plus, on voit apparaître des mouvements comme les Indignés ou Occupy Wall Street. Les réseaux sociaux permettent de produire de la contestation sociale ponctuelle, sans programme préalable, à partir d'alliances entre gens qui au départ, ne se connaissaient pas. »

 

Google, Facebook et Twitter : les nouveaux géants des médias
Dans les années 90, lorsque l'on étudiait les médias, on analysait les grands groupes médiatiques comme le New York Times, Gannett, Tribune, ou News Corporation aux USA. Ce sont des dinosaures en voie d'extinction, tout comme l'ensemble des groupes de presse européens. Les nouveaux géants médiatiques s'appellent Google, Microsoft, Twitter et Facebook. Ils sont en train de faire voler en éclats le paysage médiatique traditionnel, plus particulièrement la presse écrite qui est le dernier média d'information payant. Internet relève essentiellement de la culture de la gratuité. La seule information qu'on reçoit moyennant finance est l'achat d'un journal. Cette transaction là apparaît comme de plus en plus archaïque, à tort ou à raison insupportable. » Dans son livre Ignacio Ramonet se penche sur la situation en France et aux Etats-unis. Entre 2003 et 2008, la diffusion mondiale des quotidiens payants a baissé de 7,9% en Europe et de 10,6% en Amérique du Nord. Aux USA, plus de 120 journaux ont disparu ou se sont reconvertis dans le numérique. « Des dizaines de milliers de journalistes ont perdu leur emploi : c'est une des fonctions les plus si-nistrées. »

 

Quelle valeur ajoutée pour le journa-liste d'aujourd'hui ?
« Mais ce n'est pas le problème principal. Aujourd'hui, le journaliste est frappé par une crise d'identité. A partir du moment où chacun a dans sa poche un petit ordinateur qui est à la fois un téléphone, une caméra, un appareil photo, une machine à écrire, un GPS et une TV, à partir du moment où cet équipement a une portée planétaire, quelle valeur ajoutée le journaliste peut-il encore apporter ? Aujourd'hui, tout le monde peut donner son avis. On a la possibilité de donner son point de vue comme n'importe quel journaliste. »

 

Des prosommateurs
C'est donc une crise d'identité majeure : « Qu'a donc le journaliste de plus que moi qui, avec mon appareil, peut donner mon opinion ? Les chaînes d'information en continu invitent d'ailleurs les spectateurs à envoyer les images s'ils sont témoins de quelque chose. La presse numérique multiplie les invitations à envoyer ses photos et vidéos. Les nouveaux médias se nourrissent de ces nouveaux « prosommateurs » à la fois producteur et consommateur d'information. 
Aujourd'hui, je peux intervenir comme commentateur d'une information publiée dans un grand média, je peux argumenter et parfois faire corriger l'article : je suis spectateur-acteur. Il est frappant de voir que les premières images des attentats du 11 septembre, de l'accident nucléaire de Fukushima ou des manifestations de la place Taksim n'ont pas été prises par des reporters mais par des gens sur place. La presse écrite est une invention de la période industrielle où une élite produit un savoir figé une fois pour toute que les ouvriers impriment. C'était un média soleil où toute l'information gra-vitait autour des journalistes. Internet les transforme en médias poussières. »

 

Twitter dame le pion aux chaînes de TV
« Dans sa dernière campagne, il est frappant de constater que Barack Obama n'a accordé aucun entretien à un grand média traditionnel, un journal ou une chaîne de TV grand public. Il a axé sa communication sur les réseaux sociaux et sur des meetings et s'est appuyé sur une flottille de volontaires qui ont fait du porte à porte dans tous les Etats. Pourquoi ? Parce qu'Obama a plus de 27 millions de suiveurs sur Twitter : c'est plus que toute l'audience réunie de toutes les télévisions américaines. C'est plus que le nombre total de lecteurs des 75 journaux les plus lus. Ainsi donc, à travers quelque chose d'aussi simple et personnalisable que Twitter, il peut toucher beaucoup plus de personnes qu'en allant dans un débat qu'il ne contrôle pas totalement. ! »

 

L'information n'a plus d'autre valeur que sa consommation
Autre effet du Web sur l'information : son changement de hiérarchie. Ce sont les informations les plus consultées qui ont tendance à avoir le plus de poids du point de vue des éditeurs. C'est le nombre de clics sur les bannières publicitaires qui entourent l'article qui détermine la rentabilité de l'information, pas sa fiabilité ni sa profondeur d'analyse. « Du coup, au lieu de vendre celle-ci comme de par le passé, on la fournit gratuitement. Et quand le site d'information Slate commente ou fait référence à un livre ou à un DVD, des liens hypertextes pointent vers les boutiques de vente en ligne d'Amazone. Pour chaque vente effectuée, Slate perçoit 6% du prix. Dans ce contexte, l'information est une simple matière première que l'on vend et revend quelque soit son contenu. Ce qui compte, c'est qu'elle soit consommée par le plus grand nombre. Le marché de l'information ne consiste plus à vendre de l'information aux gens mais à vendre des gens aux annonceurs aux annonceurs. La seule valeur de l'information, c'est sa consommation, ce qui 
explique la mauvaise santé de l'information journalistique actuelle qui doit être simple, jouer sur l'émotion, être caricaturale et immédiate. »

 

Du journaliste à l'immédialiste
Cette immédiateté est tout sauf inoffensive. Jusque fin des années 80, le direct n'était pas possible pour des raisons techniques. En 1975, la guerre du Vietnam n'a pas été diffusée en direct. En France, les premiers événements diffusés en direct sont ceux de la révolution roumaine de 1989. Pour ce faire, France 5 avait dû jongler avec les réseaux hertziens de la Hongrie, de l'Italie et de la France. Aujourd'hui, avec les réseaux satellitaires, le direct est devenu la norme. Du coup, les journalistes n'ont plus le temps d''élaborer une réflexion sur ce qui se passe. Lors de l'ouverture du mur de Berlin, un journaliste de CBS, filmé en direct, s'est exclamé à l'intention des téléspectateurs : « ce que vous voyez, c'est l'histoire qui est en train de s'écrire sous vos yeux. » La question qui se pose est bien celle-ci : quel rôle le journaliste peut-il avoir dans la couverture d'un événement lorsque l'histoire est en train de se faire sous les yeux des citoyens ? Et bien la réponse est : il n'en n'a plus. C'est comme regarder un match de foot en direct. Comme on n'en connaît pas la fin, on peut juste faire du commentaire. Etymologiquement, faire du journalisme, c'est procéder à l'analyse d'une journée. Impossible face à un événement qui se déroule sous vos yeux. Le direct réduit ainsi le journaliste à un rôle d'immédialiste.

 

Des citoyens produits
Un immédialiste contraint de travailler dans une presse de plus en plus soumise aux pressions idéologiques de ses propriétaires, financiers et grands patrons d'entreprises. «Aux USA, un cinquième des membres du conseil d'administration des mille principales entreprises étasuniennes siège également à la direction des grands médias. « Cela pose un problème réel à la démocratie. Ces grands médias ne parviennent plus à élargir le champ démocratique. Ils auraient plutôt tendance à la restreindre, voire résister face à celui-ci. Les groupes médiatiques sont devenus les chiens de garde du désordre économique établi. Ces groupes sont devenus des appareils idéologiques de la mondialisation. Ils ne se comportent plus comme des médias, mais comme des partis politiques, comme des opposants, ou plutôt des partisans idéologiques d'un système et d'une pensée unique. D'où l'intérêt et la nécessité de nouvelles voies pour le journalisme, comme celles empruntées par Mediapart ou WikiLeaks, mélange de journalistes professionnels, d'experts blogueurs et de citoyens veilleurs. » Il s'agit de dessiner les contours du temps de l'après-dinosaure, et d'éviter qu'Internet ne consacre le modèle de la pensée unique où la valeur de l'info est fixée par sa consommation par un maximum de citoyens produits qu'on travaille à ne plus faire réfléchir mais à avaler un ordre établi sur le chaos économique, social et culturel des populations.