Par Jean-Luc MANISE

 

 

 

C’est dans les années 90 que la première vague d’Internet a touché nos associations. Il s’est agi d’avoir un site Internet pour présenter nos missions, pour augmenter la visibilité de nos actions. C’est à cette même époque qu’une jeune start-up, Google, a vu le jour. La société doit son succès foudroyant à la puissance de son algorithme de recherche. Aujourd’hui, ces fameux calculs automatiques rythment notre quotidien, et celui de nos publics. Il ne s’agit pas de tout rejeter en bloc, nous n’en avons de toute façon pas les moyens. Il s’agit, à notre niveau, de donner prise à ce mouvement en le décodant. Il s’agit aussi de s’engager sur des valeurs fondamentales comme la défense de nos libertés (numériques) et de choix conscient de la façon dont nous nous informons, dont nous achetons, dont nous nous divertissons, dont nous accédons à la culture.

 

La recette de fonctionnement des médias «traditionnels» privés repose sur une formule toute simple : attirer l’attention par de l’information spectaculaire pour présenter dans le même bouquet des messages publicitaires. L’une des premières personnes à avoir mis en place cette recette est le fondateur du quotidien Sun à New York, en 1983. Le tirage des journaux existant, le New York Enquirer et le Morning Courier, ne dépassait pas les 2500 exemplaires. Ils coûtaient 6 centimes. Benjamin Day lancera un quotidien bardé de faits divers pour un prix six fois inférieur. Le succès sera au rendez-vous. Aujourd’hui, il se passe quelque chose de radicalement nouveau. Les grands acteurs industriels d’Internet fonctionnent toujours avec le même principe, attirer l’attention pour proposer des biens et services à acheter, mais ils le font grâce à la collecte massive des données des utilisateurs, de façon de plus en plus rapide (proche du temps réel), personnalisée (c’est le modèle économique de Google et Facebook), et avec la stratégie de nous suggérer des choses que nous aimons, mais auxquelles nous n’aurions pas nécessairement songé. Grâce aux algorithmes qui digèrent toutes les traces que nous laissons sur Internet, et qu’ils comparent à celles de millions d’autres utilisateurs pour dégager des profils de comportement. Ce pouvoir de recommandation est là. On peut le critiquer, mais il ne disparaîtra pas. Notre rôle en tant qu’association est de donner prise sur lui et de formuler, à notre échelle, des contre-propositions.

 

 

Décrypter

Il ne s’agit pas de devenir informaticien mais de prendre conscience de ce qui se met en place, et de le décoder. Aujourd’hui, l’industrie du numérique produit des systèmes de plus en plus performants d’anticipation de notre pensée et de nos envies. Lorsque vous commencez à introduire les termes d’une recherche dans le moteur de recherche de Google, il vous affiche instantanément des propositions de résultats qui vont peut-être vous orienter vers le choix de la réponse, ou faire bifurquer votre pensée. Cette liste de résultats ne s’affiche pas par hasard. Elle est le produit de calculs automatiques, les fameux algorithmes, qui ont été écrits par des programmeurs, en fonction d’un cahier des charges et de critères bien précis. Tout leur travail actuellement, et c’est une course contre la montre car les revenus en jeu sont à la hauteur du chiffre d’affaires d’un Google, est d’étendre «l’intelligence» de ces systèmes de calculs au maximum de données disponibles : les traces que nous laissons sur Internet mais aussi nos déplacements via la géolocalisation et la façon dont nous vivons via les objets connectés. En en prenant conscience et en décortiquant ces processus, d’une certaine façon, nous reprenons une partie du contrôle de nos choix. Et nous pouvons travailler à développer cette part d’autonomie auprès de nos publics.

 

 

S’engager

Nous pouvons aussi bouger. Par définition, les associations manquent de moyens. Obligées de suivre le mouvement de l’informatique, pour se professionnaliser et pour communiquer, elles ont été dans un premier temps contraintes à s’inscrire dans le monopole installé par Microsoft. Faute de trop d’argent, les copies hors licence étaient nombreuses.  Quelques associations dont le CESEP ont choisi de promouvoir une technologie ouverte et gratuite : le libre. Avec peu de succès. A l’époque, les programmes étaient plus difficiles à installer et à utiliser, moins fonctionnels et moins conviviaux. Il y avaient l’aspect politique bien sûr. Le libre repose sur l’ouverture (on connaît la grammaire du code) et tous peuvent participer à l’évolution d’un logiciel respectueux de la vie privée. Il y avait aussi l’aspect économique : contrairement à MS Office, son équivalent LibreOffice est gratuit. C’était avant SocialWare, l’ASBL crée en 2007 par Bernard Martin, l’ancien directeur de Compaq Belgique, qui propose aux associations d’avoir accès à la suite de Microsoft et de quelques autres logiciels propriétaires à prix coûtant, hors frais administratifs. Aujourd’hui, plus de 8000 associations sont inscrites au programme.

 

 

Des alternatives

Du coup, l’intérêt s’est relativisé. Sans faire table rase de tout, sans exclure bien sûr les services gratuits et performants d’un Google ou la puissance de diffusion d’un Facebook, les associations ont un rôle à jouer et une position à prendre. En privilégiant dans la mesure du possible les solutions libres. Les principaux obstacles sont le temps et les ressources pour installer les applications et former les utilisateurs. Des relais sont bel et bien pourtant là, comme les associations d’utilisateurs de Linux (acronyme LUG), présentes partout en Fédération Wallonie Bruxelles, qui programment des matinées de rencontre et d’installations (gratuites et sympa) de ces logiciels. Ou comme l’association Abelli (Association belge de promotion du Logiciel Libre) qui organise chaque année une journée d’information et de sensibilisation au libre à l’intention des associations. Cette année, elle devrait avoir lieu le 20 octobre prochain dans les locaux du Botanique de PointCulture.

 

 

Prendre conscience des enjeux sociétaux

Marc Van Craesbeek, administrateur d’Abelli : «L’enjeu est de prendre conscience des enjeux sociétaux liés à la consommation de produits numériques. A titre personnel, c’est en utilisant des applications  libres et par la communauté libre que ces enjeux me parviennent progressivement. Développer une attitude rationnelle devant les outils numériques est au coeur de mon investissement à Abelli. Une éducation  d’Internet et à ses risques est de plus en plus importante au fur et à mesure que croit l’exploitation de la méconnaissance des principes d’Internet par quelques société qui pensent tout pouvoir se permettre. Les fake news, rumeurs et désinformations ont toujours existe. Internet leur donne une plate-forme de diffusion prodigieuse.» Réfléchir son informatique en fonction de ce prisme et y sensibiliser nos publics est un enjeu majeur pour le secteur de l’Education Permanente.

 

 

Pour des systèmes de recommandation plus critiques et humains

L’autre chantier est d’utiliser le numérique pour développer, face à la puissance des algorithymes commerciaux, des systèmes de recommandation plus «critiques et humains». C’est le sens de la journée de «remue-méninges et de constructions d’alternatives non-marchandes» organisée le 24 mai dernier par Point Culture dans la foulée de son cycle de conférences «pour un humanisme plus critique et humain.» L’idée: comment utiliser le libre pour que nos associations puissent peser, à leur échelle et de façon locale, face aux systèmes de suggestion et de recommandation des algorithmes. Pour Pierre Hemptinne, le directeur de la médiation culturelle de PointCulture, il n’est pas acceptable que des formules de calcul automatique mesurent à des fins marchandes l’accès aux biens culturels. Il faut donc se mettre en réseau pour ouvrir le jeu, surprendre, bifurquer, se mettre ensemble pour faire émerger des communs culturels qui ne soient pas sous emprise  commerciale.

 

 

Réfléchir le temps numérique

Le dernier défi qui se pose à nous en tant qu’association est de réfléchir à l’impact qu’a le temps numérique sur nos organisations et nos publics.  Car tout va très vite, tellement vite qu’on risque de ne plus faire attention qu’à cela, en oubliant l’essentiel. Pierre Hemptinne : «Un des problèmes, et qui est présenté comme l’atout positif principal du numérique, est l’accès direct. Vous accédez directement, rapidement, à ce que vous désirez : entendre, voir, acheter. Mais en contrepartie, et sans que ce soit explicite, cela donne droit à un accès direct à vous-mêmes. On élimine un maximum de filtres critiques. Peut-être même peut-on considérer que ça décrédibilise tout travail critique en soi. Cette récolte des données sur les goûts et les couleurs de tout un chacun autorise de surcroît une instrumentalisation des pratiques culturelles qui était inimaginable il y a encore quelques années. La prescription numérique de consommation s’inscrit dans les neurones des gens, façonne leurs esprits et détermine les formes d’intelligences qui seront disponibles pour l’avenir»

 

 

Contre la dictature de l’instant

Pierre Hemptinne: «Aujourd’hui, tout doit aller vite. On cherche le buzz. Or pour construire culturellement une autre société, il faut aller lentement, ça demande des détours, de la latence, des itinéraires réflexifs complexes… Le problème est donc qu’une politique de l’esprit est aux mains de ceux et celles qui entendent exploiter l’esprit humain selon cette logique court-termiste, et plus du tout du côté d’une «vision publique» prioritairement pensée pour le bien commun, à long terme, en prenant le temps d’examiner les conséquences de ce qui se met en place. La rapidité des choses, dont on nous bassine les oreilles, dans une sorte d’adoration, n’est pas une fatalité, c’est une stratégie pour occuper le terrain.» Il est urgent de défendre la lenteur…