Qui ne connaît ce trio magique, fleuron des high tec made in USA. Il fait partie du cercle très fermé des géants qui font la pluie et le beau temps sur le Web. On les appelle aussi les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) et leur puissance financière est colossale. En France, une association d'éducation populaire de 3 permanents veut proposer une alternative libre aux services numé-riques commerciaux des géants du Web. Imaginez un Facebook respectueux de l'intimité de ses utilisateurs, ima-ginez un moteur de recherche anonymisant les requêtes et, pourquoi pas, une messagerie n'indexant pas automatiquement les contenus des messages afin d'y adosser des publi-cités personnalisées. C'est le sens de la campagne 'Degooglisons Internet' de Framasoft.

Gmail, Youtube, Word, Facebook, Skype, Itunes, Google Search, You Tube, MS Office, Windows : tous ces produits et services sont la propriété exclusive des fameuses GAFAM. La plupart du temps, les conditions d'uti-lisation de leurs services numériques prévoient la cession pleine et entière des droits d'exploitation des données à des fins commerciales. Leur pouvoir va croissant. C'est le comité des sages mis en place par Google qui décide si votre droit à l'oubli numérique peut ou non être exercé. C'est Apple qui décide d'imposer l'album « Songs Of Innocence » de U2 en le plaçant d'autorité dans la bibliothèque musicale du demi milliard d'utilisateurs de iTunes et de l'iCloud. Cette mainmise de quelques sociétés américaines sur les données de centaines de millions d'utilisateurs dans le monde entier correspond parfaitement aux intérêts économiques (la fourniture de services performants de recherche et de distribution d'informations financés par la publicité) et stratégiques (le profilage des utilisateurs) du gouvernement des Etats-Unis qui, sur base du Patriot Act, sait qu'il peut compter le cas échéant sur de précieuses sources. Et il est demandeur, on l'a appris avec les révélations d'Edward Snowden.

 

 

Des alternatives libres

Face à ce modèle ultra-centralisateur de captation et d'utilisation des données, Framasoft veut proposer une alternative libre et performante afin de créer des espaces de respiration et de maintenir des zones de libertés numériques dans un Web de plus en plus cadenassé. Pierre-Yves Gosset, Délégué Général : « Nous sommes une association d'éducation populaire issue du monde de l'enseignement. Le début de Framasoft vaut pour Français et Mathématique. D'un point de vue sociétal, le logiciel libre nous semble très important. Voilà pourquoi nous travaillons, le plus souvent de façon bénévole, à la mise à disposition de services comme Framablog ou Framapad. Vous savez, quand un syndicat nous dit, on est heureux d'utiliser Framapad à la place de GoogleDoc dans lequel on se sent surveillé, on a le sentiment de ne pas avoir perdu son temps ». Dans la foulée du scandale déclenché voici plus d'un an par les déclarations de Snowden, Framasoft s'est concerté avec différentes associations de défense des libertés numériques, dont la Quadrature du Net et April. « Plutôt que de toujours vouloir donner des conseils, nous avons décidé de proposer des outils tout en sensibilisant un maximum d'utilisateurs aux dangers qu'ils encourent en utilisant les services numériques privés des entreprises dominantes du Web. Nous avons aussi voulu montrer que c'était tout à fait possible de bénéficier de tous les ser-vices du Web en dehors de la galaxie Google-Facebook. Voilà la raison d'être de notre campagne « Degooglisons Internet ».

 

 

Degooglisons Internet

La campagne lancée en 2014 a 3 objectifs. Le premier est de sensibiliser le grand public, entreprises, collectivités, associations des dangers potentiels que représentent le GAFAM. Pierre-Yves Gosset : « Ces géants qui disposent d'une puissance financière considérable s'étendent de façon tentaculaire en rachetant les entreprises qui pourraient les gêner, en verrouillant des technologies, en imposant des protocoles. Elles sont devenues des trous noirs qui attirent non seulement des utilisateurs consentants, mais d'autres aussi qui vont fournir des infos sans le savoir. Elles ne sont pas nécessairement mal intentionnées. Leur modèle économique, la création de profils publicitaires, est tout à fait légal. Mais leur dimension et leurs ramifications leur donnent accès à des masses d'informations que jamais aucune organisation n'a eu, même aux heures les plus sombres de notre histoire. Savoir que vous étiez à telle heure à tel endroit dans tel magasin n'est pas très grave mais savoir que vous êtes marié, avec deux enfants, savoir quels endroits vous fréquentez, qui vous contactez, ce que vous mangez, ce que vous regardez, ce qui vous lisez, à qui vous téléphonez, ce que vous recherchez et ce que vous émettez comme opinion, cela fait beaucoup. Aucun service de renseignement n'a jamais eu autant d'infos sur les gens que ces entreprises ».

 

 

Qui contrôle le numérique contrôle aussi l'information

Aujourd'hui, tout est numérique. Les téléphones, les livres et les liseuses, les terminaux et tablettes. Du coup, celui qui contrôle le numérique contrôle aussi l'information, non seulement sa captation, mais aussi sa distribution : « si Google décide de censurer un site, de facto, il disparaît. Les smartphones peuvent être bridés. Apple peut vous empêcher d'accéder à tel ou tel site. Amazon peut effacer un ouvrage sur votre liseuse s'il décide que vous ne l'avez pas acheté au bon endroit. Les entreprises du GAFAM s'approprient, régulent et commercialisent les contenus, données et pratiques numériques de leurs utilisateurs alors qu'elles seraient censées se cantonner à délivrer un service informatique ». 

 

D'autres outils

Si le premier objectif de la campagne de Framasoft est de favoriser la prise de conscience de cette situation à un maximum de personnes, le deuxième est de démontrer que des alternatives sont possibles. « Cela ne peut pas passer par des entreprises concurrentes. Apple est la première capitalisation mondiale. Cela dépasse les 600 milliards de dollars. Faire un chèque de 10 milliards de dollars pour racheter un concurrent considéré comme dangereux ne leur pose pas de problème.

Ce que nous proposons nous en alternative, c'est de développer et de mutualiser du code, des applications et des services qui ne pourront pas être rachetés. Notre fonctionnement est basé sur la solidarité. On ne peut pas lutter de façon frontale avec un Google de 55.000 employés. Nous sommes 3 permanents ! On doit fonctionner par communauté solidaire comme avec Framapad. Aujourd'hui, ce service héberge 250.000 utilisateurs, citoyens, associations, syndicaux ou écoles, en France et dans le monde. Des utilisateurs qui ne sont pas suivis à la trace ». Framasoft propose encore Framadate, une alternative à Doodle ou encore Framasphere, un service à mi-chemin entre Twitter et Facebook. « Frama-sphere est un réseau social dénué de toute publicité. Lancé en octobre, il compte 13.000 inscrits. Un des intérêts de Framasphere est qu'il est basé sur le logiciel libre Diaspora. Ses utilisateurs peuvent directement communiquer avec ceux d'autres plates-formes Diaspora installées de par le monde. En tout, cela représente une communauté de 500.000 uti-lisateurs. Framatalk permet de faire de la visio-conférence tout en s'affranchissant d'un Skype qu'on sait, depuis les dé-clarations de Snowden, extrêmement surveillé par les gouvernements. L'association, dont le fonctionnement est essentiellement basé sur les dons, a établi une feuille de route jusqu'en 2017. A côté de Framadate (Doodle), Framapad (Google Docs) et Framasphere (Facebook) qui sont « opérationnels », Framasoft planche sur des alternatives à Google Search (Framasearch), YouTube (Framatube) ou encore Gmail (Framamail).

 

 

Essaimer

Le troisièmer objectif est d'essaimer l'idée qu'il est possible de degoogliser Internet. De ne pas se contenter de conseiller aux gens de quitter Google mais de leur montrer comment. « Framasoft est issue de l'éducation populaire. Nous ne sommes pas des informaticiens. L'année dernière, nous avons dégooglisé Framasoft. Comme monsieur et madame tout-le-monde, au fil des an-

nées, nous nous étions laissé séduire par la facilité immédiate des services proposés par la deuxième capitalisation boursière au monde. Nous avons montré qu'une structure aussi complexe que Framasoft peut se libérer de Gmail, Google Groups, Analytics, ainsi que d'Adsense et les services embar-qués. Si nous avons été capables de 

« nettoyer » notre association, d'autres peuvent le faire. C'est pourquoi nous avons décidé de documenter au maximum la façon dont nous avons procédé afin que toute association intéressée puisse reproduire ce processus de « Dégooglisation » que nous avons mené en interne. Nous ne voulons pas non plus que les gens quittent Facebook ou Google pour venir chez nous. C'est tout le contraire, nous voulons essaimer. L'objectif n'est pas de recentraliser autre part mais de décentraliser. Qu'un maximum d'associations s'équipent en installant et hébergeant les outils que nous proposons afin de constituer des maillages indépendants offrant à ses utilisateurs une puissance de communication de la même « valeur » qu'un Facebook, mais nettoyée de toutes ses déviances commerciales et publicitaires. C'est de cet essaimage, de cette décentralisation que viendra la degooglication que nous proposons ». En avril, le 24 précisément, l'association fera un retour d'expériences sur le sujet au Mundo B à Ixelles. Bloquez vos agendas, et pas nécessairement dans Google Agenda…