Ainsi s'exclame en 2007 Mitch Altman, roi du fer à souder et fervent partisan de « l'Open Hardware » devant l'expansion des hackerspaces, ces espaces un peu bizarres où les gens mettent la main et les coudes dans les systèmes d'information d'aujourdhui. Rencontre avec Cédric Lood, le monsieur multi-tâches de l'espace Hacker de l'ULB pour qui le hacker est un «bricoleur de technos diverses aimant sortir des manuels et des sentiers battus pour s'adonner à des activités créatives et de partages de connaissances.

Nous sommes en 1999. En Allemagne, le Chaos Computer Club organise un grand camp quadriannuel qui rassemble des hackers du monde entier. « Une bouteille de Club-Maté à la main, la boisson préférée des hackers boostée à la caféine, les participants du Chaos Communication Camp participent à de multiples ateliers, écoutent des conférences, ou tout simplement discutent avec leurs voisins de tente. L'édition de 2007 est marquée par une conférence 59 qui aura un impact sur la communauté mondiale : l'expansion des hackerspaces, ces espaces physiques où les hackers se rencontrent. Parmi l'assistance, on trouve Mitch Altman, fervent partisan de l'open hardware et roi du fer à souder. Aujourd'hui encore, il en garde un souvenir ébloui, et pour cause : "Il a changé ma vie à jamais et celle de tant de gens. Je ne suis pas venu ici en pensant que ça marquerait le début d'un mouvement mondial mais ça a été le cas. Trois hackers allemands ont juste fait une conférence expliquant comment lancer des hackerspaces. Comme nous avons prospéré, d'autres s'y sont mis et ont prospéré, et maintenant ils sont maintenant plus de 900 listés sur hackerspaces.org, tout autour du monde. Ce réseau déjà existant va changer le monde comme jamais".

Cédric Lood : « Les conférences du CCC peuvent en effet être vues comme des hackerspaces géants à durée de vie limitée dans le temps et avec une po-pulation internationale. Les personnes ayant été impliquées dans ces événements en ressortent généralement assez marquées (pensez à Woodstock pour les fans de Rock and Roll), que ce soit par les qualités humaines de la communauté présente ou par l'influence de toutes ces personnes aux motivations de "faire/fabriquer" des choses pour le fun. Il était donc assez naturel à l'époque de vouloir prolonger cette expérience dans des endroits qui soient un plus permanent et c'est donc ainsi que les hackerspace sont nés. Dans un premier temps, ils ont émergé en Allemagne (hôte des très célèbres Chaos Computer Congress et Chaos Computer Camp) mais le mouvement s'est rapidement amplifié suite à une certaine boucle de communication à renforcement positif. En effet, pas mal d'enthousiastes ayant monté des hackerspaces se sont mis à utiliser ces fameuses conférences pour les présenter à une large audience (internationale) et ont exprimé leurs retours d'expériences sur les choses qui marchaient (ou pas) quand on essaie de lancer un hackerspace. La boucle de communication était donc bouclée.

 

 

 

Organisation distribuée

« Il existe une très grande diversité dans le mouvement des hackerspaces. Il est important de se rendre compte qu'il s'agit d'un mouvement dispersé géographiquement (il existe des hackerspaces un peu partout dans le monde), et que ceux-ci opèrent donc dans des cultures qui peuvent être fortement différentes. Tout cela a donc un impact non négligeable sur leurs méthodes d'organisations, motivations, objectifs, ... Qui plus est, ce mouvement est organisé de manière distribuée. C'est à dire sans autorité centrale, ni hiérarchie. Il n'y a donc pas de "communication unifiée" circulant dans ce milieu, ni d'ailleurs de "marque" ha-ckerspace à laquelle on pourrait correspondre à "x" pour-cent. La distribution comme méthode d'organisation a deux conséquences très importantes, la première est la robustesse du mouvement, peu importe par exemple que 99% des hackerspaces de par le monde ferment soudainement boutique, ceux qui resteront ouvert ne seront pas impactés, contrastez cela avec la suppression d'emploi de 99% du personnel d'une société commerciale. Deuxièmement la flexibilité d'adaptation du concept mentionnée plus haut, permettant d'opérer dans de nombreuses cultures différentes. Il existe néanmoins un sous-ensemble de caractéristiques que l'on retrouvera régulièrement. Une première est d'être un lieu de rencontre entre personnes passionnées par les technologies, nouvelles ou anciennes, liées à l'informatique ou non, ayant envie de partager leur enthousiasme et leurs connaissances avec d'autres personnes. On aura dès lors souvent dans les communautés hackerspace un "melting-pot" de compétences, qui favorise les collaborations inter-disciplinaire pour la réalisation de projets (une deuxième caractéristique récurrente des hackerspaces). Au-delà de ces 2 facettes, l'hackerspace est aussi une infrastructure, au confort et au matériel/outils disponibles variable, qui permet donc au gens de venir s'installer pour travailler sur leurs idées.

 

 

 

En Belgique et à Bruxelles....

« Il y a une dizaine de hackerspaces en Belgique. Historiquement, le mouvement a débuté avec l'installation du Hackerspace de Bruxelles (anciennement à Schaerbeek, désormais à St-Josse) en

2007. Dans un second temps, certaines des personnes qui avaient aidé à ouvrir l'espace ont décidé de continuer avec un autre projet d'ouverture dans leur propre ville. C'est ainsi que sont nés les hacker spaces de Gand et d'Anvers. La plupart des hackerspaces que je connais ont été pareillement inspirés. On peut clairement parler d'effet boule de neige.

 

 

 

Quand les familles sont soudées

Quel est le public des espaces pirates ? Tout le monde est le bienvenu dans un hackerspace. Dans la pratique, la démographie que j'ai pu observer est dans la tranche de 18-45 ans, mais c'est juste une indication. Il y a occasionnellement des ateliers à destination des plus petits. Un exemple concret est un atelier d'apprentissage de soudure électronique organisé au hackerspace d'Anvers qui avait ramené pas mal d'enfants accompagnés de leurs parents, voire de leurs grands-parents. Il n'y a à priori aucune discrimination au niveau de l'âge ou des compétences. Tout un chacun est invité à venir proposer d'organiser des ateliers ou des conférences. Ces dernier(e)s peuvent tout à fait être non techniques. Ce sera même le bienvenu car la communauté cherche sans cesse à s'ouvrir vers l'extérieur et à multiplier les profils. Il y a souvent des personnes qui passent avec un bagage technique limité, pour voir ce que l'on fait, et qui décide de s'impliquer dans des projets ou dans la gestion elle-même du hackerspace. On a par exemple eu au hackerspace de l'ULB des étudiants journalistes souhaitant, dans le cadre de leurs cours, faire des mini reportages. Ou encore des étudiants en art qui avaient une vision d'un montage utilisant de l'électronique mais pas les compétences au niveau programmation ou du montage électronique.

 

 

 

L'UrLab

La genèse de l'UrLab ? « Le hackerspace de l'ULB existe depuis environ 2 ans. Plus exactement, l'infrastructure existe depuis avril 2011, et le projet était en gestation dans la tête de certains étudiants depuis fin 2009. Le principe d'organisation "distribuée" que l'on trouve au niveau du mouvement global se retrouve aussi souvent au niveau de la gestion interne du hackerspace. Typiquement, il existe une structure de gestion, mais celle-ci est assez minimale par design, car la responsabilité de la gestion de l'espace est mise dans les mains de la collectivité. Il y a évidemment toujours des gens qui ont plus de temps, ou d'énergie, à un moment donné de leur vie pour assurer cette gestion, et cette "distribution" permet dès lors à ce dynamisme d'être explicitement pris en compte. La structure de gestion de UrLab est composée d'étudiants de l'ULB, mais les membres du hackerspace ne sont pas limités à ce groupe. En termes de réa-lisation, la vraie force du hackerspace pour l'instant réside dans l'organisation d'événements.

Typiquement, nous organisons des soirées de conférences tous les premiers lundis du mois ainsi des ateliers plus pratiques au moins une fois par mois. Les membres actuels travaillent beaucoup à la réa-lisation de projets électroniques impliquant des petites plates-formes d'expérimentation à microcontrôleur de type Arduino, Rasperry Pi, ainsi que du développement logiciels, notamment du web, administration de systèmes et de réseaux sous linux, ...

 

 

 

Le royaume de la récup

La différence entre un laboratoire de fabrication numérique et un espace pirate ? Un Fab(rication) Lab(oratory) est un endroit à vocation de production. Typiquement, on trouvera dans ces derniers des machines assez coûteuses et ayant besoin de maintenance et de supervision. Par conséquent on trouvera derrière un besoin de finance, et même si cela n'est pas inhérent en soi, d'une équipe de gestion responsable de l'espace. Voilà donc une première différence avec les hackerspace où l'on trouvera plus régulièrement des machines ou des ou-tils récupérés, et une gestion moins rigide de

l'espace. Une autre différence se situe aussi au niveau des projets réalisés. Il sera beaucoup plus courant de voir arriver dans les fablab des projets qui sont au stade "prêt" pour la production alors que dans les hackerspace les projets sont encore souvent au stade de la conception et de la discussion lorsqu'ils sont évoqués pour la première fois. Je me permettrai ici de mentionner qu'à nouveau, il y a beaucoup de diversités dans ces 2 mouvements et que les frontières sont parfois assez floues.

 

 

 

De l'HSBXL

Comment es-tu devenu hacker ? « Mon histoire avec les hackerspace a débuté aux alentours de l'année 2007. Un peu par hasard, un de mes collègues avait entendu parler d'une nouvelle structure qui allait s'ouvrir en Belgique et nous avions décidé d'aller voir de quoi il en retournait lors d'une de leur toute première réunion. Il s'agissait en fait du HSBXL qui était naissant à ce moment là et qui était localisé dans la maison d'un de ses fondateurs à Schaerbeek (il habitait en fait à l'étage et utilisait le rez de chaussée pour l'hackerspace). J'y suis retourné quelques fois par la suite, mais mon boulot ne m'offrait pas assez de flexibilité horaire à ce moment là pour que je puisse m'impliquer plus en avant dans le projet. La dynamique en place m'avait néanmoins fortement impressionné et j'avais pris une note mentale de l'ordre de "à la prochaine occasion, si j'ai le temps, je m'implique".

C'est ce qui est arrivé environ 3 ans plus tard lorsque j'ai rencontré 2 étudiants de l'université où j'étudiais qui avaient pour projet de lancer une telle structure au sein de l'ULB. Le projet sortait à l'époque de l'état de gestation mais était bloqué à un niveau organisationnel et administratif. Mon aide a été accueillie avec beaucoup d'enthousiasme et j'ai donc eu l'occasion avec d'autres personnes d'appliquer mon énergie à le relancer et à gérer les aspects opérationnels de l'espace une fois qu'il fut ouvert.

 

 

 

Fournisseur d'accès Internet Associatif

D'autres projets ? « Je reste pour le moment fort impliqué au niveau hackerspace, en faisant notamment des présentations sur le sujet, des ateliers et en aidant à organiser des activités. Au-delà de ça, je suis actif dans d'autres types d'associations. La première est neutrinet, qui est un projet de FAI associatif (fournisseur d'accès internet). Le but est de fournir aux gens une connexion internet neutre et de bonne qualité en combinant cela à une gestion associative de l'ASBL. Le but est aussi de promouvoir l'accès à internet comme un bien commun. La deuxième est les RMLL (rencontre mon-diale du logiciel libre), qui est un événement annuel organisé pour promouvoir l'utilisation du logiciel libre au grand public. Cet événement aura lieu pour sa prochaine édition à Montpellier début juillet 2014 et j'essaierai d'y coordonner l'organisation d'un thème "Hackerspace". Je suis par ailleurs nommé au comité d'organisation de l'événement pour une durée de 4 ans. Le troisième est un projet tout récent de lancement d'un laboratoire de biologie "do it yourself" à Bruxelles. Le but du projet est ici de rendre accessible à tout un chacun l'expérimentation biologique et la méthode scientifique appliquée à la biologie. Finalement, il y a récem-ment un intérêt qui se consolide dans la tête de pas mal de membres de hackerspaces en Belgique de lancer un camp de Hacker en notre plat pays - peut-être en été 2014. Il est donc probable que ce projet occupe une partie de mon temps à venir aussi.

 

 

 

Rencontres Mondiales du logiciel libre

Les RMLL ont eu lieu à Bruxelles à l'été : ton feed back de cette expérience ? « J'ai eu l'occasion de découvrir cet événement majeur du paysage du logiciel libre en m'impliquant dans le comité d'organisation local de cette édition 2013. L'organisation des rencontres a connu des hauts et des bas, mais au final l'expérience délivrée au grand public et aux habitués était de bonne qua-lité, le retour des gens étaient vraiment positif. D'un point de vue plus personnel, l'événement a été l'occasion de rencontrer et de travailler avec de nombreuses personnes que je ne connaissais pas et de découvrir un vaste univers d'individus et de groupes hyper enthousiastes, prêt à aider en mettant la main à la pâte, organisant de manière volontaire de chouettes activités tournant autour du logiciel libre. Ce genre d'événement est important pour le moral de la communauté du libre en général, mais aussi et surtout pour faire passer notre enthousiasme au grand public. Le retour est donc très positif, certaines collaborations ne s'arrêteront d'ailleurs pas avec la fin de cet événement, mais continueront dans le futur ».