Par Jean-Luc MANISE

 

 

 

D'Antoinette Rouvroy à Eric Sadin en passant par Milad Douehi ou Dominique Cardon, tous s'accordent pour reconnaître aux algorithmes un pouvoir de recommandation de comportement de plus en plus prégnant. Ils sélectionnent et trient l'information, nous suggèrent de nouveaux amis, de nouveaux spectacles ou de nouvelles lectures, nous recommandent certains achats surveillent notre santé et vont bientôt conduire nos voitures. En résumé, ils construisent une certaine vision du monde, de la culture, de l'information et des loisirs. Rencontre avec Pierre Hemptinne, directeur de la Médiation culturelle à PointCulture, qui a initié le cycle de conférences : « Pour un numérique plus critique et humain » suivi le 24 mai dernier d’une journée atelier consacrée à la recommandation culturelle numérique.

 

 

SVI : Quel lien faites-vous entre la recommandation culturelle et le numérique ?
Pierre Hemptine : La place prépondérante des outils numériques produisant du conseil enferme la recommandation culturelle dans un circuit court illustré par la célèbre formule : « si vous avez aimé ceci, vous aimerez aussi… ». Ce qui instaure un circuit d’équivalences entre les produits consommés. C’est le règne de l’algorithme et c’est très utile jusqu’à un certain point. En tant qu'opérateurs socioculturels d'éducation et de médiation,nous ne pouvons accepter que ces mécanismes de recommandation livrent les préférences des uns aux autres au mesurable, au marchandisable.
Il faut au contraire ouvrir le jeu, élargir le champ des expériences culturelles possibles, susciter les bifurcations et les surprises. Dans cet esprit, la recommandation culturelle est pensée comme une dynamique qui facilite l’émergence de communs de la culture. L’objectif d’une telle recommandation culturelle est qu’une part significative des pratiques individuelles et collectives contribue à forger des sensibilités qui investiront créativité et imaginaire dans un projet de société à la hauteur de ses enjeux majeurs : le changement climatique, une répartition équitable des richesses… C’est une manière d’actualiser, selon les contextes politiques et technologiques, les valeurs de base du secteur culturel (émancipation, esprit critique, mise en commun).

 

 

SVI : Comme se situe l’action de PointCulture ?
Pierre Hemptine : Il y a différentes strates. Il y a toujours la réalisation de supports numériques de recommandation culturelle, voire de modules éducatifs numériques. Des sortes de webdoc qui documentent certaines thématiques. Par exemple les relations entre peinture et musique, l’évolution de la musique classique et les conceptions de la nature… Il y a un service éducatif qui utilise ce genre d’outils lors d’interventions scolaires ou d’animations dans les PointCulture.

 


Produire des savoirs collectifs sur le numérique
Pierre Hemptine : Il y a ensuite la volonté de produire des savoirs collectifs sur le numérique, pas tellement techniquement, mais sur l’impact du numérique sur la société. En prenant bien en compte que c’est un mouvement, ça bouge sans cesse, et qu’il faut accompagner ce mouvement par un travail réflexif constant. Cela prend la forme de workshop où l’on va expliquer les métiers du numérique, de mini salons sur le numérique dans l’enseignement, d’accueils d’artistes qui créent des dispositifs numériques. Surtout, ça s’incarne dans un cycle de conférences organisées avec un groupe d’associations, « Pour un numérique humain et critique », cycle qui débouchera sur une formation qui pourra évoluer, se reproduire tous les ans. Toutes ces conférences sont disponibles sur Youtube, une façon de constituer peu à peu une base documentaire ».

 

 

Des outils numériques de médiation
Pierre Hemptine : Ensuite, un chantier a été ouvert pour tester la création d’outils numériques de médiation. En priorité dans l’espace muséal. L’objectif n’y est pas de valoriser le « tout numérique » mais de présenter le numérique comme une belle opportunité de construire des dispositifs de médiation collaboratifs, illustrant les principes de la démocratie culturelle. Cela se fait dans des ateliers où participent des citoyens de profils divers, jeunes et vieux, férus d’informatiques ou analphabètes numériques, habitués des musées ou pas du tout. Le personnel scientifique des musées participe mais pour informer, mettre à disposition une partie de son savoir, pas pour dicter ce qu’il faut raconter du musée, ni orienter le scénario du jeu. Celui-ci est une construction collective. Une première démo a été réalisée à l’Artothèque de Mons (Artoquest) et un deuxième chantier se met en place à Namur. Ce serait quelque chose à intensifier, mettre en réseau. Et là aussi nous avançons avec des partenaires, notamment Arts&Publics.

 


Six enjeux sociétaux structurent les politiques culturelles publiques
Pierre Hemptine : Enfin, c’est aussi et surtout la forme magazine du nouveau site de PointCulture. Il s’agit d’une proposition de rendre compte de la vie des idées et de la culture à travers six enjeux sociétaux qui structurent les politiques culturelles publiques. Genre, Nord/sud, Environnement, Arts/artistes, Numérique… Et, en rendant compte, de faire apparaître que c’est bien par les pratiques culturelles que l’on installe des modes de vie qui formalisent les relations entre genres, entre l’humain et son environnement, entre les peuples occidentaux et ses anciennes colonies… Pour ce faire, l'équipe de rédacteurs/trices et les anciens conseillers qui travaillent autrefois essentiellement aux nouvelles acquisitions disco- graphiques ou cinématrographiques s'orientent aujourd'hui vers de la production de contenus qui alimentent le site et nourissent les animations de terrain.

Et tout cela se conjugue dans un programme d’activités – ateliers, conférences, projections, expositions – impliquant de nombreux partenaires associatifs pour sensibiliser à ce qui fait la richesse de la culture : la circulation de biens symboliques à travers de nombreux intermédiaires porteurs de sens, alors que le fer de lance de l’industrie du numérique est de privilégier l’accès direct aux individus, renforçant par là même l’individualisation néo-libérale…

 


SVI : Quels sont les principaux secteurs culturels visés par les algorithmes ?
Pierre Hemptinne : Le domaine de la musique a été le plus vite et le mieux colonisé par les algorithmes. A une époque nous avons un peu échangé avec Numédiart, autour de notre programme Archipel justement, pour voir si des algorithmes pouvaient contribuer à de la recommandation sur des produits culturels singuliers, atypiques, ou sur base de ressentis humains personnalisés. On n’a abouti à rien. Les algorithmes doivent pouvoir se baser sur des éléments stables, répétitifs, standardisés, identifiables par un ordinateur, calculables. Cela donne des outils géniaux pour certains types de requêtes.

Mais ça ne permet pas de tout chercher. Après, il y a, je pense, des effets de cercles vicieux qui se mettent en place. On va privilégier des formes esthétiques correspondant à la recherche par algorithmes, ce sera une chance supplémentaire d’être trouvé sur Internet. Comme dommage collatéral, cela contribuera à rendre encore moins désirables les musiques qui échappent aux algorithmes les plus courants. Voici un mécanisme de formatage des goûts, des pulsions, et qui, mine de rien, facilite l’exclusion, le désintérêt pour ce qui est différent. Le Soir du lundi 27/02/17 titre une page « ils réinventent la musique ». Il s’agit des machines qui sont à même de « créer » des tubes avec très peu d’intervention humaine. Quoi de moins imprévisible ? Mais ça n’engendre chez le journaliste, Oliver Fabes, aucune interrogation. D’abord, on pourrait se demander : est-ce cela « réinventer la musique » ? C’est un journaliste économique, ce processus de création musicale robotisée peut produire du fric, des start up belges sont dans le coup, donc c’est très bien. Tous les secteurs pour lesquels l’émotion tient une place importante dans l’impulsion d’achat vont suivre le même sort que celui de la musique. La littérature, les locations de vacances, les restaurants et le gisement immense de la consommation compulsive, asticotée par les big data, les recommandations géolocalisées, en live… Tout ce qui dans la vie ordinaire peut être pris en charge par des robots, et devenir rentable à condition de mo-déliser les « attentes » des consommateurs. C’est l’intime qui est visé par le marketing qui sait merveilleusement bien exploiter le numérique.

 


SVI : En quoi Point Culture, et plus largement les travailleurs du secteur culturel et les agents des politiques culturelles publiques peuvent-ils agir, concrètement ?
Pierre Hemptinne : « Le terme « numérique » fait écran et empêche de s’attaquer aux vraies questions. Ce dont il est question est la définition d’une politique de l’esprit, maintenant et pour les générations à venir. Et, dans ce cadre-là, quel usage veut-on des outils numériques ? Les travailleurs du secteur culturel, s’ils pouvaient déjà contribuer à ce que l’on se pose les questions en ces termes, et à les faire mettre à l’agenda politique, ce serait pas mal. Il y a un rôle de « lanceur d’alerte » que tout le secteur pourrait jouer. Rôle qui reste, sur ces enjeux, partiellement à inventer. Pour réussir à avoir un impact un tant soit peu tangible, il est indispensable de travailler beaucoup plus ensemble, de partager des réflexions et actions, se rassembler pour communiquer via les mêmes outils, les mêmes interfaces, se mettre en réseaux actifs pour faire caisse de résonance efficace, mutualiser nos sites, nos newsletters, s’associer pour mieux coordonner nos différentes actions, entre la programmation d’artistes et le travail d’éducation permanente, entre l’événementiel et l’analyse, entre l’accès aux biens culturels et la médiation culturelle. Le politique devrait en prendre l’initiative et en donner les moyens. Mais il y a moyen de faire avancer ça, entre nous, en développant des méthodes de co-construction, y compris dans l’élaboration de ce que l’on veut mettre dans les contrats programmes. Cela demande d'investir beaucoup de temps en réunions et en échanges. Le numérique peut aussi appuyer cette dynamique. Il faut arriver à peser sur la société civile, sinon on va s’épuiser. Il y a plein d’actions, sur le terrain, qui contribuent à des communs de la culture. Toute l’éducation permanente et son travail de fourmi.

Les associations spontanées qui investissent des friches, associent culture, engagement politique, expérimentation écologique, ce sont des modèles à encourager.

 


Faire résonance
Pierre Hemptinne : Ce qui manque souvent, c’est une caisse de résonance et que les idées de ces projets percolent plus dans les logiciels politiques. D’où l’intérêt pour les acteurs associatifs à réfléchir à leur mise en réseau, à une mise en communauté d’énergies humaines autour de projets venus par Internet et jugés utiles au bien être de tous et toutes. C’était le sens de la journée du 24 mai, qui sera suivie à la rentrée par une formation. Affaire à suivre...