Par Jean-Luc MANISE

 

 

 

Au lendemain de l'investiture de Donald Trump, les ventes du roman 1984 de Georges Orwell ont littéralement explosé, cristallisant l'utilisation délibérée par le politique du mensonge. La langue de bois, les informations « alternatives » ne sont pas neuves dans le champ de la communication politique. Ce qui interpelle ici, c'est la capacité des réseaux sociaux à faire passer l'information, à la rendre crédible aux yeux de certains internautes. Jusqu'à quel point ?

C’est en 1948 que George Orwell rédige 1984. L’action de ce roman d’anticipation se déroule à Londres, capitale de l’Oceania, l’une des 3 grandes puissances qui se disputent la suprématie mondiale à Eurasia et Estasia. A Océania, la population est complètement asservie par une dictature contrôlée par Big Brother, le dirigeant du seul parti en place. Les habitants sont surveillés en permanence par la Police de la Pensée et Big Brother se tient informé des faits et gestes de chacun, d’où l’expression « Big brother is watching you » de-venue aujourd'hui célèbre. L’idéologie du régime tient en 3 slogans : « la guerre, c’est la paix » ; « la liberté, c’est l’esclavage », « l’ignorance, c’est la force. » Winston Smith, le héros principal du roman, travaille au mi-nistère de la Vérité. Sa fonction est de réécrire toute information contraire à la doctrine du parti et de faire disparaître les informations politiquement gênantes. Un dirigeant tombe en disgrâce ? Il n’a jamais existé. Big Brother a fait une promesse qu’il n’a pas tenue ? On n’en trouve aucune trace! Avec cynisme, Winston se définit comme un adepte de la double pensée qui consiste à mentir en pleine conscience et avec une absolue bonne foi.

 


Faits alternatifs
C'est de là qu'est parti le parallèle. Le 22 janvier, Sean Spicer, le directeur de la communication de la Maison Blanche, déclare que la foule présente lors de l’investiture de Donald Trump est plus importante que celle qui a réuni l’intronisation de son prédécesseur. Le mensonge est directement retoqué1 par la presse car à l’évidence il y a, photos à l'appui, beaucoup moins de monde que lors de l’investiture de Barak Obama en 2009. Pour couvrir son collègue, Kellyanne Conway, une des conseillères de Donald Trump, explique que Spicer a donné des «faits alternatifs» en réaction à des informations fausses données par certains médias. Très rapidement, on s'aperçoit que le terme utilisé par Kellyanne Conway est celui employé dans le roman de George Orwell. Une psychologue d’un site très fréquenté aux USA, Psychology Today fait le rapprochement. Selon Marilyn Wedge, Donald Trump "essaye de nous faire croire ce que lui et ses conseillers déclarent plutôt que ce que nous disent nos propres yeux".

 


Quand 2 et 2 font 5
En quelques jours, la viralité du Web fait le reste. Ron Charles, un critique littéraire américain, fait des liens entre 3 passages du livre et le comportement du gouvernement Trump.
La première « à la fin, le parti annonça que 2 plus 2 faisaient 5, et que vous deviez le croire » fait écho à la déclaration de Spencer de ce que l’investiture avait été un succès historique tandis que des photos circulaient attestant que l’événement n’avait été qu’un demi succès. Les médias vont multiplier les références à un comportement « Orwélien ». Résultat, les ventes d’un roman vieux de 68 ans sont multipliées par 100 et le roman arrive en tête des ventes sur le site d’Amazon. En parrallèle, nombreux sont ceux qui accusent les réseaux sociaux d'avoir favorisé la diffusion d'informations, fausses ou alternatives c'est selon, véhiculées par une ultra droite américaine qui a largement soutenu Trump. La question vient, brutale : les réseaux sociaux ont-il favorisé l'élection de Trump ? L'exemple le plus souvent retenu est celui de l'article qui affirmait que Trump était soutenu par le pape François. Il a été partagé plus de 6700 fois et a recueilli plus de 960.000 mentions j'aime. Selon Craig Silverman, l'éditeur du magazine en ligne canadien BuzzFeed, les 20 canulars qui ont eu le plus de succès ont été partagés ou commentés 8,7 millions de fois durant la campagne présidentielle contre 7,4 millions de partages, commentaires et réactions pour les 20 articles les plus po-pulaires de 19 sites de médias traditionnels comme le New-York Times ou le Washington Post.

Après l'élection de Trump, deux chercheurs des universités de Stanford et New York ont tenté d'analyser l'impact des réseaux sociaux. Ils relativisent leur importance. Sur base d'un sondage en ligne réalisé auprès de 1200 américains, seulement 14 % des américains considèrent les réseaux sociaux comme source principale d'information. Second constat : les fausses nouvelles sont plus largement partagées que les vraies et une majorité de ces « fake news » étaient en faveur de Trump. Ainsi, sur l'échantillon global de 156 nouvelles portant sur les élections et catégorisées comme fausses, 115 « pro Trump » ont été partagées 30 millions de fois sur facebook pour 41 pro Clinton partagées 7,6 millions de fois.

 


Facebook, une source d’info marginale ?
Mais les chercheurs estiment que leur effet est tout sauf significatif. Selon eux, un seul article aurait dû convaincre 0,7% de personnes décidées à voter Clinton ou voulant s'abstenir de changer leur vote en faveur de Donal Trump. Ce qui serait l'équivalent, toujours d’après l’étude, de 36 campagnes politiques publicitaires commandées à la télévision. Autre chiffre à méditer : le recours aux réseaux sociaux comme source d'information ne pèse que 14%, par rapport aux autres moyens d'information, y inclus la télévision. Facebook est le premier à contester que son réseau ait eu un impact. Son directeur, Zukenberg, a indiqué que 99 % du contenu journalistique sur Facebook était authentique. Reste que la pression des gouvernements et des politiques pour contrer le développement des Fake News ne s'est pas faite attendre. La chancelière Angela Merkel a pointé du doigt la propagation de faux messages visant à créer de la méfiance à l'envers
des réfugiés. Ils pourraient selon Merkel expliquer en partie la progression de l'Alternative Für Deutschland. 

Le gouvernement allemand a menacé le réseau social américain de « conséquences juridiques urgentes » s’il ne mettait pas en place une politique de suppression de contenus jugés « illégaux ».

 


Chasser les fausses nouvelles
C'est le sens de la mise en place fin décembre en Allemagne d'un Centre de défense contre les fausses informations. Les internautes soupçonnant une fake news peuvent l’adresser à l’ASBL allemande Correctiv, qui se chargera de vérifier la véracité de cette nouvelle. Si cette dernière se révèle fausse, elle sera signalée comme « litigieuse » avec un indicateur et un commentaire explicatif. Les informations ainsi désignées ne seront pas priorisées dans le flux de nouvelles élaboré par l’algorithme de Facebook, et lorsqu’un utilisateur voudra les partager, il sera notifié par un avertissement que l’information en question est discutable. Depuis les initiatives se succèdent pour traquer les fausses nouvelles en combinant l’action, c’est tout à fait inédit, des internautes et des médias traditionnels.
En France, le centre de ressources mis en place s’appelle CrossCheck. Des journalistes professionnels travaillent à repérer sur les réseaux sociaux et les sites d’info en ligne les canulars ou les infos mensongères, puis ils les mettent à l’affiche avec un décodage sur le site de CrossCheck. De leurs côté, les uti-lisateurs soupçonnant des informations fausses peuvent les transmettre à la plate-forme pour vérification.

 


Pas encore présent en Belgique
Avec FastCheck, c’est un peu le même principe, mais intégré cette fois à Facebook. Toujours en France et toujours en collaboration avec des médias (en l’occurrence l’AFP, BFM TV, France Télévisions, France Médias, l’Express, Libération,le Monde et 20 minutes), les utilisateurs du réseau social sont invités, s’ils doutent de la véracité d’une news ou d’un partage, à le signaler. Ces alertes sont centralisées et transmises aux médias participant qui vont les analyser.
Une fois l’information vérifiée et considérée comme fausse par au moins 2 médias partenaires, Facebook va signaler en bas de l’article par un pictogramme que sa véracité est mise en doute par les Fast-Chekers. En même temps, Facebook va réduire la visibilité de cette publication sur les fils d’actualité. Si l’Allemagne va participer à cette initiative, aucun accord de collaboration de ce type, pour l’instant, n’est actif chez nous.

Google va lui aussi proposer aux internautes une formule collaborative. Selon Ben Gomes, le vice-président de Google, 0,25 % des requêtes donnent accès à des contenus faux ou offensant, comme par exemple la mention d’un site qui prétendait que l’Holocauste n’avait pas eu lieu. En parallèle des améliorations de son algorithme, la société va laisser aux utilisateurs de son moteur de recherche la possibilité de signaler du contenu inapproprié. Sur la fonction de saisie semi automatique des requêtes, les utilisateurs auront accès à un bouton commentaire pour signaler les pages estimées trompeuses ou offensantes. Google a indiqué qu’il utiliserait ces commentaires pour améliorer ses algorithmes.

 


L’éducation aux médias
On ne peut que se féliciter de ces initiatives. Reste que la circulation de l’information sur les réseaux sociaux fonctionne beaucoup sur le principe du biais de confirmation qui fait qu’on a tendance à sélectionner et à partager les informations qui vont dans le sens de ses opinions et de ses valeurs, et à ignorer celles qui les contredisent. Et donc le risque existe bel et bien que les « faits alternatifs » soient retenus s’ils vont dans le sens de la confirmation de l’opinion des utilisateurs.

 

 

1.Ce mensonge n'est pas passé (ndr)