C'est plus en matière de mutualisation et d'interopérabilité que de soutien au logiciel libre que les pouvoirs publics wallons et bruxellois se positionnent. Il n'empêche : le pacte du logiciel libre a été signé par les quatre grands partis francophones et le libre avance, lentement mais sûrement. Petite photographie d'administrations bigarrées où une commune wallonne sur deux utilise les outils Web libres d'IMIO tandis que les fonctionnaires desservis par l'ETNIC auront migré en janvier 2014 vers Microsoft Office 2007...

 

Juillet 2009. L'équipe du pacte respire : dans la Déclaration de Politique Régionale wallonne figurent des lignes qui récompensent bien des efforts. Il s'agit de "Promouvoir l'utilisation des standards ouverts et les logiciels libres." Ceux-ci étant "des outils indispensables pour assurer l'accessibilité de tous aux technologies de l'information tout en garantissant la liberté de chaque utilisateur." Ils ont en outre "une influence sur la position compétitive de nos entreprises, particulièrement des petites et moyennes entreprises, et sur l'innovation technologique". Voilà, c'est fait. Oui, sauf qu'en novembre de la même année, le SPW Wallonie tranche en faveur de la standardisation vers Internet Explorer 6 pour, commente Thierry Bertrand, le Directeur du département informatique de l'administration, une "compatibilité optimale avec les standards choisis". Bref et à tous les niveaux de pouvoir, du pragmatisme et du réalisme à la belge : le libre oui, mais pas forcément et pas à tout prix.

 

 

Pas vraiment de volonté manifeste

Robert Viseur, Assistant à l'UMONS et Guideur technologique au CETIC: " On ne constate pas au niveau du Fédéral une volonté manifeste en faveur du libre. Ce sont plus des initiatives au cas par cas avec un intérêt surtout marqué pour les standards ouverts et l'interopérabilité qu'ils permettent. Il n'y a pas à ma connaissance de grands plans de migration vers l'Open Source, et les initiatives existantes peuvent parfois être représentatives de ce qui peut se passer en matière d'Open Source dans le secteur public. L'échec du déploiement d'OpenOffice.org au SPF Justice tiendrait ainsi à la fois de la volonté d'un prestataire historique à protéger son pré carré, et du manque de rigueur dans l'organisation de la migration et dans l'analyse des flux et processus en oeuvre chez les utilisateurs. Ce n'est pas parce qu'un traitement de texte ressemble à un autre que les utilisateurs ne seront pas perturbés par un changement d'environnement. »

 

 

Le paquet sur la mutualisation

"Du côté wallon également et même si l'on évolue dans le contexte de la Déclaration de Politique Régionale qui évoque explicitement la promotion du libre, on reste réaliste. Côté administration wallonne, il n'y a pas à ma connaissance de politique très claire pour le moment. Le SPW Wallonie n'est pas reconnu pour privilégier de façon systématique l'Open Source.  Par contre, de gros efforts sont faits en matière de mutualisation. Si on remonte à 2006, on se souvient qu'EasiWal a initié toute une réflexion en faveur de la mutualisation des développements informatiques et des achats groupés en Région Wallonne. A cette époque, l'idée de créer des forges était assez à la mode. D'où le lancement d'un service d'hébergement de projets. Ce sera la Forge Wallonne, avec des outillages en ligne, des répertoires de code et des forums qui ont pour but de favoriser le développement collaboratif et de mettre les résultats logiciels à disposition d'autres administrations intéressées. Les développements issus de CommunesPlones participent à cet état d'esprit."

 

 

CommunesPlone versus Agoracités

En parallèle, le gouvernement de l'époque a pris l'initiative d'un guichet unique à destination du citoyen. Ce projet appelé Agoracités a été confié au GIEI avec comme objectif de mutualiser les développements autour d’une plate-forme régionale, et d’en faire profiter toutes les entités locales.

Il s'agissait d'un modèle de site hébergé chez NRB qui pouvait être proposé à l'ensemble des communes via NSI. Agoracités n'était pas à proprement parler Open Source mais un modèle hybride. Certains informaticiens sensibles à l'Open Source n'ont pas souhaité rester engoncé dans ce modèle de gros projets menés par les prestataires historiques. Ils ont préféré lui substituer un modèle contributif. Les deux fers de lance de ce mouvement collaboratif Open Source sont la commune de Sambreville et celle de Seneffe. "Soit Joël Lambilotte et Olivier Snickers. C'est parti de façon un peu spontanée, sans aucun soutien institutionnel, plutôt de façon frontale face aux lignes directrices de la tutelle." Tout doucement, CommunesPlone fera son petit bonhomme de chemin. Sur deux volets : le portail Web avec le guichet citoyen et les outils métier, le plus connu étant celui de gestion des conseils communaux qui sera repris par EasiWal pour la gestion des travaux du Parlement Wallon. Progressivement, on a ajouté d'autres briques, notamment un outil de gestion de l'urbanisme, de nouveau sur le monde contributif.

 

 

500.000 € pour Qualicité

En parallèle de la montée en puissance de CommunesPlone, le cabinet Courard de l'époque va soutenir à concurrence de 500.000 € Qualicité, un projet d'échange numérique entre quatre communes : Ans, Arlon, Namur et Mons. Robert Viseur: "Avec une approche complètement différente de celle de CommunesPlone. Ici, Il s'agit de définir des bonnes pratiques, puis de mettre en place des outils permettant de transposer celles-ci dans les communes. Cela s'est traduit de deux façons. Tout d'abord Qualicité jouera le rôle de centrale d'achat et obtiendra un accord de distribution des outils Stesud pour la Région Wallonne. D'autre part, l'équipe de Qualicité s'attellera à du développement de logiciels métier dans une philosophie d'externalisation maximale. L'outil était conçu de manière à minimiser le besoin en informaticiens. Tout ce qui était relatif à l'automatisation des processus communaux était faisable de manière graphique. Donc finalement deux approches très différentes. D'un côté une approche menée par des informaticiens, très collaborative, avec des ateliers qui embarquent les utilisateurs dans l'appropriation d'outils. De l'autre une approche beaucoup plus top down où l'on définit des bonnes pratiques que l'on injecte dans les communes."

 

 

Une intercommunale, deux équipes

Agoracités, Qualicité, CommunesPlone : cela commençe sérieusement à faire désordre. En 2010, Paul Furlan décidera de jeter l'éponge au profit de CommunesPlone, largement soutenu par l'Union des Villes et Communes de Wallonie. Les développements Agoracités migreront vers CommunesPlones et les équipês de Qualicité et de CommunesPlone seront fusionnées. Paul Furlan : "Trois ans après leur lancement, le premier bilan de ces deux expériences a conduit à constater d'une part que les outils CommunesPlone étaient fortement utilisés au niveau des pouvoirs locaux et que ceux d'Agororacités l'étaient moins et, d'autre part, que le modèle économique sous-tendant CommunesPlone était nettement plus efficient que celui d'Agoracités." En pratique, les sites fonctionnant sous Agoracités (technologie Jahia) seront portés sur CommunesPlone (technologie Plone). Et les deux équipes seront fusionnées, tant expliquera Furlan" pour éviter les situations de" concurrence » entre les différents groupements de communes que pour consolider, rationaliser et renforcer le dispositif de mutualisation informatique mis en place sous la précédente législature». Imio, le bras armé Open Source des pouvoirs publics locaux. Robert Viseur: "Il sera d'ailleurs intéressant de voir comme la dynamique communautaire pourra être conservée dans le cadre de l'option "Software As A Service" retenue et dans celui d'une structure intercommunale relativement lourde qui fonctionnera par objectifs et par priorités."

 

 

IMIO : recours exclusif à l'Open Source

C'est ce qui explique qu'en Belgique, la nouvelle intercommunale est la traduction la plus explicite d'une stratégie Open Source d'un pouvoir public. "Avec IMIO", explique Joël Lambillotte Directeur du département logiciels libres", on se trouve devant une structure officielle, qui a pignon sur rue et dont les statuts prévoient le recours exclusif à l'Open Source en matière de développement logiciel. C'est une belle avancée dans la mesure où ces logiciels sont diffusés à large échelle dans les pouvoirs publics locaux. 130 communes utilisent notre outil de site Web et 50 logiciels de gestion des processus de collèges et conseils sont en exploitation. Il y a d'autres bénéfices. Grâce à la normalisation des standards ouverts, nous permettons à différents organismes publics d'ouvrir leurs interfaces d'échange et de simplifier leurs flux d'information. Quelque part, on fait de la simplification administrative sans devoir modifier le décret en mettant en place des mécanismes informatiques par l'intermédiaire de standards ouverts et de services web."

 

 

Perdre son âme

"Au départ, j'étais peu enthousiaste de cette "récupération" politique. On avait peur de perdre son âme, de voir se diluer le sens du projet par l'imposition d'une structure intercommunale. Mais les bourgmestres -IMIO compte 170 membres- ont bien perçu l'enjeu derrière. Tout d'abord nous avons gardé le savoir faire technique. On parle beaucoup de Cloud aujourd'hui. Nous l'avons créé en 2007 et nous le mettons maintenant à disposition des communes pour un hébergement effectué avec toute la transparence que le libre permet. Cette transparence et ce modernisme sont en décalage avec les images de lourdeur et d'opacité véhiculées par les intercommunales en Wallonie. L'idée est de mettre en place des outils hébergés dans le cloud qui collent aux besoins des pouvoirs publics locaux, ce avec une dimension régionale. Prenons l'exemple de Fix My Street, "récupéré » à Bruxelles par le CIRB pour le proposer aux 19 communes bruxellois. En Région Wallonne, il n'existe pas encore de projet commun de ce type. Et bien notre structure régionale et notre approche Cloud nous mettent en capacité d'en proposer un à destination de l'ensemble du territoire.

 

 

3,51 € la part

Avec un ticket d'entrée symbolique. Joël Lambillotte: "Il faut prendre une part de 3,51 € pour rentrer dans IMIO et avoir accès à notre portefeuille d'applications. Nous proposons des solutions métiers gratuitement, en mode SAAS (plus de 300 d'ici la fin de l'année). L'utilisateur ne paie qu'en fonction du service rendu : l'accompagnement organisationnel, l'encadrement, le paramétrage, la maintenance, la formation. Cela ne veut pas nécessairement dire que ce sera moins cher que dans le modèle licence traditionnel, cela veut surtout dire que les développements collent aux besoins de nos utilisateurs."

 

 

Une éternité

Paul Furlan : "Ces logiciels sont conçus pour répondre à des besoins communs mais en s'adaptant aux spécificités de chaque administration, qui peut dès lors se les approprier et les adapter à son contexte unique. Cette condition technique indispensable à la mutualisation fait en outre l'objet de collaboration avec d'autres acteurs privés ou des universités. Les coûts de développement ne sont payés qu'une fois. Ce qu'une autre administration a déjà payé n'est plus repayé. » Dernière avantage d'une structure de type intercommunale : la pérennité. Joël Lambillotte :" Sous cette forme juridique, on est au moins parti pour minimum 50 ans" . En matière informatique, autant dire une éternité...

 

 

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